Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

15 janvier 2006

Seul dans Berlin

Seul dans Berlin de Hans Fallada, éditions Folio.

Si vous n’avez pas encore lu ce livre, courrez l’acheter. On doit pouvoir se le procurer partout en France, puisque j’ai réussi à le trouver dans une librairie de Mont de Marsan !

 Jusqu’ici, j’avais lu ce que Boll, Mann ou Grass, avaient écrit sur la vie en Allemagne sous le troisième Reich. C’était déjà passablement effrayant.

« Seul dans Berlin » relègue « Voyage au bout de la nuit » au rang de conte pour enfants…

Terminé en 1947, l’année de sa mort, Fallada a du le rédiger  pendant les heures noires de la guerre, alors qu’il s’était réfugié à la campagne, dans sa propriété de Poméranie. Sans être inféodé au pouvoir, il ne fut pas non plus un farouche résistant. C’est cette attitude ambiguë  qu’il analyse dans son ouvrage, un roman certes, mais que l’on devine inspiré par des situations réelles. Il faudra attendre vingt ans pour que ce livre soit publié.

La question, mille fois posée, reste la même : comment de braves gens, les allemands, ont-ils pu se muer en une horde d’assassins ? Comment ont-ils pu, après l’avoir porté au pouvoir, suivre Hitler et ses sbires dans leur folie homicide ? C’est la réponse que Hans Fallada apporte qui, à mon avis, est différente. A la terreur extérieure, celle dispensée par les SS, SA, la Gestapo, les militaires, les policiers, il superpose la terreur intérieure, celle qui devait faire exploser l’ultime foyer de résistance : la famille. Avant d’occuper le reste de l’Europe, les nazis envahirent  l’Allemagne et  pour que cette invasion fût complète ils introduisirent  dans chaque famille un élément  préalablement prélevé en son sein, modifié idéologiquement avant de l’inoculer dans son milieu d’origine pour le contaminer à son tour. Cet élément ? L’enfant. La méthode ? La Hitlerjugend.

La plupart des dictatures continuent d’assurer la promotion des valeurs traditionnelles, même si elles les violent mille fois par jour. En Occident ce sont les valeurs judéo-chrétiennes. On se souvient de cette image montrant Pinochet essayant désespérément d’embrasser la main du pape qui la dérobe avec dégoût !

Pour les nazis ces valeurs n’avaient plus lieu d’être. L’unique valeur à défendre était la supériorité du peuple allemand et son bon droit (Gott mit uns) à soumettre, par tous les moyens, le reste du monde. Le règne du mal absolu était né. Chaque homme a en lui une part d’ombre et une part de lumière. C’est cette part d’ombre que les idéologues nazis s’efforcèrent d’amener à la lumière. Il fallait que les gens se muassent en criminels, non pas en criminels de l’ombre, mais en assassins au grand jour. Pour réaliser cette perversion morale, les enfants, les adolescents, furent les agents pathogènes idéaux. Faciles à endoctriner, ils s’efforcèrent ensuite de pervertir leurs parents, n’hésitant pas à les dénoncer si ceux-ci faisaient preuve de tiédeur idéologique, c'est-à-dire s’ils continuaient à se comporter en êtres humains normaux. Ainsi l’holocauste avant de se continuer dans les camps, commença dans les rues et les maisons des villes allemandes. Le garde-fou de la morale judéo-chrétienne supprimé, on commença par se moquer des juifs dans la rue, puis on les insulta, on brisa les vitres de leurs commerces et de leurs maisons. Puis on s’enhardit : on s’invita chez eux pour les voler, les frapper s’ils résistaient et enfin, comme personne ne semblait réagir, comme aucune autorité ne se manifestait pour sanctionner ce qui, manifestement, était mal, on les tua…Une manière de ritualiser le crime afin d’unir la nation dans le sang. Comment s’opposer aux desseins criminels de son Führer, quand soi-même on a le sang de son voisin juif sur le mains, ou simplement la tête remplie de ses hurlements de terreur et de douleur alors qu’il est battu à mort sans qu’on se sente obligé par une force supérieure à intervenir pour le sauver ? Fallada, sans le vouloir sans doute, règle son compte à cette idée de la non responsabilité collective du peuple allemand.

Pourquoi SEUL dans Berlin ? Au titre français, je préfère le titre allemand : « Jeder stirbt fur sich allein » (Chacun meurt seul). Les allemands étaient des êtres terriblement solitaires, même et surtout au sein de leur famille où ils devaient sans cesse se garder de leurs enfants et ne laisser percer nulle tiédeur envers le régime. Ils étaient encore plus seuls s’ils décidaient de résister et cette solitude se muait alors en la condition sine qua non d’une espérance de vie suffisante pour pouvoir attendre de leur action un quelconque résultat.

Ainsi, il est symbolique que le héros, le menuisier Quangel, décide de défier le pouvoir le jour où il apprend la mort de son fils unique au front.

 La postière, Eva Kluge, décide d’abandonner son travail, de renier sa famille pour s’enfuir seule à la campagne le jour où on lui montre une photo de son fils, un jeune SS, en train de fracasser la tête d’un enfant juif sur le pare-choc d’une voiture.

 Même les loyaux serviteurs du système sont obligés de se méfier de leurs pairs.

Ainsi l’ignoble Baldur Persicke, jeune cadre du parti âgé de seize ans, décide de faire euthanasier  son père alcoolique, lui-même membre du parti nazi mais dont l’alcoolisme représente une menace pour son avenir.

A la même époque, des femmes enceintes se précipitent au bas des escaliers ou contre des meubles pour faire des fausses couches et éviter ainsi de donner de nouvelles recrues aux nazis, qui, je le rappelle, étaient là pour mille ans !

Nous avons tous à l’esprit le visage de ces enfants engoncés dans des uniformes trop grands, offrant l’ultime résistance face aux troupes alliées.

Ce qui est effrayant, c’est de prendre conscience que, dans le fond, pervertir un peuple entier de braves gens, fut une tâche relativement aisée. Que ce qui a été possible hier, le serait tout autant aujourd’hui ou demain… Alors lisez « Seul dans Berlin » ! Avant d’identifier une maladie, il faut savoir reconnaître ses symptômes…

Commentaires

Je crois bien que je vais tenter de le trouver, ce bouquin...

Écrit par : Léo | 15 janvier 2006

Moi je l'ai déjà lu, deux, trois fois....je ne sais plus, c'est une référence ce livre si on veut comprendre effectivement comment le peuple allemand s'est peu à peu trouvé pris dans un engrenage abominable. Ce qui me fait mal au coeur, c'est que j'ai prêté ce livre et qu'on ne me l'a pas rendu !!! mais on le trouve sur amazone ou à la fnac...

Écrit par : tinou | 15 janvier 2006

Les commentaires sont fermés.