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27 décembre 2005

Pas si simple

Il m’arrive parfois, dans un moment d’égarement, d’allumer mon téléviseur en le regrettant presque aussitôt. Pour Noël, on nous abreuve de ces talk shows où les invités, qui me sont en général tous inconnus pour cause de déconnection chronique, nous livrent leurs états d’âme et leur opinion du moment. J’ai cru comprendre qu’ils étaient acteurs (dernier film vu : 2001 odyssée de l’espace), chanteurs, humoristes ( ?) ou animateurs d’autres talk shows. La télévision fonctionne de plus en plus en cercle fermé, il me semble. L’autre soir la vedette était un petit bonhomme mal rasé, coqueluche provisoire du tout Paris. Un humoriste. La quarantaine fatiguée. Peut-être qu’il est drôle. Je ne sais pas. Mais ce soir là, c’était contre les français qu’il en avait. Tous racistes. Mais oui. La flambée de violence dans les banlieues : normale. Bien sûr c’est mal de brûler la voiture de son voisin de palier, mais il faut les comprendre les jeunes. Aucun espoir. Tous les autres invités d’opiner vigoureusement du chef. Et puis, il y a un français qui l’énerve par-dessus tout : Nicolas Sarkozy. Une histoire de racaille et de karcher. Moi je l’ai écouté notre ministre. Il a voulu parler comme les jeunes des banlieues et paf, sur le bec. Il a tout le gotha médiatique sur le dos maintenant. D’un point de vue intellectuel cela ne pèse pas très lourd. Maintenant, comme il semblerait que ce soit ce petit monde qui détient le pouvoir, celui de faire et de défaire les présidents, il a du souci à se faire le Nicolas. Après tout, lui n’est qu’un élu du peuple, peuple de Neuilly, mais peuple quand même. Enfin, si j’ai bien compris le ministre, il veut débarrasser les banlieues des bandes qui les mettent en coupe réglée afin que les gens puissent y vivre normalement. Cela me semble raisonnable. Mais pas à l’humoriste mal rasé. Comme la tête de l’un des invités ne lui revenait pas, il a pris un peu d’eau dans le verre disposé devant lui et est allé la cracher sur le gars, arrosant au passage un autre invité, un jeune costaud à l’air pas commode, la casquette perchée de travers sur le sommet du crâne. J’ai pensé qu’il allait filer une trempe à l’humoriste, au moins cette émission aurait servi à quelque chose, mais il a du se rappeler à temps qu’ils étaient du même bord.

Je ne vis plus en France depuis longtemps (Gott sei dank). Là où j’habite c’est moi l’étranger, celui qui n’a pas la bonne couleur de peau (quoique…), celui qui a un nez un peu trop long pour être honnête. Ceci dit, on me fiche une paix royale pour autant que je ne la ramène pas trop, que je me conforme aux us et coutumes locaux et que je ne me mêle pas de dire aux autochtones comment il me plairait qu’ils se comportassent. Lorsque les indépendantistes arrivèrent au pouvoir, il y a un an, je demandai à l’un de leur plus fidèle soutien, ici, à T***, si je devais préparer ma valise. Il m’a regardé d’un air étonné. Ta valise, pourquoi, tu n’es plus heureux avec nous ? Je lui répondis que si, mais que j’étais un étranger, un reliquat de l’ère coloniale. Il éclata de rire. C’est vrai ! Mais tu appartiens à cet endroit maintenant !

Pour terminer, une petite anecdote.

 Je mangeais un soir au restaurant avec un ami marquisien. C’est un colosse très doux sauf quand on aborde certains sujets. Vers la fin du repas, je remarque un professeur popa’a accoudé au bar. Frêle, la quarantaine, le cheveu poivre et sel en bataille Il semble suivre notre conversation avec intérêt. J’interroge mon ami du regard. Il se retourne, interpelle le gars et l’invite à notre table. Ils devaient se connaître vaguement. Ce prof était du genre, ça fait trois mois que je suis là, mais j’ai déjà tout compris, tout vu, tout senti, je suis solidaire du peuple marquisien etc… Il avait surtout pas mal bu. Nous parlons de choses et d’autres et insensiblement la discussion se  porte sur la religion. Evidemment l’enseignant s’insurge et que je te tape sur les curés, que Dieu n’existe pas, que la Vierge c’est des conneries, que Jésus c’est le fils de personne. Mon copain se taisait, mais je sentais qu’il commençait à respirer très fort. J’essayai de prévenir l’autre en lui faisant les gros yeux, mais rien à faire, il continuait. Brusquement, mon ami assène un grand coup de poing sur la table. Les assiettes volent. Silence dans la salle. Le défenseur de la cause marquisienne est stoppé net dans son élan. Et là, mon ami se met à gueuler de sa grosse voix. Comment ? Il y a deux cent ans les hommes de ta race sont venus, ils ont foutu le souk, ils nous ont dit que nos dieux étaient mauvais et que le seul vrai Dieu était le leur. Nous avons résisté longtemps. Beaucoup de guerriers sont morts. Puis nous nous sommes soumis. Nous avons brûlés nos dieux, oubliés nos coutumes. Et aujourd’hui toi, oui toi (à ce stade il l’avait saisi et le secouait violemment) tu profites de notre hospitalité pour nous dire que tout ça c’est des conneries et que ce Dieu qui est devenu le notre n’existe pas ? L’autre au lieu de la fermer, proteste, me prend à témoin, non mais regarde ce que les curés ont fait d’eux. L’instant d’après la table était renversée et le popaa coincé dessous. Mon copain monte sur la table retournée et se met à sautiller dessus. Tandis que le visage de l’autre prend une inquiétante teinte mauve, mon ami marquisien  hurle, dis que tu crois en Dieu, allez, dis-le ! Le prof affolé tourne ses yeux vers moi, espérant trouver quelque soutien. Conciliant, je me penche vers lui et lui murmure à l’oreille, allez, fait pas le con, abjure ton hérésie ou il va t’écrabouiller ! J’ai lu dans son regard horrifié que tout son univers s’effondrait. Trente années de militantisme au parti communiste, trente années de certitudes, trente années passées à être du bon côté de la ligne, effacées d’un coup, d’un seul !

Commentaires

Curieux. Ca commence comme une histoire sur la tolérance, et puis ça finit par une démonstration de force. On n'a pas le droit de dire que nos ancêtres ont entubé les leurs, il y a quelques siècles, et que c'est mal ? Manque singulièrement de réflexion, ton copain. J'ai des potes comme ça aussi. Des types sympas, d'un bloc, aux convictions bien ancrées. Mais on aborde rarement ce genre de sujets, pourquoi ? Parce qu'ils savent que je vais finasser, nuancer, et du coup, la conversation devient emmerdante, trop civilisée. En tout cas, ils me balancent pas une table dessus. Pour le moment. :)

Écrit par : Léo | 28 décembre 2005

La religion est un sujet très sensible ici. Pour une prédication mal interprétée, une dizaine de gars ont fini à la broche, il y a une dizaine d'années, sur un atoll aux Tuamotus. Le procès avait fait grand bruit, puisque c'est quasiment tout le vilage qui s'est retrouvé aux assises.
Les marquisiens sont des guerriers dans l'âme. Ce sont les seuls à s'être opposés par la force à l'occupation française en Polynésie. Une fois vaincus, ils se sont laissés mourir, manquant de peu l'extinction complète. Mais les marquisiens ignorent la rancune. L'ennemi était le plus fort, il a triomphé, point. On ne refait pas l"histoire. Les marquisiens préfèrent dire qu'ils ont été vaincus à la loyale, plutot qu'entubés. Il est certain que les Tahitiens vendus à la France par la reine Pomaré ont un point de vue différent sur la question. D'ailleurs si les îles de la société ont majoritairement voté pour les indépendantistes aux dernières élections, les Marquises ont voté à 90% pour les partis pronant le maintien dans la république. Ils réclament d'ailleurs depuis longtemps la départementalisation et la séparation d'avec Tahiti. En cas de reférendum, le problème qui s'était posé à Mayotte aux Comores risque de se reposer.
Soyons clairs: les marquisiens n'aiment pas les français. Par contre, ils respectent la France. Mais il y a une chose qui leur insupporte par dessus tout, ce sont les popaa qui disent du mal de la France en espérant se faire bien voir d'eux.

Écrit par : manutara | 28 décembre 2005

Toujours un plaisir de te lire, et une clarté de plus pour éclairer nos lanternes.

Écrit par : Léo | 29 décembre 2005

Ce qui serait bien, c'est que tu nous racontes, dans un prochain billet, l'histoire des dix gars qui ont fini à la broche, ça m'intrigue.

Écrit par : oliviermb | 29 décembre 2005

Alors ça t'intrigue, hein?
Va voir là: http://www.faaite.canalblog.com/, c'est expliqué en détails...

Écrit par : manutara | 29 décembre 2005

Waow... Incroyable...
Après une lecture hallucinée, je reviens à un peu de cynisme pour me délecter de :
"il peut survenir que, dans des circonstances particulières, face à une conjoncture de faits dépassant leur capacité de discernement, certains individus ou certains groupes se laissent submerger par des pulsions irraisonnées"

Comme c'est bien dit...

Écrit par : Léo | 30 décembre 2005

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