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23 janvier 2006

Les étoiles filantes

Je m’interrogeai l’autre jour sur la capacité de notre société à résister à un assaut idéologique dont la fin ultime serait de la pervertir. J’avais en tête l’Allemagne nazie. Je m’aperçois que cet assaut a  été lancé depuis fort longtemps déjà, avec un certain succès. Pas par les politiques et sans effusion de sang. On ne traîne pas les gens hors de leur lit au milieu de la nuit pour les livrer au bourreau. Nulle guerre n’a été déclarée, nul pays envahi. Pourtant la planète entière a été conquise ! J’en ai pris conscience en regardant (oui, je sais, moi aussi…) une émission dont l’animateur s’est fait une spécialité de la présentation de phénomènes sociaux divers, malades en phase terminale, obsédés en tous genres, liftés multirécidivistes, prostituées issues de grandes écoles, etc…Cet homme, encore jeune, dont le physique poupin de gendre idéal cache en fait un redoutable monsieur Loyal montreur de femmes à barbes et d’hommes troncs d’un genre nouveau, cet homme donc, proposait à notre curiosité insatiable un échantillon de très jeunes hommes et femmes, reliquat frétillant pris dans les rets impitoyables de ce qu’on appelle la télé réalité. J’avais jusqu’ici prêté une oreille distraite à ce phénomène, ne sachant au juste de quelle réalité il s’agissait. Je suis un sauvage, hein ! Il ne faut pas l’oublier ! Pendant deux heures j’ai pu rattraper mon retard ! Pendant deux heures, seul, assis dans mon fauteuil en teck fabriqué sur mesure, dont l’inconfort extrême ne faisait qu’exacerber mon indignation, pendant deux heures, tandis que la nuit polynésienne bruissait des stridulations d’insectes aux mœurs douteuses, je fus bien obligé de constater qu’une peste d’un genre nouveau ravageait nos sociétés. Quoi ? On enfermait tous ces jeunes gens pendant plusieurs mois, sous l’œil vigilant des caméras, dans une maison ou sur une île de rêve et pour quoi, je vous le demande ? Pour les forcer à lire ? Pour leur apprendre à écrire ? Pour leur enseigner la retenue et la modestie, juste contrepoids à leur physique avantageux ? Pour les initier aux rigueurs de la vie en communauté ? Non, non, rien de tout cela ! Il s’agissait de leur apprendre à simuler la gentillesse, à tromper leur auditoire, à voler le petit ami ou la petite amie de l’autre, à mentir à leur famille, à pousser à la faute leurs petits camarades dans le but de gagner ce jeu absurde (je ne sais si l’on peut encore appeler cela un jeu) et d’acquérir une éphémère gloire médiatique. On avait beau les traîner au soleil, c’était cette part d’ombre que nous portons chacun en nous, qu’on souhaitait voir remonter à la surface. On aurait pu attendre du public qu’il se détournât de cet exercice écoeurant. Non, le bon peuple en redemandait ! Chaque fois qu’un concurrent était éliminé, une foule hurlante se réunissait pour conspuer le candidat malheureux. Aux quatre coins du pays il ne s’agissait plus que de cela. Ah, j’ai trouvé le petit machin très bien ! Moi j’ai préféré, la petite truc ! Quant à la grande chose, non mais quelle pouffiasse celle-là ! Mais pour qui elle se prend ! Et hop, un petit coup de téléphone pour hâter l’éviction de la grande chose, forme nouvelle de la délation.

Et les parents des candidats ? Mon Dieu les parents… Tous complices ! Allez ma fille, accroche-toi ! Plus tu tiendras, plus on verra ma tronche de perruche déplumée à la télé ! La voisine va en avaler ses bigoudis !

Pendant deux heures, ce fut un feu d’artifice de « moi je, ci », « moi je, ça ». Les anciens concurrents du bestiaire médiatique quémandaient la parole d’un ton plaintif, regrettant amèrement de ne plus faire la une des journaux, une fois le jeu fini. Quand ils ne la quémandaient pas, ils se la volaient la parole, exhibant leurs sourires de carnassiers aux dents blanches, essayant d’attirer l’attention par des poses avantageuses. Ainsi un garçon, au physique de loukoum usagé, défaisait, à chaque prise de vue de sa personne, un autre bouton de sa chemise bariolée afin qu’aucun recoin de son torse glabre, ultraviolé, ne demeurât dissimulé à l’attention lubrique du téléspectateur. Trônant sur tout cela, une blonde au nom faussement exotique, aux mèches aurifères agressives lancées en direction du public tels les tentacules d’une pieuvre étouffant à grand peine ses bâillements d’ennui et dont l’œil cerné ne s’illuminait d’une vague lueur d’intelligence que lorsque son nom, lancé tel un râle orgasmique, trouvait le chemin sinueux menant à son ego monolithique.

Le présentateur, lui-même, sentant son moi menacé par tous ces ego, dut ressentir un certain malaise face à cette horde de poux suceurs de gloire. Son sourire encourageant se mua progressivement en une grimace douloureuse. Lui, qui d’habitude arrachait mot à mot leurs confidences à ses invités intimidés, lui, qui savait si bien compatir avec une droguée-prostituée-cancéreuse, se mettre à la place d’un nain anorexique, et bien ce gentil garçon si bien élevé dut se sentir dans la situation du plongeur amateur de « shark-feeding », brusquement entouré d’une bande de requins  dont l’attitude se ferait de plus en plus menaçante au point de vouloir mordre la main qui les nourrissait. Brusquement, pour se dégager de cette meute au verbe insatiable, il lança, mais vous êtes quand même bien conscients que votre célébrité ne repose sur aucune base solide ? Que, hormis le fait de vous être exposés avec complaisance pendant quelques mois à l’objectif des cameras, vous n’avez rien fait ? Il y eut un silence, bref, parce qu’à la télévision on ne se tait jamais longtemps, puis les invités se regardèrent, gênés, reconnurent que non, bien sûr, ils n’avaient rien fait d’extraordinaire, rien de rien, que des femmes et des hommes se tuaient à la tâche, leur vie durant, pour leurs semblables, sans jamais voir, ni même espérer voir leur nom apparaître dans un journal, et, l’espace d’un instant, ces étoiles filantes redevinrent ce que dans le fond elles n’avaient jamais cessé d’être : des enfants trompés, auxquels on avait fait des promesses qu’on savait ne jamais pouvoir tenir…

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20 janvier 2006

Les maîtres sauteurs

C’est le festival du film documentaire océanien en ce moment à Papeete, du coup la télévision est devenue intelligente, pour un temps que, hélas, je pressens fort bref. Tous les soirs nous avons droit à une série de reportages. Un reportage a particulièrement retenu mon attention : celui consacré aux habitants d’une petite île du Vanuatu, habitants que j’ai surnommés les maîtres sauteurs. Pour ceux qui ne seraient pas familiarisés avec le Pacifique Sud, il faut savoir que deux ethnies se partagent originellement ce vaste espace : les mélanésiens et les polynésiens. Les maîtres sauteurs  appartiennent au premier groupe. Bien sûr, comme tout le monde, j’ai eu l’occasion de voir ou d’entendre parler de ces hommes qui sautent, les pieds entravés de lianes, de tours hautes d’une trentaine de mètres. J’en avais même vu un s’écraser aux pieds finement chaussés de la queen, surmontée d’un de ses invraisemblables chapeaux roses, à l’époque du condominium franco-britannique, lorsque le Vanuatu s’appelait encore les Nouvelles-Hébrides. Oh, good Lord, ça avait jeté un froid ! Mais c’était des images fugitives, spectaculaires, jetées en pâture aux voyeurs télévisuels sans aucune explication. Les européens s’étaient ensuite emparés du phénomène, le rebaptisant saut en élastique et le reléguant au rang d’exploit ( ?) sportif.

Le reportage de l’autre soir m’a appris beaucoup de choses sur les maîtres sauteurs. Il m’a d’abord convaincu que le saut n’est que la cerise sur le gâteau, qu’autour de ce saut spectaculaire toute une culture s’est construite.

La légende d’abord. Une banale dispute conjugale. L’homme frappe sa femme. Elle s’enfuit dans la forêt. Pour échapper à son mari aux intentions homicides, elle grimpe avec agilité jusqu’aux dernières branches d’un banian centenaire. Là, elle s’empare de deux lianes et les attache à ses chevilles et… attend. L’homme ne tarde pas à la rejoindre. Il s’avance avec prudence le long de la plus haute branche au bout de laquelle son épouse a trouvé refuge. Un rictus mauvais défigure le visage de l’homme, du genre, je vais te faire ton affaire, espèce de pouffiasse ! A l’instant où son mari va la saisir, la femme saute dans le vide. Lui, ivre d’une rage suicidaire, la suit. Evidemment il n’a pas vu qu’elle s’était attachée les chevilles à des lianes. Elle s’en sort, indemne, alors que lui s’écrase mollement sur le sol. Splatch !

Voilà l’origine du saut. Pour commémorer ce haut fait, les femmes se mirent à ériger des tours et à sauter, les pieds entravés par des lianes. Au début, les mecs ne disaient trop rien. Puis, ils ont commencé à avoir les boules. Ils ont fini par trouver une raison pour interdire aux femmes de sauter. Contrairement à eux qui allaient nus, les femmes cachaient leur nudité au moyen d’une jupe en fibre de coco. Lorsqu’elles sautaient la tête la première, la jupe se retournait et elles restaient là, suspendues comme des saucissons, les fesses et le reste à l’air. Choquant et inesthétique, déclarèrent les mâles. Depuis, ce sont eux qui sautent des tours tandis que les femmes les regardent se jeter dans le vide en tortillant de la croupe. Ah, mais !

Mais plus que le saut ce sont les sauteurs qui ont retenu mon attention. D’abord ils sont tous beaux, les jeunes, les moins jeunes et les vieux. Pas de gros, pas de difformes, pas de contrefaits. J’ai rarement vu des hommes porter leur nudité avec autant d’élégance. Point de corps bouffis par une alimentation excessive, enveloppés de haillons synthétiques, vision malheureusement si fréquente dans le Pacifique. Leur seul vêtement ? Un étui pénien qui emprisonne juste le gland, laissant le reste, remarquablement ferme, à l’air libre. Pratique en plus. En cas de besoin, il suffit de retirer le bouchon. Pop !

 Pas de triche non plus. Chacun sait à quoi s’en tenir sur les attributs de son voisin. Le chef harangue ses sujets, testicules à l’air, sans rien perdre de sa dignité ! Point n’est besoin d’élections pour sentir que le moment de passer la main est venu. Il suffit de porter un regard sur l’entrejambe du leader maximo, y détecter un certain relâchement pour le pousser à une retraite bien méritée.   Je n’ose imaginer nos dirigeants enflammer les foules dans le même appareil !

Mais les maîtres sauteurs, en plus d’être fort couillus, ont la tête bien faite. Pour chaque série de sauts, il faut construire une nouvelle tour. Les anciens déterminent l’emplacement idoine : en général un terrain en pente qui sera le mieux à même d’assurer une bonne réception au sauteur. Il faut savoir que la longueur des lianes est calculée de manière à amortir le choc sans que le sauteur soit arrêté  brutalement et se retrouve suspendu en l’air par les pieds. Dans ce cas, il serait désarticulé. Les lianes, fermement amarrées à la tour,  passent sur des bambous d’une épaisseur telle qu’ils jouent le rôle d’amortisseurs. Lorsque les lianes se tendent, les bambous cassent, les lianes  aussi, parfois, mais le coup d’arrêt est suffisant pour ralentir la chute qui, je le rappelle, s’effectue tête la première. Le sauteur touche alors le sol et c’est là que l’angle de déclivité du terrain intervient. S’il est trop faible, le sauteur atterrira sur la tête et c’en sera fait de lui. Au contraire, si la pente est suffisante, il glissera sur le torse et le ventre le long du terrain recouvert de terre préalablement retournée. Comme on peut le voir, rien dans ce saut n’est laissé au hasard et son bon déroulement requiert une organisation très « pointue ».

D’abord il y a la construction de la tour. Elle mobilise la population durant plusieurs jours. Il faut sélectionner les bois adéquats, les écorces qui serviront de liens, les bambous amortisseurs, les lianes amarrées aux pieds des sauteurs. A chaque étape, c’est un savoir qui s’exprime et se transmet. L’édification de la tour est elle-même un exploit qui explique la bonne condition physique du peuple sauteur : il faut assembler la structure en hissant de lourds madriers de plus en plus haut. Au passage, les sauteurs novices, à force de montées et de descentes, se familiarisent avec la hauteur.

Enfin le grand jour arrive. A chacun selon ses moyens. Les novices sautent du bas, les hommes aguerris du sommet. Si un sauteur ne se sent pas en forme, pas de problème, pas de huées, il se désiste et un autre vient prendre sa place.

En les voyant sauter nus, sans protections et rebondir sur le sol, on se dit, ils sont morts ou pour le moins grièvement blessés ! Mais non, ils se relèvent aidés par les autres membres de la tribu, un grand sourire aux lèvres.

Evidemment, ces gens ne passent par leur vie à sauter dans le vide. Il faut bien qu’ils se nourrissent et s’abritent. Pour cela, ils ont appris, tous, à chasser, à pêcher, à cultiver, à construire maisons et canoës. En un mot, ils maîtrisent, parfaitement, leur environnement avec, en point d’orgue, le saut autour duquel s’articule leur société.

J’entends d’ici certaines dents grincer. Je vois des moues dubitatives se dessiner sur des visages que l’hiver boréal et la grippe ont rendus livides. Si tout le monde vivait comme ça… ! Hein ? Ce serait une belle pagaille ! Et puis, NOUS avons été sur la lune ! NOUS avons inventé le moteur à explosion ! NOUS avons….blablabla ! Oui. Je sais tout ça. C’est vrai. Mais je sais aussi que nous ne maîtrisons plus rien. Mettez un savant sur une île déserte et il crèvera probablement de faim. Coupez simplement l’approvisionnement électrique d’une grande ville, et au bout de quelques jours les cadavres s’entasseront sur les trottoirs !

Je sais, on ne reviendra pas en arrière. Je suis tout simplement heureux que de petites communautés comme celle des maîtres sauteurs continuent à exister, en un lieu qui, je l’espère, restera le plus longtemps possible à l’abri de l’avidité et de la cupidité de nos contemporains.

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15 janvier 2006

Seul dans Berlin

Seul dans Berlin de Hans Fallada, éditions Folio.

Si vous n’avez pas encore lu ce livre, courrez l’acheter. On doit pouvoir se le procurer partout en France, puisque j’ai réussi à le trouver dans une librairie de Mont de Marsan !

 Jusqu’ici, j’avais lu ce que Boll, Mann ou Grass, avaient écrit sur la vie en Allemagne sous le troisième Reich. C’était déjà passablement effrayant.

« Seul dans Berlin » relègue « Voyage au bout de la nuit » au rang de conte pour enfants…

Terminé en 1947, l’année de sa mort, Fallada a du le rédiger  pendant les heures noires de la guerre, alors qu’il s’était réfugié à la campagne, dans sa propriété de Poméranie. Sans être inféodé au pouvoir, il ne fut pas non plus un farouche résistant. C’est cette attitude ambiguë  qu’il analyse dans son ouvrage, un roman certes, mais que l’on devine inspiré par des situations réelles. Il faudra attendre vingt ans pour que ce livre soit publié.

La question, mille fois posée, reste la même : comment de braves gens, les allemands, ont-ils pu se muer en une horde d’assassins ? Comment ont-ils pu, après l’avoir porté au pouvoir, suivre Hitler et ses sbires dans leur folie homicide ? C’est la réponse que Hans Fallada apporte qui, à mon avis, est différente. A la terreur extérieure, celle dispensée par les SS, SA, la Gestapo, les militaires, les policiers, il superpose la terreur intérieure, celle qui devait faire exploser l’ultime foyer de résistance : la famille. Avant d’occuper le reste de l’Europe, les nazis envahirent  l’Allemagne et  pour que cette invasion fût complète ils introduisirent  dans chaque famille un élément  préalablement prélevé en son sein, modifié idéologiquement avant de l’inoculer dans son milieu d’origine pour le contaminer à son tour. Cet élément ? L’enfant. La méthode ? La Hitlerjugend.

La plupart des dictatures continuent d’assurer la promotion des valeurs traditionnelles, même si elles les violent mille fois par jour. En Occident ce sont les valeurs judéo-chrétiennes. On se souvient de cette image montrant Pinochet essayant désespérément d’embrasser la main du pape qui la dérobe avec dégoût !

Pour les nazis ces valeurs n’avaient plus lieu d’être. L’unique valeur à défendre était la supériorité du peuple allemand et son bon droit (Gott mit uns) à soumettre, par tous les moyens, le reste du monde. Le règne du mal absolu était né. Chaque homme a en lui une part d’ombre et une part de lumière. C’est cette part d’ombre que les idéologues nazis s’efforcèrent d’amener à la lumière. Il fallait que les gens se muassent en criminels, non pas en criminels de l’ombre, mais en assassins au grand jour. Pour réaliser cette perversion morale, les enfants, les adolescents, furent les agents pathogènes idéaux. Faciles à endoctriner, ils s’efforcèrent ensuite de pervertir leurs parents, n’hésitant pas à les dénoncer si ceux-ci faisaient preuve de tiédeur idéologique, c'est-à-dire s’ils continuaient à se comporter en êtres humains normaux. Ainsi l’holocauste avant de se continuer dans les camps, commença dans les rues et les maisons des villes allemandes. Le garde-fou de la morale judéo-chrétienne supprimé, on commença par se moquer des juifs dans la rue, puis on les insulta, on brisa les vitres de leurs commerces et de leurs maisons. Puis on s’enhardit : on s’invita chez eux pour les voler, les frapper s’ils résistaient et enfin, comme personne ne semblait réagir, comme aucune autorité ne se manifestait pour sanctionner ce qui, manifestement, était mal, on les tua…Une manière de ritualiser le crime afin d’unir la nation dans le sang. Comment s’opposer aux desseins criminels de son Führer, quand soi-même on a le sang de son voisin juif sur le mains, ou simplement la tête remplie de ses hurlements de terreur et de douleur alors qu’il est battu à mort sans qu’on se sente obligé par une force supérieure à intervenir pour le sauver ? Fallada, sans le vouloir sans doute, règle son compte à cette idée de la non responsabilité collective du peuple allemand.

Pourquoi SEUL dans Berlin ? Au titre français, je préfère le titre allemand : « Jeder stirbt fur sich allein » (Chacun meurt seul). Les allemands étaient des êtres terriblement solitaires, même et surtout au sein de leur famille où ils devaient sans cesse se garder de leurs enfants et ne laisser percer nulle tiédeur envers le régime. Ils étaient encore plus seuls s’ils décidaient de résister et cette solitude se muait alors en la condition sine qua non d’une espérance de vie suffisante pour pouvoir attendre de leur action un quelconque résultat.

Ainsi, il est symbolique que le héros, le menuisier Quangel, décide de défier le pouvoir le jour où il apprend la mort de son fils unique au front.

 La postière, Eva Kluge, décide d’abandonner son travail, de renier sa famille pour s’enfuir seule à la campagne le jour où on lui montre une photo de son fils, un jeune SS, en train de fracasser la tête d’un enfant juif sur le pare-choc d’une voiture.

 Même les loyaux serviteurs du système sont obligés de se méfier de leurs pairs.

Ainsi l’ignoble Baldur Persicke, jeune cadre du parti âgé de seize ans, décide de faire euthanasier  son père alcoolique, lui-même membre du parti nazi mais dont l’alcoolisme représente une menace pour son avenir.

A la même époque, des femmes enceintes se précipitent au bas des escaliers ou contre des meubles pour faire des fausses couches et éviter ainsi de donner de nouvelles recrues aux nazis, qui, je le rappelle, étaient là pour mille ans !

Nous avons tous à l’esprit le visage de ces enfants engoncés dans des uniformes trop grands, offrant l’ultime résistance face aux troupes alliées.

Ce qui est effrayant, c’est de prendre conscience que, dans le fond, pervertir un peuple entier de braves gens, fut une tâche relativement aisée. Que ce qui a été possible hier, le serait tout autant aujourd’hui ou demain… Alors lisez « Seul dans Berlin » ! Avant d’identifier une maladie, il faut savoir reconnaître ses symptômes…

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06 janvier 2006

Piège mortel

Je ne sais pourquoi, mais chaque fois qu’un paquebot fait escale à T***, il tombe des cordes. Je sens que cette année va être épouvantable. Deux personnes se sont pendues dans le village pendant les fêtes : un garçon, une fille. Rien ne les unissait si ce n’est leur extrême jeunesse et une peine d’amour apparemment insupportable. Je ne comprends tout simplement pas.

On ne quitte pas la salle de cinéma quand la projection du film vient de commencer. On attend. On espère qu’à la déception initiale va succéder un intérêt croissant ou du moins un ennui supportable. Partir un peu avant la fin, à la rigueur… Mais pas au début. Quel manque de curiosité !  

J’ai revu « le pianiste » de Polanski. Remarquable. Cet espoir que jusqu’au bout nourrirent les juifs du ghetto de Varsovie, que les choses ne pouvaient que s’arranger, que l’ennemi pour monstrueux qu’il fût ne pouvait envisager le pire avec un tel sang froid, une telle méthode. Que des gens aussi méthodiques que les allemands, aussi pragmatiques, ne pouvaient penser se passer d’une telle force de travail qualifiée. Tuer pour exterminer ? Impensable ! Cela ne s’était jamais vu. Monstrueux et absurde. Plus que la fin du ghetto de Varsovie et le massacre par les nazis des cinq cent mille juifs qui y vivaient ce que Polanski a épouvantablement bien su rendre c’est cette improbable foi dans leurs bourreaux que beaucoup de juifs abritèrent jusqu’à la porte des trains qui les emmenaient vers les chambres à gaz. Le symbole de ce fol espoir ? Les petites valises auxquelles ils s’accrochaient désespérément. Leur valeur n’était point dans leur contenu mais dans l’idée qu’au bout de ces voies, il devait y avoir une autre vie, dure, certainement, mais possible. Qui donc s’encombrerait de valises pour voyager vers la mort ?

On découvre aussi dans ce film que la ville, cet emblème de la civilisation, peut se transformer en piège mortel : tandis que le pianiste confie à un ami son projet de s’échapper du ghetto, celui-ci lui rétorque, sortir d’ici est facile, mais c’est survivre au dehors, dans la ville, qui est presque impossible.

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