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25 décembre 2005

La tortue

Je glisse en silence sur les eaux calmes de la baie. La pagaie pénètre dans l’océan avec un bruit soyeux, ressort d’un côté en laissant s’écouler de fines gouttelettes pour replonger de l’autre. J’accélère le rythme, insensiblement. Mes muscles ont cessé de me faire souffrir. Mon souffle s’est discipliné. Je peux sentir la transpiration s’écouler le long de mon corps. Le soleil est déjà bas sur l’horizon, mais la chaleur reste intense. Quand je pense qu’il y a des malades qui s’arrosent de produits chimiques parfumés à la violette pour bloquer la transpiration ! Cette peur du soleil aussi ! Une de plus… Mon Dieu, le cancer de la peau ! Et puis ça abîme l’épiderme. C’est vrai.  Je suis abîmé. Je m’en fous. Je ne serais plus jamais blanc.

En pénétrant dans la baie, la mer s’est brusquement soulevée pour se couvrir d’une écume qui me laisse trempé. Les haha’ua, ces monstres cornus, blancs et noirs, récoltent le plancton, nageant à la surface la gueule béante tel un chalut trop fragile pour retenir le poisson. Elles aiment les caps et les pointes, là où la rencontre des courants enrichit l’eau de micro-organismes. Immergé dans mes pensées, je n’ai pas vu leurs dos noirs et leurs élégantes nageoires profilées comme des ailes. Je me suis posé au milieu d’une centaine de raies mantas dont certaines peuvent atteindre six mètres d’envergure. Elles sont aussi peureuses que monstrueusement grandes et belles. En faisant claquer leurs nageoires sur la surface, elles s’éloignent de l’intrus qu’elles aspergent copieusement. Certaines heurtent le kayak, le soulevant au passage, ce qui accroît encore leur affolement. Elles disparaissent dans un premier temps à tire d’ailes, puis reviennent doucement. La manta est froussarde, mais curieuse. Un coup du plat de la pagaie à la surface et c’est à nouveau la débandade. Je reste une bonne heure à jouer avec elles.

Le soleil ne va pas tarder à se coucher. J’accélère la cadence.  La pagaie se courbe sous l’effort. Je me sens bien. J’ai l’impression que je pourrais continuer des heures ainsi. Devant moi, un remous. Une manta ? Non. Cela reste immobile. Une tortue, c’est une tortue. Elle est énorme. Je m’approche doucement, suspendant tout mouvement lorsque la bête sort la tête de l’eau pour respirer. En général, j’arrive à  toucher  leur carapace avec la pointe de mon kayak. D’un mouvement vif, elles plongent alors et s’enfuient à une vitesse que leur corpulence ne laisse pas présager. C’est une grande tortue luth. Mais il y a quelque chose d’anormal dans son comportement : lorsque l’étrave vient la heurter doucement, elle ne bouge pas. Serait-elle morte ? Non, je vois ses nageoires avant bouger. J’approche doucement la main et me saisis avec précaution de l’une d’elle. Je la secoue légèrement.

-         Salut, ma grosse. Un coup de fatigue ?

Elle sort la tête de l’eau, me lance un regard désespéré, inhale une bouffée d’air en émettant un râle, puis l’immerge à nouveau en la laissant pendre entre ses nageoires. Elle ne fait toujours pas mine de vouloir s’enfuir. Elle doit vraiment être mal en point ! Je remarque alors que sa carapace, qui doit bien faire deux mètres d’envergure, est couverte d’algues et de coquillages. Cela fait longtemps qu’elle ne peut plus nager normalement, pour que tous ces parasites se soient fixés ainsi sur elle. En fait, elle ne nage plus, elle dérive, sûrement depuis des jours. Sans prédateurs, elle n’a d’autre choix que de se laisser mourir lentement. Je cherche à voir si aucun filet, aucune ligne, n’entrave sa progression. Non. Il n’y a rien. Rien d’autre que la vieillesse sans doute. Quel âge peut-elle avoir ? Cent ans ? Deux cents ? Une chose me trouble : cet animal me semble familier.

Lorsque la tortue ressort la tête de l’eau pour aspirer douloureusement une goulée d’air, qui sera la dernière, mais ça à ce moment je ne le sais pas encore, je repense à l’établissement où ma mère a fini ses jours. Il y avait parmi les pensionnaires des dames très âgées, éternellement sanglées dans leurs fauteuils roulants. Elles aussi laissaient pendre leur tête. Aucun mouvement ne trahissait la vie, hormis une légère vibration de leur cage thoracique. Elles aussi revenaient à la surface de temps en temps, jetaient un regard éperdu autour d’elles comme si elles se réveillaient d’un long cauchemar, inspiraient profondément, puis sombraient à nouveau. Leurs visages exsangues et craquelés, d’où l’age avait gommé tout trait identifiable pour qui les eût connues moins vieilles, leurs visages donc me faisaient penser à ceux de quelques animaux préhistoriques dont l’espèce se serait éteinte depuis longtemps.

Maintenant, je trouve que c’est ma tortue qui ressemble à une très vieille dame agonisante.

Quand je la regarde à nouveau, elle a cessé de bouger. Encore un instant et, vidée de tout son air, elle s’enfonce lentement dans les profondeurs en tournoyant sur elle-même.

Commentaires

Ben c'est gai pour Noël ! :)
Merci pour ce beau récit. Bonne fin d'année à toi.

Écrit par : Léo | 25 décembre 2005

Merci! Bonne fin d'année à toi aussi!

Écrit par : manutara | 26 décembre 2005

Les commentaires sont fermés.