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30 décembre 2005

Voeux

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Le blog Manutara, vous souhaite de tout cœur, à vous tous, ses chers lecteurs, petits et grands, une heureuse année 2006. Que cette nouvelle année vous soit favorable professionnellement, sentimentalement, spirituellement, politiquement, littérairement, mécaniquement, cliniquement, architecturalement, climatiquement.

 Voilà, voilà. Je crois que je n’ai rien oublié.

Quoique… Ce, de tout cœur, ça  fait un peu pompeux ! Non ? Oui, je sais le cœur est une pompe, mais quand même… Ca plombe les vœux ! Je suis de tout cœur avec vous, dans la dure épreuve qui vous frappe ! Non, non. Pas de cœur. En plus, je ne sais pas dans quel état il est mon cœur ! S’il venait à lâcher d’un coup ? Que vaudraient mes vœux alors ? On m’accuserait de ne pas avoir de cœur…

A vous tous, ensuite. C’est ce tous qui me gêne. Quand on sait que ce tous se résume à deux ou trois personnes ! Ca fait un rien prétentieux…

Et puis, mes chers lecteurs. Est-ce que je suis sûr qu’ils me lisent seulement ces chers lecteurs? Ils cliquent peut-être sur ma page, histoire de pointer, pour les stats, et ils passent ensuite à autre chose. Non, non. Ils ne me lisent pas. Personne, ne me lit. C’est trop affreux !

Petits et grands. Je ne les ai jamais vu ces lecteurs fantômes moi ! Si ça se trouve ils sont tous de taille moyenne. Ou alors des nains. Oh, la, la… la gaffe ! Non, il ne faut pas que je fasse allusion à la taille.

Une heureuse année 2006. Mièvre et redondant. On se doute bien que je ne vais pas leur souhaiter une année misérable. Personne, ne ferait une chose pareille. Quoique…

Dois-je ensuite vraiment préciser qu’il s’agit de l’année 2006. Pour 2005, c’est un peu tard et pour 2007, on sera peut-être tous morts à ce moment là ! Non, mieux vaut laisser planer un doute sur l’année. Ca introduit un peu de suspens dans le texte. Un doute qui plane, on ne sait jamais où et quand il va atterrir : peut-être dans un, deux ou trois ans. Peut-être jamais.

Ah, et cette suite d’adverbes : professionnellement, sentimentalement,  etc.… Une source d’ennuis, tout ça.

Plus j’y pense et plus je me dis que les seules personnes suffisamment désespérées pour lire mon blog, doivent être des chômeurs de longue durée, en instance de divorce, athées, malades, expulsés de leur logement, auxquels un éditeur vient de refuser un manuscrit qu’ils ont mis quinze ans à rédiger dans leur voiture qui vient de rendre l’âme au bord d’une route où il ne passe jamais personne, tandis que la neige se met à tomber.

Tu parles de vœux ! Ils vont croire que je me fiche d’eux !

Il faut faire sobre. Oui. J’ai une idée.

A toutes les ombres qui errent entre ses pages, le blog Manutara souhaite bon courage pour la nouvelle année, en espérant qu’elle ne sera pas pire que la précédente.

 

Il paraît qu'il neige chez vous. C'est froid la neige, non? Parce qu'ici il fait une chaleur in-to-lé-ra-ble! Alors pour se protéger de la chaleur une seule solution: s'immerger dans l'océan, là, quelquepart dans la baie.

14:50 | Lien permanent | Commentaires (13)

27 décembre 2005

Pas si simple

Il m’arrive parfois, dans un moment d’égarement, d’allumer mon téléviseur en le regrettant presque aussitôt. Pour Noël, on nous abreuve de ces talk shows où les invités, qui me sont en général tous inconnus pour cause de déconnection chronique, nous livrent leurs états d’âme et leur opinion du moment. J’ai cru comprendre qu’ils étaient acteurs (dernier film vu : 2001 odyssée de l’espace), chanteurs, humoristes ( ?) ou animateurs d’autres talk shows. La télévision fonctionne de plus en plus en cercle fermé, il me semble. L’autre soir la vedette était un petit bonhomme mal rasé, coqueluche provisoire du tout Paris. Un humoriste. La quarantaine fatiguée. Peut-être qu’il est drôle. Je ne sais pas. Mais ce soir là, c’était contre les français qu’il en avait. Tous racistes. Mais oui. La flambée de violence dans les banlieues : normale. Bien sûr c’est mal de brûler la voiture de son voisin de palier, mais il faut les comprendre les jeunes. Aucun espoir. Tous les autres invités d’opiner vigoureusement du chef. Et puis, il y a un français qui l’énerve par-dessus tout : Nicolas Sarkozy. Une histoire de racaille et de karcher. Moi je l’ai écouté notre ministre. Il a voulu parler comme les jeunes des banlieues et paf, sur le bec. Il a tout le gotha médiatique sur le dos maintenant. D’un point de vue intellectuel cela ne pèse pas très lourd. Maintenant, comme il semblerait que ce soit ce petit monde qui détient le pouvoir, celui de faire et de défaire les présidents, il a du souci à se faire le Nicolas. Après tout, lui n’est qu’un élu du peuple, peuple de Neuilly, mais peuple quand même. Enfin, si j’ai bien compris le ministre, il veut débarrasser les banlieues des bandes qui les mettent en coupe réglée afin que les gens puissent y vivre normalement. Cela me semble raisonnable. Mais pas à l’humoriste mal rasé. Comme la tête de l’un des invités ne lui revenait pas, il a pris un peu d’eau dans le verre disposé devant lui et est allé la cracher sur le gars, arrosant au passage un autre invité, un jeune costaud à l’air pas commode, la casquette perchée de travers sur le sommet du crâne. J’ai pensé qu’il allait filer une trempe à l’humoriste, au moins cette émission aurait servi à quelque chose, mais il a du se rappeler à temps qu’ils étaient du même bord.

Je ne vis plus en France depuis longtemps (Gott sei dank). Là où j’habite c’est moi l’étranger, celui qui n’a pas la bonne couleur de peau (quoique…), celui qui a un nez un peu trop long pour être honnête. Ceci dit, on me fiche une paix royale pour autant que je ne la ramène pas trop, que je me conforme aux us et coutumes locaux et que je ne me mêle pas de dire aux autochtones comment il me plairait qu’ils se comportassent. Lorsque les indépendantistes arrivèrent au pouvoir, il y a un an, je demandai à l’un de leur plus fidèle soutien, ici, à T***, si je devais préparer ma valise. Il m’a regardé d’un air étonné. Ta valise, pourquoi, tu n’es plus heureux avec nous ? Je lui répondis que si, mais que j’étais un étranger, un reliquat de l’ère coloniale. Il éclata de rire. C’est vrai ! Mais tu appartiens à cet endroit maintenant !

Pour terminer, une petite anecdote.

 Je mangeais un soir au restaurant avec un ami marquisien. C’est un colosse très doux sauf quand on aborde certains sujets. Vers la fin du repas, je remarque un professeur popa’a accoudé au bar. Frêle, la quarantaine, le cheveu poivre et sel en bataille Il semble suivre notre conversation avec intérêt. J’interroge mon ami du regard. Il se retourne, interpelle le gars et l’invite à notre table. Ils devaient se connaître vaguement. Ce prof était du genre, ça fait trois mois que je suis là, mais j’ai déjà tout compris, tout vu, tout senti, je suis solidaire du peuple marquisien etc… Il avait surtout pas mal bu. Nous parlons de choses et d’autres et insensiblement la discussion se  porte sur la religion. Evidemment l’enseignant s’insurge et que je te tape sur les curés, que Dieu n’existe pas, que la Vierge c’est des conneries, que Jésus c’est le fils de personne. Mon copain se taisait, mais je sentais qu’il commençait à respirer très fort. J’essayai de prévenir l’autre en lui faisant les gros yeux, mais rien à faire, il continuait. Brusquement, mon ami assène un grand coup de poing sur la table. Les assiettes volent. Silence dans la salle. Le défenseur de la cause marquisienne est stoppé net dans son élan. Et là, mon ami se met à gueuler de sa grosse voix. Comment ? Il y a deux cent ans les hommes de ta race sont venus, ils ont foutu le souk, ils nous ont dit que nos dieux étaient mauvais et que le seul vrai Dieu était le leur. Nous avons résisté longtemps. Beaucoup de guerriers sont morts. Puis nous nous sommes soumis. Nous avons brûlés nos dieux, oubliés nos coutumes. Et aujourd’hui toi, oui toi (à ce stade il l’avait saisi et le secouait violemment) tu profites de notre hospitalité pour nous dire que tout ça c’est des conneries et que ce Dieu qui est devenu le notre n’existe pas ? L’autre au lieu de la fermer, proteste, me prend à témoin, non mais regarde ce que les curés ont fait d’eux. L’instant d’après la table était renversée et le popaa coincé dessous. Mon copain monte sur la table retournée et se met à sautiller dessus. Tandis que le visage de l’autre prend une inquiétante teinte mauve, mon ami marquisien  hurle, dis que tu crois en Dieu, allez, dis-le ! Le prof affolé tourne ses yeux vers moi, espérant trouver quelque soutien. Conciliant, je me penche vers lui et lui murmure à l’oreille, allez, fait pas le con, abjure ton hérésie ou il va t’écrabouiller ! J’ai lu dans son regard horrifié que tout son univers s’effondrait. Trente années de militantisme au parti communiste, trente années de certitudes, trente années passées à être du bon côté de la ligne, effacées d’un coup, d’un seul !

13:20 | Lien permanent | Commentaires (6)

25 décembre 2005

La tortue

Je glisse en silence sur les eaux calmes de la baie. La pagaie pénètre dans l’océan avec un bruit soyeux, ressort d’un côté en laissant s’écouler de fines gouttelettes pour replonger de l’autre. J’accélère le rythme, insensiblement. Mes muscles ont cessé de me faire souffrir. Mon souffle s’est discipliné. Je peux sentir la transpiration s’écouler le long de mon corps. Le soleil est déjà bas sur l’horizon, mais la chaleur reste intense. Quand je pense qu’il y a des malades qui s’arrosent de produits chimiques parfumés à la violette pour bloquer la transpiration ! Cette peur du soleil aussi ! Une de plus… Mon Dieu, le cancer de la peau ! Et puis ça abîme l’épiderme. C’est vrai.  Je suis abîmé. Je m’en fous. Je ne serais plus jamais blanc.

En pénétrant dans la baie, la mer s’est brusquement soulevée pour se couvrir d’une écume qui me laisse trempé. Les haha’ua, ces monstres cornus, blancs et noirs, récoltent le plancton, nageant à la surface la gueule béante tel un chalut trop fragile pour retenir le poisson. Elles aiment les caps et les pointes, là où la rencontre des courants enrichit l’eau de micro-organismes. Immergé dans mes pensées, je n’ai pas vu leurs dos noirs et leurs élégantes nageoires profilées comme des ailes. Je me suis posé au milieu d’une centaine de raies mantas dont certaines peuvent atteindre six mètres d’envergure. Elles sont aussi peureuses que monstrueusement grandes et belles. En faisant claquer leurs nageoires sur la surface, elles s’éloignent de l’intrus qu’elles aspergent copieusement. Certaines heurtent le kayak, le soulevant au passage, ce qui accroît encore leur affolement. Elles disparaissent dans un premier temps à tire d’ailes, puis reviennent doucement. La manta est froussarde, mais curieuse. Un coup du plat de la pagaie à la surface et c’est à nouveau la débandade. Je reste une bonne heure à jouer avec elles.

Le soleil ne va pas tarder à se coucher. J’accélère la cadence.  La pagaie se courbe sous l’effort. Je me sens bien. J’ai l’impression que je pourrais continuer des heures ainsi. Devant moi, un remous. Une manta ? Non. Cela reste immobile. Une tortue, c’est une tortue. Elle est énorme. Je m’approche doucement, suspendant tout mouvement lorsque la bête sort la tête de l’eau pour respirer. En général, j’arrive à  toucher  leur carapace avec la pointe de mon kayak. D’un mouvement vif, elles plongent alors et s’enfuient à une vitesse que leur corpulence ne laisse pas présager. C’est une grande tortue luth. Mais il y a quelque chose d’anormal dans son comportement : lorsque l’étrave vient la heurter doucement, elle ne bouge pas. Serait-elle morte ? Non, je vois ses nageoires avant bouger. J’approche doucement la main et me saisis avec précaution de l’une d’elle. Je la secoue légèrement.

-         Salut, ma grosse. Un coup de fatigue ?

Elle sort la tête de l’eau, me lance un regard désespéré, inhale une bouffée d’air en émettant un râle, puis l’immerge à nouveau en la laissant pendre entre ses nageoires. Elle ne fait toujours pas mine de vouloir s’enfuir. Elle doit vraiment être mal en point ! Je remarque alors que sa carapace, qui doit bien faire deux mètres d’envergure, est couverte d’algues et de coquillages. Cela fait longtemps qu’elle ne peut plus nager normalement, pour que tous ces parasites se soient fixés ainsi sur elle. En fait, elle ne nage plus, elle dérive, sûrement depuis des jours. Sans prédateurs, elle n’a d’autre choix que de se laisser mourir lentement. Je cherche à voir si aucun filet, aucune ligne, n’entrave sa progression. Non. Il n’y a rien. Rien d’autre que la vieillesse sans doute. Quel âge peut-elle avoir ? Cent ans ? Deux cents ? Une chose me trouble : cet animal me semble familier.

Lorsque la tortue ressort la tête de l’eau pour aspirer douloureusement une goulée d’air, qui sera la dernière, mais ça à ce moment je ne le sais pas encore, je repense à l’établissement où ma mère a fini ses jours. Il y avait parmi les pensionnaires des dames très âgées, éternellement sanglées dans leurs fauteuils roulants. Elles aussi laissaient pendre leur tête. Aucun mouvement ne trahissait la vie, hormis une légère vibration de leur cage thoracique. Elles aussi revenaient à la surface de temps en temps, jetaient un regard éperdu autour d’elles comme si elles se réveillaient d’un long cauchemar, inspiraient profondément, puis sombraient à nouveau. Leurs visages exsangues et craquelés, d’où l’age avait gommé tout trait identifiable pour qui les eût connues moins vieilles, leurs visages donc me faisaient penser à ceux de quelques animaux préhistoriques dont l’espèce se serait éteinte depuis longtemps.

Maintenant, je trouve que c’est ma tortue qui ressemble à une très vieille dame agonisante.

Quand je la regarde à nouveau, elle a cessé de bouger. Encore un instant et, vidée de tout son air, elle s’enfonce lentement dans les profondeurs en tournoyant sur elle-même.

11:25 | Lien permanent | Commentaires (2)

21 décembre 2005

Le bon pain

Alors, ça a fini par se produire. Un jeune homme de dix-huit ans a poignardé son professeur de dessin. Trois coups de couteau. Une femme, en plus. Puis, il est sorti sans être inquiété. Ils étaient combien dans sa classe ? Une trentaine ? Il ne s’en est pas trouvé deux ou trois, de ces solides gaillards comme il y en a dans toutes les classes, pour le ceinturer et l’immobiliser ? Non ? Apparemment, non. Au moins une chose est certaine : l’école de la république ne semble pas avoir failli à sa mission de former les lâches de demain, ceux qui regardent, sans ciller, une femme se faire violer dans le métro, une petite vieille se faire rançonner. La relève est assurée.

Quand j’étais élève chez les curés, puis plus tard, à l’armée, nous étions tous responsables les uns des autres. Si l’un d’entre nous trébuchait, nous tombions tous. C’est ce qu’on appelait la responsabilité collective. Je vous rassure, ça créait un climat totalement pourri, mais, me semble-t-il, beaucoup moins pourri que celui qui semble prévaloir dans les collèges et les lycées aujourd’hui.

A mon époque (oui, je sais…), l’apprenti criminel serait resté tout simplement cela : un apprenti criminel. Il ne serait même pas arrivé jusqu’au professeur. Nous l’en aurions empêché. Là, je présume un peu de notre courage, car nous n’aurions pas eu à intervenir. Il ne serait tout simplement pas entré en classe ce jour là : nous l’aurions dénoncé avant. Chacun savait tout sur tous. Nous fonctionnions comme autant de petits KGB infiltrés par autant de taupes. Certains faisaient même des fiches. Diable, si l’un d’entre nous se laissait aller, c’était la sortie du dimanche qui sautait pour tout le monde !  Pas joli, joli, hein ? Mais toujours plus joli qu’une femme lardée de coups de couteaux et un gamin qui va passer ces vingt prochaines années en prison.

Mais là, j’affabule ! Poignarder, un prof ? N’importe quoi ! Le truc énorme, c’était d’être pris en train de fumer dans les toilettes, de ne pas finir son assiette au réfectoire (le préfet n’autorisait le chef de table à faire débarrasser les assiettes qu’une fois que celles-ci eussent été passées en revue) ou, horresco referens, d’être vu en train de se branler dans les douches !

L’année où j’étais en quatrième, il y  eut un scandale effroyable.

A quatre heures, nous avions droit à une récréation de trente minutes, avant de retourner en étude pour le devoir sur table qui durait jusqu’à sept heures du soir. Avant de descendre dans la cour, nous puisions dans d’énormes corbeilles, posées à même le sol du cloître, des tranches de pain coupées dans des miches qui devaient avoir la circonférence d’une roue de voiture. Le petit séminaire était célèbre pour son pain, du bon pain de campagne, confectionné avec la farine du moulin épiscopal. C’était de toute façon la seule chose mangeable. Le reste de la nourriture était infect. Mais j’ai encore à ce jour le goût de ce pain en bouche. Son odeur était si succulente, que nous pouvions la sentir depuis les salles de classe, quand Charlie, le débile mental léger utilisé comme factotum par les curés, charriait les corbeilles de pain le long des cloîtres, tout en poussant ses grognements néandertaliens. Donc, à quatre heures, nous nous mettions en rangs et chacun à son tour prenait du pain dans une corbeille. Nous pouvions nous servir à volonté, à la seule condition, bien évidemment, de consommer tout ce que nous prenions. Certains de mes camarades agrémentaient leur pain avec de la confiture. Moi, je le mangeais sec. Un délice !

Ce soir là, à dix-neuf heures, quand nous eûmes rendu notre devoir, le préfet, comme d’habitude, alluma son micro et se prépara à faire sa conférence. Un quart d’heure pour faire le bilan de la journée et distribuer bons et mauvais points. Nous étions une centaine (l’effectif de toutes les quatrièmes), les bras sagement croisés (position réglementaire) sur nos pupitres, disposés à subir les litanies habituelles. En général, le ton préfectoral, à ce stade de la journée, était plutôt détendu, voire gentiment réprobateur. Ce soir là, il y avait un je ne sais quoi dans son attitude qui nous laissa présager le pire. Le préfet aimait agrémenter ses affirmations de sautillements élégants qui faisaient grincer ses chaussures. Là, il trépignait.

-         Garçons, un fait d’une incommensurable gravité vient de se produire. Ici. Cet après midi.

Il se tut un instant, afin de mieux laisser l’anxiété imprégner l’ultime recoin de notre cerveau.

Puis il se tourna vers la porte de la salle d’étude et hurla, entrez ! La porte fut secouée en tous sens au milieu de grognements incompréhensibles. Le préfet murmura, non mais quel crétin, et se précipita pour ouvrir. Charlie passa la tête par l’embrasure, mais hésita à faire suivre le reste de son corps difforme enveloppé dans son éternelle salopette bleue. Le préfet l’encouragea d’un, « et bien, venez, n’ayez pas peur », glacial. Mais Charlie crevait de trouille. Qui, d’ailleurs, n’aurait pas eu peur de l’abbé V***, toujours sanglé dans d’impeccables costumes gris, les yeux d’un bleu sale cachés derrière des lunettes rondes légèrement fumées et les mains toujours prises dans d’inquiétants gants de cuir noir ? Charlie finit par entrer de sa démarche anarchique, donnant de la bande, tantôt à gauche, tantôt à droite. Il tenait, serré dans ses mains, un objet oblong enveloppé de papier journal. Irrité par cette entrée manquée, qu’il eût sans doute voulue plus théâtrale, le préfet lui arracha la paquet, en défit rageusement l’enveloppe et, tandis que nous retenions notre souffle, brandit au dessus de sa tête…une tartine recouverte d’une confiture que les élèves les plus proches identifièrent sans peine comme de la confiture aux myrtilles.

-         Cette tartine, recouverte de beurre et de confiture, cette tartine confectionnée avec le bon pain de notre cher établissement, cette tartine enfin, absolument…intacte, a été découverte par ce brave Charlie (l’intéressé grimaça un sourire) dans une des poubelles du cloître. Alors que les ventres africains crient famine (un père blanc était venu faire une conférence peu de temps auparavant), l’un d’entre vous, un enfant gâté à l’estomac distendu, a commis l’un des pires péchés qui se puisse concevoir : jeter de la nourriture ! Si le coupable se trouve parmi vous, je saurai le démasquer !

Il invita ensuite Charlie à faire circuler la tartine maudite entre les rangées de pupitres.

L’enquête s’avéra difficile. Elle dura toute une semaine, pendant laquelle les propriétaires de confiture à la myrtille furent soumis à la question. Mais il y avait alors cinq cents élèves et nous étions, si je me souviens bien, en pleine saison des myrtilles. La grande majorité des élèves étant issue du monde rural, la myrtille était présente dans les casiers à provision de nombreux pensionnaires. On ne put jamais confondre le coupable. La sanction fut donc collective : plus de goûter pendant un mois pour l’ensemble des élèves, petits et grands ! Un véritable désastre !

De manière étrange, nous partagions tous le sentiment que l’acte (le jet de tartine) était d’une gravité extrême même si la punition nous parut alors excessive.

En me remémorant cette anecdote, je me dis qu’éduquer un enfant, puis un adolescent, est une tache bien complexe. Je ne sais qui (parents ou éducateurs) pourrait aujourd’hui déployer l’énergie que déployèrent avec nous les bons pères pour essayer de nous inculquer un certain nombre de valeurs qui rendent la vie en société tout simplement possible. Je me dis aussi que notre enfance et notre adolescence furent bien simples et bien heureuses. Que la civilisation dans la quelle nous évoluions, une civilisation rurale, sans médias, sans ordinateurs, sans téléphones portables, sans vêtements de marque, avait atteint un haut niveau de raffinement, pour que la seule découverte d’une tartine dans une poubelle suffît à nous mettre en émoi.

 

22:37 | Lien permanent | Commentaires (6)

14 décembre 2005

Mes jolies colonies...

Billet fleuve que personne ne lira, je le crains…

Un débat d’une virulence peu commune agite  l’Assemblée Nationale sur l’opportunité et les effets de la colonisation.

La France n’a plus de colonies, alors pourquoi tirer sur l’ambulance ? Il me semble que d’autres sujets, un tantinet plus d’actualité, pourraient requérir l’attention des députés.

Mais, puisque je vis depuis vingt ans en Polynésie française, une ancienne colonie, aujourd’hui pays d’outre-mer jouissant d’une très large autonomie puisque seuls la justice, la défense et le maintien de l’ordre sont encore de la compétence de l’Etat français, le sujet ne me laisse pas indifférent.

La colonisation, si elle se définit comme l’annexion durable de territoires et de populations par des nations étrangères pour des motifs stratégiques, économiques ou culturels, a été, reste et demeurera moralement condamnable. Même si d’aventure, certains colonisateurs ont pu être mus par les objectifs humanitaires de l’époque (sauver des âmes, amener le progrès), nul n’est censé se substituer à un peuple pour faire son bonheur malgré lui.

La colonisation, telle qu’elle fut menée depuis la France pendant environ trois cent ans fut un désastre humain, économique et culturel. Pour tout le monde. Colonisateurs et colonisés. Mais peut-on parler de la colonisation, sans parler de la décolonisation. Si la première fut un désastre, la seconde fut une honte, non pas sur le fond, mais dans la manière dont elle fut entreprise.

Dans le meilleur des cas, on laissa des pays qui n’y étaient pas préparés assumer leur destin incertain, après les avoir jalousement couvés pendant plusieurs siècles. Je pense aux pays d’Afrique francophone sub-saharienne, qui comptent aujourd’hui parmi les pays les plus pauvres  de la planète. Le général De Gaulle détestait tout simplement l’idée que des africains pussent devenir citoyens français ! La cohésion de ces nouvelles nations, aux frontières hâtivement tracées, ne puisant souvent sa force que dans la personnalité de dirigeants charismatiques propulsés à la tête de leur pays,  l’échafaudage géographique brinquebalant vint à bas quand ceux-ci décédèrent de mort plus ou moins naturelle. En dehors du Sénégal, je ne vois pas quel pays n’a pas connu de guerre civile plus ou moins larvée ces dix dernières années.

Dans le pire des cas, celui de l’Algérie, on concéda l’indépendance après une guerre aussi inutile que meurtrière, donnant les rennes du pouvoir à ceux qu’on qualifiait, quelque jours auparavant, de terroristes. Les souffrances du peuple algérien dans l’ère post coloniale n’eurent rien à envier à celles de l’ère coloniale.

Donc désastre sur toute la ligne. Aux traumatismes subis par les colonisés (esclavage, spoliations, aliénation culturelle) ajoutons, pour faire bonne mesure, ceux subits par les colonisateurs, de pauvres gens auxquels on faisait miroiter une vie nouvelle et qui souvent, au bout du chemin,  ne trouvèrent que la maladie, la misère du déracinement (dans un sens puis dans l’autre) et la mort. Il y eut bien sûr les figures odieuses d’administrateurs tyranniques et de propriétaires fonciers sans scrupules, mais ils furent la minorité de la minorité.

Petit raccourci historique : lorsque Cook arriva aux Marquises en 1794, il dénombra environ quatre vingt dix mille habitants dans l’archipel. Vers 1930 le docteur Rollin, médecin-administrateur, n’en comptait plus que trois mille répartis sur les six îles habitées. Même si les chiffres de Cook sont à considérer avec prudence, il n’en demeure pas moins que la différence est énorme ! Que s’était-il passé ? Ce ne furent pas les balles des hao’e (blancs), mais les maladies (variole, dysenterie, lèpre) involontairement importées par eux, puis le désespoir de toute une population laissée à la dérive, sans repères, qui manquèrent de faire disparaître les Enata.

Pas d’angélisme. Les Enata étaient de redoutables guerriers. Sur chaque île, les tribus se faisaient des guerres sans pitié. Chaque victoire était l’occasion de festins de chair humaine. La vie régie par d’innombrables tapu (règles) était loin d’être une longue sieste tranquille à l’ombre des cocotiers. Mais, c’était leur vie… Par contre ça copulait à tout va. On aurait au moins pu leur laisser cela. La colonisation ? Il n’y en n’eut pas à proprement parler. Vers le milieu du dix-neuvième siècle, les Marquises furent placées sous la tutelle de la France par l’amiral Dupetit-Thouars. On entretint une garnison sur Nuku-Hiva dans l’espoir d’attirer des colons, espoir qui jamais ne se concrétisa. L’œuvre civilisatrice ? Un peuple sombrant dans l’alcoolisme. Une société désorganisée où les guerres entre les tribus régies auparavant par un système compliqué de tapu, redoublèrent de férocité, le fusil ayant remplacé le casse-tête. Puis, les Marquises sombrèrent dans l’oubli. Tout ça pour ça !

 

Voilà donc mon avis sur la question. Mais mon avis est nul et non avenu pour la bonne et simple raison que je le formule ex post. J’utilise les critères moraux et historiques du vingt et unième siècle pour juger d’un phénomène qui non seulement ne débuta pas avec l’arrivée de Christophe Colomb aux Indes occidentales, mais  fut bien antérieur à l’invention de l’écriture et donc de l’Histoire des hommes telle que nous la connaissons. La colonisation est  l’Histoire. Tout simplement. Si, si…Sans elle, aucune nation, aucune culture ne serait ce qu’elle est aujourd’hui. Nous sommes tous issus de la colonisation. Les babyloniens, les égyptiens, les grecs, les romains, les huns, les normands, les mogols sont tous issus de colonisations antérieures et ont à leur tour colonisé d’autres peuples. Aucune nation n’est née par génération spontanée. L’hexagone n’est pas le fragment d’un astéroïde, peuplé de soixante millions de bonshommes parlant français, la baguette de pain coincée sous le bras, tombé sur terre pour combler un espace situé entre Atlantique et méditerranée !

Avant de pouvoir envoyer Colomb aux Indes, sa majesté très catholique, le roi d’Espagne, a d’abord du reconquérir son pays colonisé par les maures. Si en espagnol, on parle d’alfeizar, d’alamena ou d’alambra, ce n’est pas un hasard !

Les polynésiens sont partis d’Indonésie il y a cinq mille ans pour coloniser les îles du Pacifique Sud.

Les Arabes avaient colonisés l’Afrique, bien avant les toubabs.

Les Aztèques, les incas ont été d’impitoyables peuples colonisateurs.

Alors, faire aujourd’hui le procès de la colonisation, n’a tout simplement aucun sens, à moins que l’on veuille faire le procès de l’Histoire. Depuis que l’homme est homme, quelques millions d’années quand même, chaque pouce de terrain est devenu une potentielle terre à coloniser. Contrairement à l’idée reçue, ce n’est pas la nature qui a horreur du vide mais l’homme, il en a même tellement horreur, que si d’aventure un endroit est peuplé d’êtres qui ne sont pas à son image, il va faire le vide afin de pouvoir le combler avec les siens.

Et l’histoire est loin d’être terminée. La guerre que mènent les Etats-Unis (une ancienne colonie) en Irak est-elle autre chose qu’une guerre coloniale ? Tous les ingrédients sont là : mise sous tutelle d’un pays pour des motifs stratégiques, économiques et culturels (ne prétend-on imposer la démocratie à l’occidentale). Allons plus loin. Ne rêve-t-on pas de coloniser, dans les siècles à venir, des planètes lointaines, avec le secret espoir d’y trouver une forme de vie intelligente afin de pouvoir la supplanter avant de l’éradiquer tout simplement ?

 

Alors, le débat à l’Assemblée nationale ? Je crains qu’il ne soit plus politique qu’historique. Il s’agit non pas de faire le procès de la colonisation en général, mais de la colonisation que les français menèrent outre-mer, étant bien entendu, pour ses détracteurs, que celle-ci fut particulièrement ignominieuse, injuste, brutale, à l’opposé de celle dont purent se rendre coupables d’autres peuples qui, bien entendu, fut un modèle de justice, de modération, d’équité, douce tel le souffle du khamsin dans la fournaise du désert ! Gengis Khan et abbé Pierre, même combat ! Tamerlan n’avait-il pas l’exquise habitude de passer les populations qui faisaient mine de lui résister au fil de l’épée pour, ensuite, ériger, des pyramides avec leurs têtes tranchées. Il parait qu’il en fit de fort hautes !

Quand l’homme blanc pourra-t-il enfin se débarrasser de cet invraisemblable complexe de supériorité qui le fait se considérer supérieur en bassesse et en méchanceté aux autres peuples de la planète ? Il faudra bien qu’un jour il revienne sur terre et revoie ses prétentions à la baisse. L’homme blanc ? Juste un petit salaud comme un autre, ni plus, ni moins !

Pour terminer, je dirais que si les français n’avaient occupé certains espaces à une certaine époque, il est loin d’être certain que les peuples autochtones eussent été laissés à eux-mêmes, sans avoir à subir d’ingérences étrangères. Là où les français n’allaient pas, l’anglais, l’espagnol, le portugais, le russe, l’allemand, le japonais, occupait le terrain. La colonisation fut toujours une question de survie, quand bien même elle contenait en elle les germes des dissensions futures qui ont fait s’effondrer tous les empires un jour ou l’autre.

 

 

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11 décembre 2005

La peur

Vu a la télé ce reportage que fit Michael Moore sur le massacre perpétré, il y a quelques années, par deux adolescents dans une école aux USA. Dans un premier temps, le journaliste suit la piste du surarmement qui prévaut dans son pays. Puis il se rend au Canada, pays de chasseurs, où selon lui, les gens possèdent encore plus d’armes qu’aux Etats-Unis. Oui, mais voilà, alors que le nombre de morts par balles est de 11000 par an aux USA, il n’est que de quelques dizaines aux Canada. Même en tenant compte du fait que les USA sont dix fois plus peuplés que le Canada, la différence est énorme. Alors, il suit une autre piste, celle de la peur. Les canadiens ne vivent pas dans la terreur permanente de ce qui pourrait leur arriver, les américains, si. Et qui entretient cette peur ? Les médias, à coup de courses poursuites live, de gros plans riches en hémoglobine, de prévisions catastrophistes qui bien sûr, jamais ne se réalisent. Les producteurs se défendent : le public est demandeur, alors on lui donne ce qu’il demande, c’est tout. Une chaîne de télévision qui ne surferait pas sur la vague du prêt à terrifier serait tout simplement out. C’est exactement ce que disent les trafiquants de drogue. Dommage que Michael Moore ne soit pas allé plus loin. Pourtant, il était sur la bonne voie. Son film se termine par une interview de Charlton Heston, le patron de la NRA. Après que celui-ci lui ait décrit l’impressionnant arsenal dont il dispose chez-lui, Moore lui demande si une fois, une seule fois, dans sa vie, il a été victime d’une agression. La réponse : non !

Quelques images encore : Charlton Heston, vieillard voûté, l’ombre de ce que tant d’années il incarna dans ses films, comprenant qu’il vient d’être piégé, se lève et s’en va en rasant les murs.

Quand les terroristes firent s’écraser les avions de ligne sur les « twin towers », j’étais en Europe. Tandis que l’apocalyptique vision passait en boucle sur toutes les chaînes de télévision, que les gens (en Alsace !) se précipitaient (en surveillant le ciel du coin de l’œil) dans les supermarchés pour faire des stocks de provisions, je partis dans les Vosges pour rendre visite à un vieil ami. Il vivait dans un coin perdu, à l’écart des autres habitations. Sans électricité, sans téléphone, sans télévision. Bien sur, il n’était au courrant de rien. Son univers se limitait à ce que sa vision pouvait embrasser. Remarquablement autosuffisant, il ne devait se rendre en ville qu’une ou deux fois par an, quand son antique 4L voulait bien démarrer. Sans être totalement inculte, il ne lisait pas ou très peu. Je sais fort peu de choses de son passé, si ce n’est qu’il n’en parlait jamais. Il a du naître le jour où il a choisi de vivre à l’écart du monde. Son quotidien était fait de petites choses, mais finalement pas plus petites que celles qui font le quotidien de la plupart d’entre nous. Il entretenait sa petite maison, cultivait son lopin de terre, s’occupait de ses animaux. Quand je lui demandai s’il n’avait pas envie de sortir, voir des gens, d’autres pays, ils haussaient les épaules en me demandant, si, par hasard, on l’attendait quelque part…Dans une discussion , j’avais du ,une fois, le qualifier de marginal. Il avait ri aux éclats ! Qui vivait à la marge ? Qui marchait sur la corde raide, toujours prêt à tomber d’un côté ou de l’autre ? Lui qui était parvenu à une maîtrise satisfaisante de son environnement ou l’employé de bureau qui dépendait entièrement de son salaire pour vivre et en conséquence du bon vouloir de son employeur ? Moi, ce qui me fascinait, c’est qu’il fût parvenu à ce résultat non pas sur une île déserte ou au cœur de l’Amazonie, mais bel et bien au beau milieu d’une société de consommation qui longtemps constitua une alternative à la société de pénurie organisée des pays communistes, mais qui avait fini par se muer en un monstre incontrôlable multipliant ad infinitum les besoins au même rythme que les biens, créant ainsi chez ceux  qui ne pouvaient les acquérir le sentiment de pénurie qu’elle prétendait combattre. J’aimais faire irruption dans son monde, lui apporter les dernières nouvelles, lui parler des dernières innovations techniques comme j’avais pu le faire autrefois avec les habitants de quelques îles oubliées des hommes. Le téléphone portable le fit beaucoup rire. Etions-nous donc tous si importants, qu’il faille à tout instant pouvoir nous joindre ? Sa philosophie était simple : les mauvaises nouvelles peuvent attendre, les bonnes aussi ! Oui, mais, les gens qui se perdent en montagne ou en forêt, hein ? Un coup de téléphone, et hop, les secours arrivent. En grognant, il me rétorqua que si on partait en montagne ou en forêt avec l’idée de se perdre, mieux valait ne pas partir du tout. Il m’exaspérait. Surtout parce qu’il n’avait pas peur. Jamais. De rien. Ni du froid, ni de la chaleur. Ni de la maladie, ni du manque. Ni des voleurs, ni du fisc. Ni du chômage, ni du RMI. Ni du trou dans la couche d’ozone, ni du trou de la sécu. Ni des OGM, des ONG, de la CGT, des OVNI… De rien quoi. Il n’avait pas appris, ou, sans doute, il avait désappris à avoir peur. Inconcevable pour nous qui vivons la peur au ventre en permanence. Ca commence le matin : avant même de nous réveiller, nous avons déjà peur de ne pas nous réveiller. Mon ami me fit remarquer un jour, que je commençais toujours mes phrases par, tu n’as pas peur… ? Aussi loin que je puis me souvenir, j’ai toujours eu peur. Peur de tout, autant dire de rien. Mais je comprends mon ami. Pour moi aussi, il y a eu une parenthèse dans cette peur : les cinq années que j’ai passées en mer, sur « l’île de feu ». Je n’avais pas la radio à bord. Aux escales je ne lisais pas la presse, ne regardais jamais la télévision. La peur m’a petit à petit quitté. Ce fut à moi qu’on demanda, alors, mais quand vous êtes en mer sur votre petit bateau, vous n’avez pas peur… ?En arrivant en Floride, l’officier de l’immigration me demanda si j’avais des armes à bord. Très fier, je répondis, non, pas même un bon couteau… Il me traita de fou, mais dans le fond, je savais que c’était eux les fous.

Alors ce onze septembre, alors que le monde entier sombrait dans la barbarie (c’est du moins ce que voulaient nous faire croire les médias), je choisis de laisser mon ami dans l’ignorance afin qu’il y eût au moins une personne sur terre qui continuât à ne pas avoir peur.

 

 

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