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11 décembre 2005

La peur

Vu a la télé ce reportage que fit Michael Moore sur le massacre perpétré, il y a quelques années, par deux adolescents dans une école aux USA. Dans un premier temps, le journaliste suit la piste du surarmement qui prévaut dans son pays. Puis il se rend au Canada, pays de chasseurs, où selon lui, les gens possèdent encore plus d’armes qu’aux Etats-Unis. Oui, mais voilà, alors que le nombre de morts par balles est de 11000 par an aux USA, il n’est que de quelques dizaines aux Canada. Même en tenant compte du fait que les USA sont dix fois plus peuplés que le Canada, la différence est énorme. Alors, il suit une autre piste, celle de la peur. Les canadiens ne vivent pas dans la terreur permanente de ce qui pourrait leur arriver, les américains, si. Et qui entretient cette peur ? Les médias, à coup de courses poursuites live, de gros plans riches en hémoglobine, de prévisions catastrophistes qui bien sûr, jamais ne se réalisent. Les producteurs se défendent : le public est demandeur, alors on lui donne ce qu’il demande, c’est tout. Une chaîne de télévision qui ne surferait pas sur la vague du prêt à terrifier serait tout simplement out. C’est exactement ce que disent les trafiquants de drogue. Dommage que Michael Moore ne soit pas allé plus loin. Pourtant, il était sur la bonne voie. Son film se termine par une interview de Charlton Heston, le patron de la NRA. Après que celui-ci lui ait décrit l’impressionnant arsenal dont il dispose chez-lui, Moore lui demande si une fois, une seule fois, dans sa vie, il a été victime d’une agression. La réponse : non !

Quelques images encore : Charlton Heston, vieillard voûté, l’ombre de ce que tant d’années il incarna dans ses films, comprenant qu’il vient d’être piégé, se lève et s’en va en rasant les murs.

Quand les terroristes firent s’écraser les avions de ligne sur les « twin towers », j’étais en Europe. Tandis que l’apocalyptique vision passait en boucle sur toutes les chaînes de télévision, que les gens (en Alsace !) se précipitaient (en surveillant le ciel du coin de l’œil) dans les supermarchés pour faire des stocks de provisions, je partis dans les Vosges pour rendre visite à un vieil ami. Il vivait dans un coin perdu, à l’écart des autres habitations. Sans électricité, sans téléphone, sans télévision. Bien sur, il n’était au courrant de rien. Son univers se limitait à ce que sa vision pouvait embrasser. Remarquablement autosuffisant, il ne devait se rendre en ville qu’une ou deux fois par an, quand son antique 4L voulait bien démarrer. Sans être totalement inculte, il ne lisait pas ou très peu. Je sais fort peu de choses de son passé, si ce n’est qu’il n’en parlait jamais. Il a du naître le jour où il a choisi de vivre à l’écart du monde. Son quotidien était fait de petites choses, mais finalement pas plus petites que celles qui font le quotidien de la plupart d’entre nous. Il entretenait sa petite maison, cultivait son lopin de terre, s’occupait de ses animaux. Quand je lui demandai s’il n’avait pas envie de sortir, voir des gens, d’autres pays, ils haussaient les épaules en me demandant, si, par hasard, on l’attendait quelque part…Dans une discussion , j’avais du ,une fois, le qualifier de marginal. Il avait ri aux éclats ! Qui vivait à la marge ? Qui marchait sur la corde raide, toujours prêt à tomber d’un côté ou de l’autre ? Lui qui était parvenu à une maîtrise satisfaisante de son environnement ou l’employé de bureau qui dépendait entièrement de son salaire pour vivre et en conséquence du bon vouloir de son employeur ? Moi, ce qui me fascinait, c’est qu’il fût parvenu à ce résultat non pas sur une île déserte ou au cœur de l’Amazonie, mais bel et bien au beau milieu d’une société de consommation qui longtemps constitua une alternative à la société de pénurie organisée des pays communistes, mais qui avait fini par se muer en un monstre incontrôlable multipliant ad infinitum les besoins au même rythme que les biens, créant ainsi chez ceux  qui ne pouvaient les acquérir le sentiment de pénurie qu’elle prétendait combattre. J’aimais faire irruption dans son monde, lui apporter les dernières nouvelles, lui parler des dernières innovations techniques comme j’avais pu le faire autrefois avec les habitants de quelques îles oubliées des hommes. Le téléphone portable le fit beaucoup rire. Etions-nous donc tous si importants, qu’il faille à tout instant pouvoir nous joindre ? Sa philosophie était simple : les mauvaises nouvelles peuvent attendre, les bonnes aussi ! Oui, mais, les gens qui se perdent en montagne ou en forêt, hein ? Un coup de téléphone, et hop, les secours arrivent. En grognant, il me rétorqua que si on partait en montagne ou en forêt avec l’idée de se perdre, mieux valait ne pas partir du tout. Il m’exaspérait. Surtout parce qu’il n’avait pas peur. Jamais. De rien. Ni du froid, ni de la chaleur. Ni de la maladie, ni du manque. Ni des voleurs, ni du fisc. Ni du chômage, ni du RMI. Ni du trou dans la couche d’ozone, ni du trou de la sécu. Ni des OGM, des ONG, de la CGT, des OVNI… De rien quoi. Il n’avait pas appris, ou, sans doute, il avait désappris à avoir peur. Inconcevable pour nous qui vivons la peur au ventre en permanence. Ca commence le matin : avant même de nous réveiller, nous avons déjà peur de ne pas nous réveiller. Mon ami me fit remarquer un jour, que je commençais toujours mes phrases par, tu n’as pas peur… ? Aussi loin que je puis me souvenir, j’ai toujours eu peur. Peur de tout, autant dire de rien. Mais je comprends mon ami. Pour moi aussi, il y a eu une parenthèse dans cette peur : les cinq années que j’ai passées en mer, sur « l’île de feu ». Je n’avais pas la radio à bord. Aux escales je ne lisais pas la presse, ne regardais jamais la télévision. La peur m’a petit à petit quitté. Ce fut à moi qu’on demanda, alors, mais quand vous êtes en mer sur votre petit bateau, vous n’avez pas peur… ?En arrivant en Floride, l’officier de l’immigration me demanda si j’avais des armes à bord. Très fier, je répondis, non, pas même un bon couteau… Il me traita de fou, mais dans le fond, je savais que c’était eux les fous.

Alors ce onze septembre, alors que le monde entier sombrait dans la barbarie (c’est du moins ce que voulaient nous faire croire les médias), je choisis de laisser mon ami dans l’ignorance afin qu’il y eût au moins une personne sur terre qui continuât à ne pas avoir peur.

 

 

Commentaires

Superbe billet ! Il faudrait que je te dise, un jour, comment moi non plus je n'ai pas eu peur, le 11 septembre. Pourquoi ? Mais parce que tout le monde, autour de moi, avait peur, répétait sur un ton panique les propos hystériques de la presse.
Je disais à tous, qui prophétisaient guerre mondiale, chute de l'économie, guerres civiles... Je leur disais, avec un calme irritant : "On en reparlera dans trois mois, vous verrez. Vous affolez pas."
Finalement, hein, j'avais pas tellement tort.

Écrit par : Léo | 11 décembre 2005

Oui, c’est vrai, mais les médias ont vite fait de passer d’une peur à une l’autre ! Depuis, il y a eu le SRAS, les inondations, la sècheresse, la grippe aviaire. C’est grave, car même lorsque le danger existe, les signaux que donnent les médias sont équivoques. Il en a été ainsi pour le cyclone qui a ravagé la Nouvelle- Orléans. Les médias parlèrent de quarante à cinquante mille morts. En fait à ce jour on en a dénombré une centaine, ce qui est énorme, mais au vu des chiffres alarmistes publiés par la presse et la télévision, les gens se sont dits, ah seulement cent morts, puis se sont totalement désintéressés de la question… Pire que cela : au lieu de mettre l’accent sur la détresse humanitaire engendrée par le cyclone, les médias se sont recentrés sur les pillages menés par les habitants et par certains éléments des forces de police. Résultat des courses, au lieu d’envoyer des sauveteurs expérimentés, le gouvernement fédéral a envoyé l’armée, traitant ainsi les sinistrés comme des délinquants en puissance !

Écrit par : manutara | 11 décembre 2005

Bravo Manutara, je partage votre vision !

Écrit par : Fleur | 13 décembre 2005

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