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20 janvier 2006

Les maîtres sauteurs

C’est le festival du film documentaire océanien en ce moment à Papeete, du coup la télévision est devenue intelligente, pour un temps que, hélas, je pressens fort bref. Tous les soirs nous avons droit à une série de reportages. Un reportage a particulièrement retenu mon attention : celui consacré aux habitants d’une petite île du Vanuatu, habitants que j’ai surnommés les maîtres sauteurs. Pour ceux qui ne seraient pas familiarisés avec le Pacifique Sud, il faut savoir que deux ethnies se partagent originellement ce vaste espace : les mélanésiens et les polynésiens. Les maîtres sauteurs  appartiennent au premier groupe. Bien sûr, comme tout le monde, j’ai eu l’occasion de voir ou d’entendre parler de ces hommes qui sautent, les pieds entravés de lianes, de tours hautes d’une trentaine de mètres. J’en avais même vu un s’écraser aux pieds finement chaussés de la queen, surmontée d’un de ses invraisemblables chapeaux roses, à l’époque du condominium franco-britannique, lorsque le Vanuatu s’appelait encore les Nouvelles-Hébrides. Oh, good Lord, ça avait jeté un froid ! Mais c’était des images fugitives, spectaculaires, jetées en pâture aux voyeurs télévisuels sans aucune explication. Les européens s’étaient ensuite emparés du phénomène, le rebaptisant saut en élastique et le reléguant au rang d’exploit ( ?) sportif.

Le reportage de l’autre soir m’a appris beaucoup de choses sur les maîtres sauteurs. Il m’a d’abord convaincu que le saut n’est que la cerise sur le gâteau, qu’autour de ce saut spectaculaire toute une culture s’est construite.

La légende d’abord. Une banale dispute conjugale. L’homme frappe sa femme. Elle s’enfuit dans la forêt. Pour échapper à son mari aux intentions homicides, elle grimpe avec agilité jusqu’aux dernières branches d’un banian centenaire. Là, elle s’empare de deux lianes et les attache à ses chevilles et… attend. L’homme ne tarde pas à la rejoindre. Il s’avance avec prudence le long de la plus haute branche au bout de laquelle son épouse a trouvé refuge. Un rictus mauvais défigure le visage de l’homme, du genre, je vais te faire ton affaire, espèce de pouffiasse ! A l’instant où son mari va la saisir, la femme saute dans le vide. Lui, ivre d’une rage suicidaire, la suit. Evidemment il n’a pas vu qu’elle s’était attachée les chevilles à des lianes. Elle s’en sort, indemne, alors que lui s’écrase mollement sur le sol. Splatch !

Voilà l’origine du saut. Pour commémorer ce haut fait, les femmes se mirent à ériger des tours et à sauter, les pieds entravés par des lianes. Au début, les mecs ne disaient trop rien. Puis, ils ont commencé à avoir les boules. Ils ont fini par trouver une raison pour interdire aux femmes de sauter. Contrairement à eux qui allaient nus, les femmes cachaient leur nudité au moyen d’une jupe en fibre de coco. Lorsqu’elles sautaient la tête la première, la jupe se retournait et elles restaient là, suspendues comme des saucissons, les fesses et le reste à l’air. Choquant et inesthétique, déclarèrent les mâles. Depuis, ce sont eux qui sautent des tours tandis que les femmes les regardent se jeter dans le vide en tortillant de la croupe. Ah, mais !

Mais plus que le saut ce sont les sauteurs qui ont retenu mon attention. D’abord ils sont tous beaux, les jeunes, les moins jeunes et les vieux. Pas de gros, pas de difformes, pas de contrefaits. J’ai rarement vu des hommes porter leur nudité avec autant d’élégance. Point de corps bouffis par une alimentation excessive, enveloppés de haillons synthétiques, vision malheureusement si fréquente dans le Pacifique. Leur seul vêtement ? Un étui pénien qui emprisonne juste le gland, laissant le reste, remarquablement ferme, à l’air libre. Pratique en plus. En cas de besoin, il suffit de retirer le bouchon. Pop !

 Pas de triche non plus. Chacun sait à quoi s’en tenir sur les attributs de son voisin. Le chef harangue ses sujets, testicules à l’air, sans rien perdre de sa dignité ! Point n’est besoin d’élections pour sentir que le moment de passer la main est venu. Il suffit de porter un regard sur l’entrejambe du leader maximo, y détecter un certain relâchement pour le pousser à une retraite bien méritée.   Je n’ose imaginer nos dirigeants enflammer les foules dans le même appareil !

Mais les maîtres sauteurs, en plus d’être fort couillus, ont la tête bien faite. Pour chaque série de sauts, il faut construire une nouvelle tour. Les anciens déterminent l’emplacement idoine : en général un terrain en pente qui sera le mieux à même d’assurer une bonne réception au sauteur. Il faut savoir que la longueur des lianes est calculée de manière à amortir le choc sans que le sauteur soit arrêté  brutalement et se retrouve suspendu en l’air par les pieds. Dans ce cas, il serait désarticulé. Les lianes, fermement amarrées à la tour,  passent sur des bambous d’une épaisseur telle qu’ils jouent le rôle d’amortisseurs. Lorsque les lianes se tendent, les bambous cassent, les lianes  aussi, parfois, mais le coup d’arrêt est suffisant pour ralentir la chute qui, je le rappelle, s’effectue tête la première. Le sauteur touche alors le sol et c’est là que l’angle de déclivité du terrain intervient. S’il est trop faible, le sauteur atterrira sur la tête et c’en sera fait de lui. Au contraire, si la pente est suffisante, il glissera sur le torse et le ventre le long du terrain recouvert de terre préalablement retournée. Comme on peut le voir, rien dans ce saut n’est laissé au hasard et son bon déroulement requiert une organisation très « pointue ».

D’abord il y a la construction de la tour. Elle mobilise la population durant plusieurs jours. Il faut sélectionner les bois adéquats, les écorces qui serviront de liens, les bambous amortisseurs, les lianes amarrées aux pieds des sauteurs. A chaque étape, c’est un savoir qui s’exprime et se transmet. L’édification de la tour est elle-même un exploit qui explique la bonne condition physique du peuple sauteur : il faut assembler la structure en hissant de lourds madriers de plus en plus haut. Au passage, les sauteurs novices, à force de montées et de descentes, se familiarisent avec la hauteur.

Enfin le grand jour arrive. A chacun selon ses moyens. Les novices sautent du bas, les hommes aguerris du sommet. Si un sauteur ne se sent pas en forme, pas de problème, pas de huées, il se désiste et un autre vient prendre sa place.

En les voyant sauter nus, sans protections et rebondir sur le sol, on se dit, ils sont morts ou pour le moins grièvement blessés ! Mais non, ils se relèvent aidés par les autres membres de la tribu, un grand sourire aux lèvres.

Evidemment, ces gens ne passent par leur vie à sauter dans le vide. Il faut bien qu’ils se nourrissent et s’abritent. Pour cela, ils ont appris, tous, à chasser, à pêcher, à cultiver, à construire maisons et canoës. En un mot, ils maîtrisent, parfaitement, leur environnement avec, en point d’orgue, le saut autour duquel s’articule leur société.

J’entends d’ici certaines dents grincer. Je vois des moues dubitatives se dessiner sur des visages que l’hiver boréal et la grippe ont rendus livides. Si tout le monde vivait comme ça… ! Hein ? Ce serait une belle pagaille ! Et puis, NOUS avons été sur la lune ! NOUS avons inventé le moteur à explosion ! NOUS avons….blablabla ! Oui. Je sais tout ça. C’est vrai. Mais je sais aussi que nous ne maîtrisons plus rien. Mettez un savant sur une île déserte et il crèvera probablement de faim. Coupez simplement l’approvisionnement électrique d’une grande ville, et au bout de quelques jours les cadavres s’entasseront sur les trottoirs !

Je sais, on ne reviendra pas en arrière. Je suis tout simplement heureux que de petites communautés comme celle des maîtres sauteurs continuent à exister, en un lieu qui, je l’espère, restera le plus longtemps possible à l’abri de l’avidité et de la cupidité de nos contemporains.

Commentaires

oui mais NOUS, nous avons inventé les paquebots, grâce auxquels nous pouvons traverser l'Atlantique sans prendre l'avion et sans pagayer: juste en sirotant des cocktails.

Écrit par : oliviermb | 20 janvier 2006

Il glissera sur le torse et sur le ventre ... et ... laissant le reste, remarquablement ferme, à l'air libre.
Pour être ferme, ça doit l'être ! Ce reste ne doit pas glisser j'imagine ; il est à contre sens non ? Un peu comme un soc de charrue. Ce "détail" me perturbe un peu, à moins qu'une sorte de rigole, de petit sillon, soit prévu pour loger ce reste ?

Écrit par : Pierre Tombale | 20 janvier 2006

En tous les cas, bravo pour ce récit très intéressant et très bien expliqué...Je n'avais jamais entendu parler de ces sauteurs.
" Je n'ose imaginer nos dirigeants enflammer les foules dans le même appareil" ...si si osez, c'est amusant et imaginez un peu le résultat !!!
a bientôt

Écrit par : tinou | 20 janvier 2006

Merci pour ce véritable article d'anthropologie.
A bientôt.

(ben oui, y'a rien à dire : c'est parfait, je vois pas pourquoi j'épiloguerai).

Écrit par : Léo | 22 janvier 2006

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