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21 décembre 2005

Le bon pain

Alors, ça a fini par se produire. Un jeune homme de dix-huit ans a poignardé son professeur de dessin. Trois coups de couteau. Une femme, en plus. Puis, il est sorti sans être inquiété. Ils étaient combien dans sa classe ? Une trentaine ? Il ne s’en est pas trouvé deux ou trois, de ces solides gaillards comme il y en a dans toutes les classes, pour le ceinturer et l’immobiliser ? Non ? Apparemment, non. Au moins une chose est certaine : l’école de la république ne semble pas avoir failli à sa mission de former les lâches de demain, ceux qui regardent, sans ciller, une femme se faire violer dans le métro, une petite vieille se faire rançonner. La relève est assurée.

Quand j’étais élève chez les curés, puis plus tard, à l’armée, nous étions tous responsables les uns des autres. Si l’un d’entre nous trébuchait, nous tombions tous. C’est ce qu’on appelait la responsabilité collective. Je vous rassure, ça créait un climat totalement pourri, mais, me semble-t-il, beaucoup moins pourri que celui qui semble prévaloir dans les collèges et les lycées aujourd’hui.

A mon époque (oui, je sais…), l’apprenti criminel serait resté tout simplement cela : un apprenti criminel. Il ne serait même pas arrivé jusqu’au professeur. Nous l’en aurions empêché. Là, je présume un peu de notre courage, car nous n’aurions pas eu à intervenir. Il ne serait tout simplement pas entré en classe ce jour là : nous l’aurions dénoncé avant. Chacun savait tout sur tous. Nous fonctionnions comme autant de petits KGB infiltrés par autant de taupes. Certains faisaient même des fiches. Diable, si l’un d’entre nous se laissait aller, c’était la sortie du dimanche qui sautait pour tout le monde !  Pas joli, joli, hein ? Mais toujours plus joli qu’une femme lardée de coups de couteaux et un gamin qui va passer ces vingt prochaines années en prison.

Mais là, j’affabule ! Poignarder, un prof ? N’importe quoi ! Le truc énorme, c’était d’être pris en train de fumer dans les toilettes, de ne pas finir son assiette au réfectoire (le préfet n’autorisait le chef de table à faire débarrasser les assiettes qu’une fois que celles-ci eussent été passées en revue) ou, horresco referens, d’être vu en train de se branler dans les douches !

L’année où j’étais en quatrième, il y  eut un scandale effroyable.

A quatre heures, nous avions droit à une récréation de trente minutes, avant de retourner en étude pour le devoir sur table qui durait jusqu’à sept heures du soir. Avant de descendre dans la cour, nous puisions dans d’énormes corbeilles, posées à même le sol du cloître, des tranches de pain coupées dans des miches qui devaient avoir la circonférence d’une roue de voiture. Le petit séminaire était célèbre pour son pain, du bon pain de campagne, confectionné avec la farine du moulin épiscopal. C’était de toute façon la seule chose mangeable. Le reste de la nourriture était infect. Mais j’ai encore à ce jour le goût de ce pain en bouche. Son odeur était si succulente, que nous pouvions la sentir depuis les salles de classe, quand Charlie, le débile mental léger utilisé comme factotum par les curés, charriait les corbeilles de pain le long des cloîtres, tout en poussant ses grognements néandertaliens. Donc, à quatre heures, nous nous mettions en rangs et chacun à son tour prenait du pain dans une corbeille. Nous pouvions nous servir à volonté, à la seule condition, bien évidemment, de consommer tout ce que nous prenions. Certains de mes camarades agrémentaient leur pain avec de la confiture. Moi, je le mangeais sec. Un délice !

Ce soir là, à dix-neuf heures, quand nous eûmes rendu notre devoir, le préfet, comme d’habitude, alluma son micro et se prépara à faire sa conférence. Un quart d’heure pour faire le bilan de la journée et distribuer bons et mauvais points. Nous étions une centaine (l’effectif de toutes les quatrièmes), les bras sagement croisés (position réglementaire) sur nos pupitres, disposés à subir les litanies habituelles. En général, le ton préfectoral, à ce stade de la journée, était plutôt détendu, voire gentiment réprobateur. Ce soir là, il y avait un je ne sais quoi dans son attitude qui nous laissa présager le pire. Le préfet aimait agrémenter ses affirmations de sautillements élégants qui faisaient grincer ses chaussures. Là, il trépignait.

-         Garçons, un fait d’une incommensurable gravité vient de se produire. Ici. Cet après midi.

Il se tut un instant, afin de mieux laisser l’anxiété imprégner l’ultime recoin de notre cerveau.

Puis il se tourna vers la porte de la salle d’étude et hurla, entrez ! La porte fut secouée en tous sens au milieu de grognements incompréhensibles. Le préfet murmura, non mais quel crétin, et se précipita pour ouvrir. Charlie passa la tête par l’embrasure, mais hésita à faire suivre le reste de son corps difforme enveloppé dans son éternelle salopette bleue. Le préfet l’encouragea d’un, « et bien, venez, n’ayez pas peur », glacial. Mais Charlie crevait de trouille. Qui, d’ailleurs, n’aurait pas eu peur de l’abbé V***, toujours sanglé dans d’impeccables costumes gris, les yeux d’un bleu sale cachés derrière des lunettes rondes légèrement fumées et les mains toujours prises dans d’inquiétants gants de cuir noir ? Charlie finit par entrer de sa démarche anarchique, donnant de la bande, tantôt à gauche, tantôt à droite. Il tenait, serré dans ses mains, un objet oblong enveloppé de papier journal. Irrité par cette entrée manquée, qu’il eût sans doute voulue plus théâtrale, le préfet lui arracha la paquet, en défit rageusement l’enveloppe et, tandis que nous retenions notre souffle, brandit au dessus de sa tête…une tartine recouverte d’une confiture que les élèves les plus proches identifièrent sans peine comme de la confiture aux myrtilles.

-         Cette tartine, recouverte de beurre et de confiture, cette tartine confectionnée avec le bon pain de notre cher établissement, cette tartine enfin, absolument…intacte, a été découverte par ce brave Charlie (l’intéressé grimaça un sourire) dans une des poubelles du cloître. Alors que les ventres africains crient famine (un père blanc était venu faire une conférence peu de temps auparavant), l’un d’entre vous, un enfant gâté à l’estomac distendu, a commis l’un des pires péchés qui se puisse concevoir : jeter de la nourriture ! Si le coupable se trouve parmi vous, je saurai le démasquer !

Il invita ensuite Charlie à faire circuler la tartine maudite entre les rangées de pupitres.

L’enquête s’avéra difficile. Elle dura toute une semaine, pendant laquelle les propriétaires de confiture à la myrtille furent soumis à la question. Mais il y avait alors cinq cents élèves et nous étions, si je me souviens bien, en pleine saison des myrtilles. La grande majorité des élèves étant issue du monde rural, la myrtille était présente dans les casiers à provision de nombreux pensionnaires. On ne put jamais confondre le coupable. La sanction fut donc collective : plus de goûter pendant un mois pour l’ensemble des élèves, petits et grands ! Un véritable désastre !

De manière étrange, nous partagions tous le sentiment que l’acte (le jet de tartine) était d’une gravité extrême même si la punition nous parut alors excessive.

En me remémorant cette anecdote, je me dis qu’éduquer un enfant, puis un adolescent, est une tache bien complexe. Je ne sais qui (parents ou éducateurs) pourrait aujourd’hui déployer l’énergie que déployèrent avec nous les bons pères pour essayer de nous inculquer un certain nombre de valeurs qui rendent la vie en société tout simplement possible. Je me dis aussi que notre enfance et notre adolescence furent bien simples et bien heureuses. Que la civilisation dans la quelle nous évoluions, une civilisation rurale, sans médias, sans ordinateurs, sans téléphones portables, sans vêtements de marque, avait atteint un haut niveau de raffinement, pour que la seule découverte d’une tartine dans une poubelle suffît à nous mettre en émoi.

 

Commentaires

Ce goûter me rapelle celui que nous avions en colonie de vacances : une tartine de pain sec avec 2 carrés de chocolat, dieu qu'il était apprécié !...j'ai également ce souvenir qu'il ne fallait en aucun cas gâcher la nouriture.

Quant au fait "grave" que tu cites ci-dessus, j'ai entendu sur une radio que 2 élèves de la classe auraient essayé d'intervenir pour défendre l'enseignante mais l'agresseur a retourné son couteau de cuisine contre eux et était près à leur faire subir le même sort !
Tant d'agressions se multiplient maintenant dans les collèges et lycés il ne fait pas bon être enseignant de nos jours.....ça craint vraiment.....

Écrit par : Pénélope | 22 décembre 2005

Le raccourci est sûrement un peu rapide, entre un drame exceptionnel dont on ne sait que ce que les médias veulent bien nous en dire (c'est-à-dire rien, pour être honnête), et une interprétation sociologique. Je suis prêt à parier qu'en fouillant un peu dans les faits-divers du siècle dernier, on dénichera un exemple identique.
Je te tiens au courant, si d'aventure...

Écrit par : Léo | 22 décembre 2005

Je ne prétends pas que nous étions meilleurs dans les années soixante-dix, mais simplement que la société était moins violente dans son ensemble. La relative proximité de la guerre, que certes nous n'avions pas vécue, et les témoignages directs que nous en donnaient nos enseignants n'y étaient sans doute pas étrangers! Disons que je n'avais pas peur d'aller à l'école. Je m'y sentais en sécurité même si la discipline était telle, que l'armée me sembla en comparaison une partie de plaisir. Par contre j'ai la sensation que pas mal d'élèves aujourd'hui vivent dans une certaine anxiété.
Autre constatation, le groupe, du moins dans l'institution où je me trouvais, primait sur l'individu. Petit détail révélateur: on ne nous appelait jamais par notre prénom, mais toujours par notre nom de famille. Là encore, seul le groupe auquel nous appartenions, la famille, nous identifiait.
La classe était vue comme un ensemble homogène sans qu'il fût tenu aucun compte des origines sociales des uns et des autres. Les professeurs habitaient sur place.Après le repas du soir, les élèves qui rencontraient des problèmes dans telle ou telle matière pouvaient demander un rendez-vous au professeur enseignant la matière incriminée. Cela marchait pas si mal que cela puisque le taux de réussite au baccalauréat avoisinait les 90% alors que la moyenne nationale de l'époque était de 40%.
En fait nous faisions partie d'une communauté, presque une secte, nos professeurs, tout curés qu'ils étaient,ne cachant pas leur admiration pour Sparte. Qu'est-ce qu'on l'a entendue, l'histoire du petit renard!

Écrit par : manutara | 23 décembre 2005

L'histoire du renard dévorant les fesses du petit spartiate qui reste de marbre est une de mes préférées: ça, c'est de l'éducation!

Écrit par : oliviermb | 23 décembre 2005

Du dressage, quoi!

Écrit par : oliviermb | 23 décembre 2005

Dressage ? Tu as trouvé le mot juste. Nous étions des bêtes de cirque dans un monde où plus personne n’allait au cirque depuis longtemps.

Écrit par : manutara | 23 décembre 2005

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