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14 décembre 2005

Mes jolies colonies...

Billet fleuve que personne ne lira, je le crains…

Un débat d’une virulence peu commune agite  l’Assemblée Nationale sur l’opportunité et les effets de la colonisation.

La France n’a plus de colonies, alors pourquoi tirer sur l’ambulance ? Il me semble que d’autres sujets, un tantinet plus d’actualité, pourraient requérir l’attention des députés.

Mais, puisque je vis depuis vingt ans en Polynésie française, une ancienne colonie, aujourd’hui pays d’outre-mer jouissant d’une très large autonomie puisque seuls la justice, la défense et le maintien de l’ordre sont encore de la compétence de l’Etat français, le sujet ne me laisse pas indifférent.

La colonisation, si elle se définit comme l’annexion durable de territoires et de populations par des nations étrangères pour des motifs stratégiques, économiques ou culturels, a été, reste et demeurera moralement condamnable. Même si d’aventure, certains colonisateurs ont pu être mus par les objectifs humanitaires de l’époque (sauver des âmes, amener le progrès), nul n’est censé se substituer à un peuple pour faire son bonheur malgré lui.

La colonisation, telle qu’elle fut menée depuis la France pendant environ trois cent ans fut un désastre humain, économique et culturel. Pour tout le monde. Colonisateurs et colonisés. Mais peut-on parler de la colonisation, sans parler de la décolonisation. Si la première fut un désastre, la seconde fut une honte, non pas sur le fond, mais dans la manière dont elle fut entreprise.

Dans le meilleur des cas, on laissa des pays qui n’y étaient pas préparés assumer leur destin incertain, après les avoir jalousement couvés pendant plusieurs siècles. Je pense aux pays d’Afrique francophone sub-saharienne, qui comptent aujourd’hui parmi les pays les plus pauvres  de la planète. Le général De Gaulle détestait tout simplement l’idée que des africains pussent devenir citoyens français ! La cohésion de ces nouvelles nations, aux frontières hâtivement tracées, ne puisant souvent sa force que dans la personnalité de dirigeants charismatiques propulsés à la tête de leur pays,  l’échafaudage géographique brinquebalant vint à bas quand ceux-ci décédèrent de mort plus ou moins naturelle. En dehors du Sénégal, je ne vois pas quel pays n’a pas connu de guerre civile plus ou moins larvée ces dix dernières années.

Dans le pire des cas, celui de l’Algérie, on concéda l’indépendance après une guerre aussi inutile que meurtrière, donnant les rennes du pouvoir à ceux qu’on qualifiait, quelque jours auparavant, de terroristes. Les souffrances du peuple algérien dans l’ère post coloniale n’eurent rien à envier à celles de l’ère coloniale.

Donc désastre sur toute la ligne. Aux traumatismes subis par les colonisés (esclavage, spoliations, aliénation culturelle) ajoutons, pour faire bonne mesure, ceux subits par les colonisateurs, de pauvres gens auxquels on faisait miroiter une vie nouvelle et qui souvent, au bout du chemin,  ne trouvèrent que la maladie, la misère du déracinement (dans un sens puis dans l’autre) et la mort. Il y eut bien sûr les figures odieuses d’administrateurs tyranniques et de propriétaires fonciers sans scrupules, mais ils furent la minorité de la minorité.

Petit raccourci historique : lorsque Cook arriva aux Marquises en 1794, il dénombra environ quatre vingt dix mille habitants dans l’archipel. Vers 1930 le docteur Rollin, médecin-administrateur, n’en comptait plus que trois mille répartis sur les six îles habitées. Même si les chiffres de Cook sont à considérer avec prudence, il n’en demeure pas moins que la différence est énorme ! Que s’était-il passé ? Ce ne furent pas les balles des hao’e (blancs), mais les maladies (variole, dysenterie, lèpre) involontairement importées par eux, puis le désespoir de toute une population laissée à la dérive, sans repères, qui manquèrent de faire disparaître les Enata.

Pas d’angélisme. Les Enata étaient de redoutables guerriers. Sur chaque île, les tribus se faisaient des guerres sans pitié. Chaque victoire était l’occasion de festins de chair humaine. La vie régie par d’innombrables tapu (règles) était loin d’être une longue sieste tranquille à l’ombre des cocotiers. Mais, c’était leur vie… Par contre ça copulait à tout va. On aurait au moins pu leur laisser cela. La colonisation ? Il n’y en n’eut pas à proprement parler. Vers le milieu du dix-neuvième siècle, les Marquises furent placées sous la tutelle de la France par l’amiral Dupetit-Thouars. On entretint une garnison sur Nuku-Hiva dans l’espoir d’attirer des colons, espoir qui jamais ne se concrétisa. L’œuvre civilisatrice ? Un peuple sombrant dans l’alcoolisme. Une société désorganisée où les guerres entre les tribus régies auparavant par un système compliqué de tapu, redoublèrent de férocité, le fusil ayant remplacé le casse-tête. Puis, les Marquises sombrèrent dans l’oubli. Tout ça pour ça !

 

Voilà donc mon avis sur la question. Mais mon avis est nul et non avenu pour la bonne et simple raison que je le formule ex post. J’utilise les critères moraux et historiques du vingt et unième siècle pour juger d’un phénomène qui non seulement ne débuta pas avec l’arrivée de Christophe Colomb aux Indes occidentales, mais  fut bien antérieur à l’invention de l’écriture et donc de l’Histoire des hommes telle que nous la connaissons. La colonisation est  l’Histoire. Tout simplement. Si, si…Sans elle, aucune nation, aucune culture ne serait ce qu’elle est aujourd’hui. Nous sommes tous issus de la colonisation. Les babyloniens, les égyptiens, les grecs, les romains, les huns, les normands, les mogols sont tous issus de colonisations antérieures et ont à leur tour colonisé d’autres peuples. Aucune nation n’est née par génération spontanée. L’hexagone n’est pas le fragment d’un astéroïde, peuplé de soixante millions de bonshommes parlant français, la baguette de pain coincée sous le bras, tombé sur terre pour combler un espace situé entre Atlantique et méditerranée !

Avant de pouvoir envoyer Colomb aux Indes, sa majesté très catholique, le roi d’Espagne, a d’abord du reconquérir son pays colonisé par les maures. Si en espagnol, on parle d’alfeizar, d’alamena ou d’alambra, ce n’est pas un hasard !

Les polynésiens sont partis d’Indonésie il y a cinq mille ans pour coloniser les îles du Pacifique Sud.

Les Arabes avaient colonisés l’Afrique, bien avant les toubabs.

Les Aztèques, les incas ont été d’impitoyables peuples colonisateurs.

Alors, faire aujourd’hui le procès de la colonisation, n’a tout simplement aucun sens, à moins que l’on veuille faire le procès de l’Histoire. Depuis que l’homme est homme, quelques millions d’années quand même, chaque pouce de terrain est devenu une potentielle terre à coloniser. Contrairement à l’idée reçue, ce n’est pas la nature qui a horreur du vide mais l’homme, il en a même tellement horreur, que si d’aventure un endroit est peuplé d’êtres qui ne sont pas à son image, il va faire le vide afin de pouvoir le combler avec les siens.

Et l’histoire est loin d’être terminée. La guerre que mènent les Etats-Unis (une ancienne colonie) en Irak est-elle autre chose qu’une guerre coloniale ? Tous les ingrédients sont là : mise sous tutelle d’un pays pour des motifs stratégiques, économiques et culturels (ne prétend-on imposer la démocratie à l’occidentale). Allons plus loin. Ne rêve-t-on pas de coloniser, dans les siècles à venir, des planètes lointaines, avec le secret espoir d’y trouver une forme de vie intelligente afin de pouvoir la supplanter avant de l’éradiquer tout simplement ?

 

Alors, le débat à l’Assemblée nationale ? Je crains qu’il ne soit plus politique qu’historique. Il s’agit non pas de faire le procès de la colonisation en général, mais de la colonisation que les français menèrent outre-mer, étant bien entendu, pour ses détracteurs, que celle-ci fut particulièrement ignominieuse, injuste, brutale, à l’opposé de celle dont purent se rendre coupables d’autres peuples qui, bien entendu, fut un modèle de justice, de modération, d’équité, douce tel le souffle du khamsin dans la fournaise du désert ! Gengis Khan et abbé Pierre, même combat ! Tamerlan n’avait-il pas l’exquise habitude de passer les populations qui faisaient mine de lui résister au fil de l’épée pour, ensuite, ériger, des pyramides avec leurs têtes tranchées. Il parait qu’il en fit de fort hautes !

Quand l’homme blanc pourra-t-il enfin se débarrasser de cet invraisemblable complexe de supériorité qui le fait se considérer supérieur en bassesse et en méchanceté aux autres peuples de la planète ? Il faudra bien qu’un jour il revienne sur terre et revoie ses prétentions à la baisse. L’homme blanc ? Juste un petit salaud comme un autre, ni plus, ni moins !

Pour terminer, je dirais que si les français n’avaient occupé certains espaces à une certaine époque, il est loin d’être certain que les peuples autochtones eussent été laissés à eux-mêmes, sans avoir à subir d’ingérences étrangères. Là où les français n’allaient pas, l’anglais, l’espagnol, le portugais, le russe, l’allemand, le japonais, occupait le terrain. La colonisation fut toujours une question de survie, quand bien même elle contenait en elle les germes des dissensions futures qui ont fait s’effondrer tous les empires un jour ou l’autre.

 

 

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Commentaires

Oh! Mais dis-moi! C'est pas toi sur la photo? A droite? Va falloir faire un saut chez le coiffeur!

Finalement, aux Marquises, la véritable colonisation des esprits a commencé quand des gens comme toi sont venus vendre aux autochtones les grosses voitures pour lesquelles ils s'endettent un peu plus chaque année. Ils y entassent les victuailles achetées dans les supermarchés, ils ne marchent plus, ne chassent plus, ne pêchent plus, et deviennent obèses. Tu dois être le seul à pagayer tous les jours pendant plusieurs heures ;-) Mais ce n'est pas moi qui m'en plaindrai!

Écrit par : oliviermb | 15 décembre 2005

Si, si, on vous lit.

Écrit par : Pierre Tombale | 15 décembre 2005

Merci, Pierre Tombale !
Olivier, moi qui espérais qu’avec ma nouvelle coupe de cheveux, tu te décides enfin à me présenter à ta mère !
Par ailleurs, ce qui est justement perçu ici comme un attitude coloniale, c’est la remise en cause du mode de vie actuel des habitants des îles. Ainsi un ami marquisien me disait récemment, vous les hao’e, après les avoir habillés de force, vous voudriez que les enata circulent encore à poil, une plume enfoncée dans le cul, histoire de vous donner bonne conscience. Mais est-ce que par hasard, les farani (français) se déplacent à cheval, revêtus d’une armure ? Tandis que je fantasmais en l’imaginant lui et sa plume, je dus bien reconnaître qu’il avait raison. Les marquisiens renonceraient volontiers à avoir un toit au-dessus de leur tête, plutôt que de se passer de leurs puissants quatre-quatre. En l’occurrence, ils n’ont pas à faire ce choix, puisqu’ils ont les deux. Sur ce point, je peux rassurer mes lecteurs : si on intègre la qualité de la vie, le niveau de vie du marquisien est bien supérieur à celui du français. Que vous sachiez au moins où vont vos impôts !

Écrit par : manutara | 15 décembre 2005

Tout le monde devrait le lire, ce texte...
Une remarque à propos de la polémique, qui n'est pas de contester l'Histoire et la marche du passé, mais de contester qu'un Etat s'arroge le droit d'imposer SA vision de l'histoire, dans les livres scolaires qui plus est. Et surtout que cet Etat exige qu'on axe cette vision sur une "positivisation" du passé (d'accord, on a colonisé, mais c'était pour le bien des nègres). Voilà. Humeur bien sentie, cher auteur de Manutara.

Écrit par : Léo | 15 décembre 2005

Le texte d'appel des historiens est sur le blog de Pierre Assouline

http://passouline.blog.lemonde.fr/livres/2005/12/lhistoire_aux_h.html

Écrit par : Léo | 16 décembre 2005

Cher Manutara, je n'écris pas (pas encore) dans mon blog, mais je lis ! Très intéressant ton texte sur la colonisation. Avec ta permission, je vais le transmettre à ma soeur, qui prépare pour la rentrée de janvier un dossier sur ce sujet, et qui cherche des textes courts à faire commenter par ses élèves.
Puis-je ?
Toujours heureuse de te lire. A bientôt.

Écrit par : les-melis-melos-de-maola | 16 décembre 2005

PS : j'aurais peut-être dû préciser que ma soeur enseigne dans un athénée (belge !) "à discrimination positive" (terme que je trouve peu choisi : c'est encore et toujours de la discrimination !) : ses élèves (une cinquantaine de nationalités différentes pour toutes l'école) sont quasi tous originaires de pays ex-colonisés, parfois très différemment, d'où l'intérêt d'en discuter.

Écrit par : les-melis-melos-de-maola | 16 décembre 2005

Bonjour Maola. Bien sûr, tu peux transmettre mon texte à ta soeur...

Écrit par : manutara | 16 décembre 2005

Leo, j’ai pris connaissance de l’appel des historiens. Je comprends leur indignation. Effectivement, l’Histoire ne se discute pas au parlement. Maintenant, je fais clairement la distinction entre un livre d’histoire, écrit par un historien sur telle ou telle période, tel ou tel évènement, et un manuel d’histoire destiné aux élèves de l’école de la république qui, après tout, est dans une large mesure financée par les fonds publics, donc par l’argent du contribuable. Sur ces ouvrages destinés à l’enseignement, on peut imaginer qu’il existe une espèce de droit de regard de la part de l’Etat, droit qui, il me semble, s’exerce de facto depuis que l’école existe. Quand j’étais en terminale, l’Histoire s’arrêtait fort opportunément en 1939…Il y a des silences qui sont plus éloquents que de longues phrases.
Par ailleurs, les lois dont il est fait mention dans l’appel des historiens avaient surtout pour vocation d’éviter la publication de thèses révisionnistes sur l’holocauste. Personne ne les contesta à l’époque.
Sur le sujet de la colonisation, on ne m’ôtera quand même pas de la tête que si l’immixtion étatique avait été négative et non pas positive, personne n’eût cru bon de s’en indigner.
Ceci dit, ma sympathie va plutôt aux peuples colonisés qu’aux élèves de France et de Navarre et à la bonne conscience des historiens.
Si j’étais sénégalais ou Polynésien, je préfèrerais entendre que le grand chambardement dont est issu mon pays, pour désastreux qu’il ait été, fut pavé de bonnes intentions, plutôt que d’apprendre que tout cela ne fut qu’une monumentale erreur, une gaffe magistrale, qu’on ne recommencera plus, c’est promis, hein, qu’on espère que les peuples colonisés ne nous en tiendrons par rigueur, après tout, les grands-parents ils piccolaient ferme, savaient pas trop ce qu’ils faisaient…

Écrit par : manutara | 16 décembre 2005

En fait, nous sommes sur la même lngueur d'ondes. Notre angle d'approche seul diffère.

Écrit par : Léo | 16 décembre 2005

Et bien voilà enfin une explication CLAIRE sur l'histoire de la colonisation et la post-colonisation, tout ce que j'ai entendu à ce sujet ces temps-ci dans les différents débats télévisés me paraîssait bien complexe et pas coohérent du tout, les uns et les autres se "lançant à la figure" de façon parfois très véhémente des points de vue totalements divergents !...

Au moins ta note à toi est PARFAITE et bien explicite.
Si tu le permets je vais l'imprimer et la donner à mes 2 fils, cette note vaut mieux que tous les discours qui fussent ici et là sur notre histoire !

Bisou Manu.

Écrit par : Pénélope | 18 décembre 2005

J'ai lu avec beaucoup d'attention ta note et je la trouve très juste. Elle rejoint tout à fait mes opinions. Merci pour tes textes très intéressants...

Écrit par : tinou | 15 janvier 2006

Oui, c'est un billet clair, et l'échange qui suit est intéressant. L'angle "polynésien", semble-t-il...

Ce que l'on ne dit pas trop, c'est que ce qui est en jeu, maintenant, c'est beaucoup d'argent. Comme pour la reconnaissance du crime d'esclavage, les sociétés occidentales ont peur des procès qu'entraînerait une reconnaissance officielle de l'aspect généralement négatif de la colonisation. En ce sens, en proposant cet article de loi, la droite française s'est comportée de manière imprudente - en tendant le bâton pour se faire battre, en quelque sorte.

Écrit par : Guillaume Cingal | 16 janvier 2006

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