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27 novembre 2005

Le blues du principal

Un avion tous les quinze jours ! Vous vous rendez compte ? Mais c’est l’enfer ! Moi, je n’en peux plus, j’ai demandé ma mutation. C’est ce que me hurlait une professeur, ivre morte, accoudée au bar de l’unique restaurant de T***, alors que je venais de passer une demie année en mer, sans aucun contact avec l’extérieur. Tandis qu’elle essayait de m’attendrir sur son sort lamentable (elle se gardait bien de me parler de son salaire astronomique et du déluge de primes en tous genres qui s’abat sur le corps professoral dans les confettis de l’empire), elle reniflait avidement un billet de la RATP qu’elle gardait jalousement dans une poche, tout contre son cœur. L’odeur du métro, voilà ce qui me manque par-dessus tout, sentez-moi ça, continuait-elle, en me brandissant le misérable bout de papier chiffonné sous le nez. Moi, le métro parisien j’ai du le prendre une fois dans ma vie et sauf votre respect j’ai trouvé que ça puait la merde, lui rétorquai-je, en éloignant du revers de la main le repoussant grigri.

Cela ne m’a pas empêché d’aller voir le principal du collège de T*** quelques jours plus tard, dans l’espoir de grappiller quelques miettes du pactole que déverse chaque année l’éducation nationale pour essayer d’apporter savoir et culture dans les coins les plus reculés de la république. Soyons honnête : je n’étais pas dans le besoin, mais l’équivalent de cinq mille euros pour une vingtaine d’heures de cours par semaine, il fallait être fou pour ne pas se laisser tenter ! Le principal (au moins dix mille euros), me reçut courtoisement, sans toutefois lever ses fesses (que j’imaginais couvertes d’escarres) de son fauteuil articulé en faux cuir. Il est remarquable de constater à quel point un travail gagne en confort au fur et à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie : au bas de l’échelle il y a le poste de travail, la charge, la fonction. En haut, le fauteuil. Ainsi, on ne parlera jamais de fauteuil de fraiseur ou du poste de travail d’un ministre…

 Le principal ressemblait à un mouton dont on aurait récemment tondu la laine c'est-à-dire qu’il ne ressemblait à rien. J’avais l’impression que, honteux de son manque d’apparence, il avait subtilisé à un collègue ses cheveux frisés grisonnants ainsi que sa barbe poivre et sel, pour se les coller sur la tête et la figure. Mais ça ne collait pas. Je fus tenté de tirer dessus, mais me retins en pensant aux cinq mille euros.

Contemplant ma peau bronzée et mon abondante crinière, il laissa échapper, hé, hé, vous êtes encore un de ces « voileux » qui veut jouer au prof. Je pensai, espèce d’andouille, et lui répliquai, non, je suis un gentilhomme de fortune (j’avais lu ça dans un Corto Maltese : à l’époque je m’identifiais à ce personnage de bande dessinée, bien que de l’avis de R***, mon équipier, je partageais plus de traits communs avec Raspoutine qu’avec Corto. Mais R*** était une mauvaise langue).

Ma réponse eut sur le principal l’effet d’une décharge électrique. Il parvint à décoller de quelques centimètres son postérieur du siège, produisant le bruit écoeurant d’une compresse qu’on retire brutalement d’une plaie inondée de pus. Il grimaça un sourire douloureux et condescendant. Il marmonna gentilhomme et fortune en tordant sa bouche comme s’il essayait de déglutir une cuillérée d’huile de ricin. Ca commençait à sentir le roussi pour mes cinq mille euros, ce gars là avait sûrement voté Mitterrand aux dernières présidentielles… J’essayai de rattraper le coup : je ne suis ni noble ni riche, mais libre et insouciant. Il se détendit un peu : quel âge avez-vous ?... Vingt-huit ans… Il hocha la tête : c’est jeune encore, mais plus tant que ça ! Quelle drôle de vie vous menez là. Et la retraite, vous y pensez ?...

J’essayai de faire de l’esprit même si dans le fond je nourrissais peu d’espoir… Vous voulez parler de la retraite de Russie, je suppose ? Non, j’avoue que ces derniers temps j’y pense beaucoup moins, plus autant qu’avant disons…Floc ! Comme je m’y attendais, ça tomba complètement à plat. Il commençait à reculer son siège du bureau. Les minuscules roues émirent un couinement plaintif. Je pensai, non, mais t’es con ou quoi Esteban, te foutre ouvertement de ce à quoi ces gens aspirent avec la première goulée d’air en venant au monde ! Je rattrapai le coup comme je pus : justement je commence à me faire du souci pour l’avenir, je voudrais rentrer dans le rang et l’enseignement, précisément, ah, l’enseignement, et bien l’enseignement (je ne savais fichtrement pas quoi dire au sujet de l’enseignement avec dans l’idée que mes vingt années d’études avait été une fichue perte de temps)…Heureusement, le principal vint à mon secours : vous allez me sortir la salade habituelle, noble tâche, service de la république, préparer notre belle jeunesse à suivre le droit chemin. Péniblement, les jambes flageolantes, centimètre par centimètre, le principal, porté par son discours, se levait ! Ecoutez-moi bien, mon jeune ami : DES FOUTAISES ! CE SONT DES FOUTAISES ! Les élèves ? Hein ? Les élèves ? Des gosses adorables habités par la soif d’apprendre ? Non ! Oh, non ! Que Dieu me pardonne ! TOUS des hooligans, vous entendez bien, TOUS ! Et les professeurs, voulez-vous que je vous le dise ? Hein ? Des esprits supérieurs et désintéressés au service du savoir ? C’est ça que vous pensez ? Allez, avouez… A ce stade, le principal avait commencé à baver. Il hochait frénétiquement la tête, un sourire mauvais au coin de lèvres. Je haussai les épaules avec l’air de celui qui ne sait pas, ne sait plus. Et bien, je vais vous dire monsieur le gentil fortuné, ce sont TOUS des geignards incompétents ! Je pensais qu’épuisé par sa sortie, le principal allait se rasseoir. Déjà ses jambes fléchissaient. Brusquement, dans un ultime sursaut, il sembla se rappeler de quelque chose. Et les parents d’élèves ? Je les avais oubliés ceux-là ! Ces imbéciles qui croient TOUS avoir engendré des génies nobélisables et qui exigent, oui monsieur, qui exigent qu’on fasse passer leurs garnements dans la classe supérieure ! Un cauchemar…

 Ayant soulagé sa conscience et probablement, d’autres parties de son corps, mais de cela je ne puis attester avec certitude, le principal se laissa lourdement tomber dans son fauteuil qui laissa entendre un sifflement irrité. Dans un souffle, il ajouta, vous n’imaginez pas ce par quoi ils me font passer, TOUS !

Pendant quelques instants il s’immergea dans une profonde rêverie. Puis, il me sembla qu’il fredonnait une comptine enfantine : promenons-nous dans les bois….

Se rappelant brusquement de ma présence, il releva la tête : allez, jeune homme, reprenez votre gentillesse et votre fortune et allez enseigner l’histoire, la géographie, le français, les mathématiques, aux goélands, aux dauphins, aux vagues et au vent. Allez casser des cailloux. Allez mendier. Mais ne devenez jamais, vous entendez, jamais, professeur !

Quelques semaines plus tard, le principal du collège de T*** était « évasanné » en direction de la métropole. Il ne voyageait pas seul : madame C***, la « sniffeuse » de tickets de métro, l’accompagnait pour ce voyage sans retour.

C’est ainsi que je ne devins jamais professeur au collège de T***.

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23 novembre 2005

Progrès et regrets

Lorsque j’arrivai à T*** sur « l’île de feu », il y a une vingtaine d’années, j’eus le sentiment d’arriver nulle part ou plutôt de quitter un bateau pour en aborder un autre, laissé là, à la dérive, au milieu du Pacifique, en un lieu où la bêtise et la convoitise des humains avaient omis de mettre leur groin porcin. La société de consommation s’était arrêtée aux limes du territoire et les médias n’avaient pas encore empuanti l’atmosphère sereine de leur haleine pestilentielle. Je fis mon entrée dans la plus belle baie de Polynésie, au lever du jour. Le sommet des pics commençait à se teinter de couleurs ocre et la subtile odeur des fleurs de frangipanier  se dispersait dans le matin naissant, au gré de la brise de terre. Tous les marins le savent : la terre a une odeur, et celle-ci sentait diablement bon. Après avoir mouillé l’ancre, je coupai la machine. Le chant des coqs me parvint, à peine atténué par le bruit du ressac sur la grande plage de sable gris. Quelques fare dispersés au milieu d’une jungle d’acacias, de banians, de manguiers, d’eucalyptus, de flamboyants, de papayers et de cocotiers, c’est ainsi que m’apparut T*** en ce matin de novembre de l’an de grâce mille neuf cents quatre vingt trois. Pour la première fois depuis que j’avais quitté l’Europe, cinq ans plus tôt, je ne ressentis pas cette urgence qui chaque fois me poussait à repartir en mer à peine avais-je touché les rivages de quelque terre lointaine. Je me dis, on doit encore pouvoir être heureux, ici.

A cette époque il n’y avait pas l’électricité, pas de routes, pas de voitures, pas de télévisions ni autres appareils à bruit. Les gens se déplaçaient à pied ou à cheval par de petits sentiers ombragés.  Le téléphone ne fonctionnait que dans le village et pour communiquer avec l’extérieur, il fallait se rendre à la poste où une antique BLU raccordée à un haut parleur gigantesque permettait à tout un chacun de se tenir au courrant de ce qui se passait chez son voisin. Les conversations étaient ubuesques. Ainsi, je n’ai jamais réussi à faire comprendre à ma mère qui dut s’évanouir deux ou trois fois lors de notre premier entretien (je n’avais plus donné signe de vie depuis six mois) qu’il lui fallait attendre que je lui dise « à toi » pour me parler, tout cela devant une audience d’une vingtaine de personnes fort intéressée qui commentait avec force hochements de tête les borborygmes maternels, nés vingt mille kilomètres plus loin et perdus quelque part dans l’ionosphère. Je compris toutefois que ma maman à moi avait contacté le commandant Cousteau afin d’organiser une expédition pour partir à ma recherche. Heureusement que le cher homme commençait déjà à devenir relativement sourd à l’époque !

Pour se distraire de leur longue journée, occupée en grande partie par la chasse et la pêche, les habitants de T*** se réunissaient le soir au bord de la mer et improvisaient des récitals au rythme du ukulélé.

Ils étaient pauvres mes amis marquisiens. Un short ou un paréo pour cacher leur nudité. Quatre piquets et deux tôles en guise de maison. Un peu d’argent de poche pour leur Bison et leur Liroulet (tabac et  vin locaux).Mais ils étaient incroyablement libres et, il me semble bien, heureux.

 Si ma mémoire ne me trahit pas, ça copulait aussi pas mal, le soir, dans les acacias.

La première fois qu’une jeune fille me prit par la main et me dit, viens, on va jouer dans les acacias, je ne compris pas tout de suite. Mais je me suis rapidement mis au courrant des us et coutumes locaux. Ainsi une fleur de tiare sur l’oreille droite signifie, je ne suis pas libre. Une fleur d’hibiscus (elles ont la taille d’un béret basque ici, on ne peut pas les manquer) portée à l’oreille gauche est une invite très nette à aller jouer dans les acacias.

Un soir, dans l’unique restaurant du village, là où les quelques fonctionnaires popaa se donnaient l’illusion d’une vie sociale, la femme de l’un d’entre eux avait fait son entrée, arborant une superbe fleur d’hibiscus du côté gauche. Ca avait fait des histoires. C’était un samedi. Les clients avaient pas mal bu. Les jeunes, surtout, se sont montrés un peu trop entreprenants. Il y eut une bagarre générale. Le restaurant fut transformé en fort Sagane sous les ordres du patron, un ancien forestier du Gabon. Il n’arrêtait pas de gueuler, comme au Katanga, ça finira comme au Katanga, pendant qu’une grêle de pierre s’abattait sur les volets et portes fermés à la hâte. Certaines dames firent de petites crises de nerfs, réclamant à corps et à cris qu’on les rapatriât hic et nunc dans leurs banlieues aux noms exotiques, tandis que les messieurs envisageaient, avec grand sérieux, la possibilité de se rendre et s’il fallait pour cela sacrifier la vertu de l’une ou l’autre épouse, ma foi cela pouvait se négocier ! En sentant ses troupes mollir, le patron hurla, les yeux exorbités, ils vont tous nous enculer, ce qui stimula les défenses de ces messieurs ou les empêcha du moins d’aller ouvrir grandes les portes à l’ennemi. J’avais l’impression d’être dans une nouvelle de Somerset Maugham !

Aujourd’hui, et bien aujourd’hui il y a l’électricité, des magasins, des routes, des voitures, des télés, des DVD, des paraboles, Internet, des téléphones portables, le Loto, des politiciens. Les arbres, les flamboyants, les eucalyptus, ont laissé la place à des maisons en ciment. Les chemins se sont recouverts de goudron. A l’heure de la sortie des écoles, il y a même des embouteillages. La nuit, les rues se vident, les ukulélés se sont tus. Chacun s’efforce de vivre par procuration devant son téléviseur. Chez le chinois, les commères ne commentent plus les faits et gestes de leurs voisins, mais ceux des personnages de leurs feuilletons favoris. Si encore les gens étaient heureux ! Mais non ! La mine renfrognée au volant de leurs puissants et coûteux quatre-quatre, ils calculent le montant des traites qui, sans faute, devront être honorées en fin de mois. Alors c’est vrai : T*** n’est plus nulle part. C’est n’importe où…

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19 novembre 2005

Des rats et des hommes

Il y a quelques jours, je regardais envoyé spécial. Le sujet principal : les logements vétustes dans lesquels s’entassent les populations récemment immigrées. Plus que la vétusté, ce qui retint l’attention de la caméra ce furent les rats et les cafards  débusqués et exhibés par les locataires des lieux qui entre nous soit dit avaient l’air de se marrer doucement de ce regain d’intérêt pour ces bestioles. Moi aussi, que Dieu me pardonne, j’avais un sourire en coin, tandis que j’écoutai la folle sarabande des rats dans mon plafond et qu’un cafard d’une dizaine de centimètre de long atterrissait sur ma figure. Je le chassai d’un mouvement désinvolte de la main pour me replonger dans ce passionnant reportage. Le cafard n’alla pas très loin : deux geckos énormes se laissèrent tomber du plafond et fondirent sur la proie croustillante qui fut engloutie en quelques secondes. Ah, les braves bêtes pensai-je…

C’est à la tombée de la nuit que tout commence. Les rats, attirés par les geckos qui se cachent dans le plafond durant le jour, arrivent en faisant vibrer les tôles du toit à la cadence de leur course précipitée. Je n’ai jamais compris comment ils arrivaient à se glisser dans le plafond. Mais c’est malin un rat. Les geckos survivants, chassés de leur repaire, envahissent chaque recoin de la maison, juste à temps pour cueillir les cafards qui arrivent à tire d’aile (hé oui, ça vole un cafard) attirés par la lueur des néons. C’est l’heure aussi où les chats sauvages sortent de la brousse et viennent roder autour de la maison pour tomber à pattes griffues sur les rats repus qui regagnent l’abri des cocotiers. De temps en temps, un de ces chiens faméliques qui errent autour du village se fait un chat. Couic ! Dans le silence de la nuit un coup de feu retentit. On entend un glapissement plaintif, puis plus rien.

Un peu plus loin, un homme regarde lui aussi cette admirable émission d’information. Il est assis seul à table dans sa petite maison perdue au milieu des banians. En secouant la tête devant tant de misère, il se ressert un gros morceau de cochon cuit au four. La graisse suinte aux commissures des lèvres. Un petit coup, ou plutôt deux, non, tiens, trois petits coups de rouge pour faire passer le cochon, un peu gras, il faut bien le dire…Ah, ça c’est du pinard ! Du Liroulet, livré hier par la goélette chez le chinois dans de grands fûts en plastique ! Il pique un peu, il arrache même. Teiki soupire, quelle misère quand même, ces pauvres français ! Il préside le comité local de « SOS quart monde ». En roulant sa cigarette il songe qu’il faudrait organiser de manière urgente une collecte pour venir en aide à ces pauvres gens. Brusquement, il se lève. Une chose vient de lui passer par la tête. Une infime particule de plaque s’est détachée des parois d’une de ses artères encombrées et a fini par obstruer un minuscule vaisseau sanguin dans le cerveau. Il se rassied, lentement, puis s’affaisse, la tête dans son assiette. Comme il vit seul, qu’il est vieux, qu’il ne met pas le feu aux voitures, que d’une manière générale il ne veut de mal à personne et bien,  personne ne s’inquiètera de lui ce soir, ni les jours suivants. On retrouvera son cadavre dévoré par ses chiens, une semaine plus tard…

 

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11 novembre 2005

Un univers impitoyable

Non, non, ça ne va plus du tout. A peine j’en avais fini avec Houellebecq et « la possibilité d’une île », un des livres les plus tristes et les plus intelligents qu’il m’eût été donné de lire ces derniers temps, que je me plongeais ( pour me remonter le moral, pensais-je) dans la relecture du « K » de Buzatti. Je dis relecture, mais je devrais dire lecture en fait. J’ai du le lire, il y a une trentaine d’années et j’avais alors trouvé ce livre plutôt amusant. Nous venions de quitter Rotterdam sur « l’île de feu » pour une destination aussi lointaine qu’imprécise et je lisais à mes compagnons, pendant les quarts, ces courtes histoires qui finissent par n’en former qu’une. Nous nous  tordions alors de rire. Aujourd’hui ce livre me laisse totalement désemparé : rien que des récits de vieux humiliés, de vies gâchées, de descentes aux enfers, d’amours impossibles. Comment ai-je pu trouver cela drôle à l’époque ?

Pour ne pas trop laisser rouiller mon espagnol (je parle de la langue, pas d’un espagnol qui partagerait mes jours et mes nuits), je lis d’une traite « una sombra ya pronto seras », d’Osvaldo Soriano, un auteur argentin que j’aime beaucoup. J’aurais du me méfier du titre ! L’Argentine de la grande dépression, pas celle de 1929, mais celle d’aujourd’hui, celle qui réduit petit à petit les habitants de ce grand pays à la mendicité. Un ingénieur argentin sans le sou récemment rentré de son exil en Italie et un italien perdu dans une Argentine désargentée, arpentent la pampa au volant d’une Gordini des années soixante. Ils ont beau faire des milliers de kilomètres pour essayer d’échapper à leur condition, sans cesse ils reviennent au même endroit, un village misérable. Tels des insectes emprisonnés dans une toile d’araignée, plus ils s’agitent, plus ils s’enfoncent inexorablement dans la misère. Pas la moindre lueur d’espoir. Leur route est jalonnée de destins semblables au leur, qu’ils croisent un instant pour les laisser ensuite à leur folle course et finir par les retrouver un peu plus loin, chacun persuadé d’aller dans la bonne direction. Mais quelle importance quand toutes les routes mènent à l’échec ? Il y a même un vieux général abandonné dans la pampa (Buzatti n’est jamais loin) qui veille, seul avec son aide de camp, sur une forteresse en ruine, attendant un ennemi qui finit par se matérialiser sous la forme d’un nuage de sauterelle.

Dévasté je suis ! Une véritable loque !

Avec ce qu’il me reste de forces je me traîne vers la section « nouveautés » de ma bibliothèque. Par nouveautés, il faut entendre livres nouvellement acquis au cours de mes voyages, parce qu’ici, en dehors des romans photos…

 Dostoïevski : « humiliés et offensés ». J’ai un rire mauvais. Je sens que je vais m’éclater. Ca commence bien. Un vieux, déplumé, au teint cireux, à la redingote élimée, aux pantalons troués entre dans un café accompagné de son chien. La bête est aussi vieille que son maître : édentée, galeuse, quelques touffes de poils jaunâtres s’accrochent désespérément sur un moignon de queue. Le vieillard s’assied dans un coin et regarde l’assistance de ses petits yeux larmoyants qui n’y voient plus bien clair. On lui parle. Il ne répond pas mais hoche la tête. Evidemment, il est sourd, en plus . Le chien se couche péniblement à ses pieds. Quelques heures plus tard, sans avoir consommé (il n’a pas un kopeck, forcément), le vieillard se lève et appelle son chien d’une voix à peine audible. Azorka ! Azorka ! Mais le chien ne bouge pas : la pauvre chose a expiré sans bruit, un filet de bave s’écoulant lentement de ses babines retroussées. En chancelant, le vieux sort du café et là, à même le trottoir, il s’effondre, flac ! Raide mort. On devine que lui et son chien seront enterrés à la va vite dans une fosse commune, sans fleurs ni couronnes. C’est qu’on ne faisait pas vraiment dans le social, à l’époque ! Remarquez, ça n’a pas vraiment changé pour les vieux, si ce n’est qu’aujourd’hui, on les laisse crever à l’abri des regards, sans même un chien pour les accompagner je ne sais pas trop où d’ailleurs ! Ah, par contre, pour les jeunes, pardon, c’est autre chose ! Tiens, je viens de voir à la télévision un assureur, un de ces vieux qui joue à l’ami des jeunes, annoncer que toutes les voitures incendiées seraient remboursées, même celles qui n’étaient assurées qu’au tiers, sans paiement d’une franchise, d’un malus, ni rien. Parait que cela ne représente finalement pas grand chose pour les assurances ! Il avait même l’air d’être déçu que les choses se calment si vite. Forcément, faute de combustible, ça commence à mollir dans les banlieues ! Moi, qui ai longtemps travaillé dans l’automobile ça me fait doucettement rigoler : pour les réparations sur des sinistres accidentels, le moindre franc était alors âprement discuté ! C’est vrai qu’il s’agissait de rémunérer un travail honnête, alors forcément, les assureurs faisaient la moue.

Comme ma future fonction suppose une maîtrise décente de l’allemand et que mon récent voyage en Allemagne m’a convaincu qu’un sérieux dépoussiérage s’imposait, avec ce qui me reste de vie, je rampe jusqu’à la section germanophone de ma bibliothèque (j’ai dit germanophone, pas germanophile). Là, au hasard, mes doigts sans force se saisissent d’un livre. Je regarde : « Die Leiden des jungen Werthers ». Je m’évanouis…

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07 novembre 2005

La possibilité d'une vie

Dans le prolongement de ce que je disais l’autre jour, il me faut revenir sur le dernier livre de Houellebecq, « la possibilité d’une île ». L’ouvrage n’aborde pas exactement le problème du conflit de générations mais envisage la situation post conflictuelle où la jeunesse aurait définitivement vaincu la vieillesse. Cette victoire, Houellebecq la pressent déjà actuelle puisque, au travers de son héros pourtant riche et célèbre, il nous décrit les affres de cette nouvelle vieillesse, plus sociale que physique, qui condamne à la solitude et à la souffrance tout humain de plus de quarante ans. A l’aube du cinquième millénaire il imagine que cette victoire, actuellement provisoire et symbolique, deviendrait permanente et réelle en garantissant au néo-humain une certaine forme d’immortalité tout en lui évitant non seulement les affres de la vieillesse, mais également celles de l’enfantement donc de l’enfance, puisque le néo-humain se réincarnerait sous la forme d’un jeune adulte dans le corps de son clone, jusqu'à ce que celui-ci soit, à son tour, frappé de péremption et ceci ad infinitum. Le néo-humain, éternellement jeune, n’aurait plus besoin de travailler, de voyager, d’aimer, de se nourrir. Bref, ce ne serait plus qu’un mort condamné à vivre éternellement, s’alimentant du passé emmagasiné dans sa mémoire.

J’ai lu dans la presse, ça et là, des critiques à l’encontre de l’auteur, l’accusant de complaisance à l’égard des sectes, surtout d’une secte en particulier. A mon avis, Houellebecq a trouvé un fil d’Ariane et s’est contenté de le suivre jusqu’au bout. Il part de la situation actuelle, le jeunisme triomphant, et imagine (fort bien à mon avis) jusqu’où ce fanatisme pourrait nous entraîner, si la tendance ne s’inversait pas. Il n’est pas innocent que le héros soit riche et évolue dans les milieux branchés. Car cette même violence qui explose aujourd’hui dans les banlieues, existe sous une forme, certes plus feutrée, plus subtile, dans les beaux quartiers. La soirée anniversaire où le vieux Daniel (quarante sept ans) erre comme une âme en peine au milieu de cette bande de jeunes armés uniquement de leur mépris, est un modèle du genre ! Les jeunes des banlieues détruisent physiquement, ceux des beaux quartiers, moralement. La souffrance imposée par la vieillesse étant insoutenable, supprimons la vieillesse.

Mais, dans le fond, il me semble que les vieux, en sciant la branche sur laquelle ils sont assis (le cycle naturel de la vie), sont en grande partie responsables du rejet dont ils sont l’objet. Il n’est pire « jeuniste » qu’un vieux. Daniel hésite-t-il un instant à abandonner son épouse vieillissante pour se jeter dans les bras d’une jeunesse de vingt ans ? Alors, me dira-t-on, nihil novi sub sole : l’homme mûr s’acharnant à vivre une seconde jeunesse, c’est de l’histoire ancienne, la belle affaire ! Une petite différence toutefois. Autrefois on trompait, aujourd’hui on abandonne. L’humain vieillissant est devenu terriblement lâche et faible. Il lui faut de la transparence. Vivre dans le mensonge est au-dessus de ses forces. Partout, il cherche une oreille complaisante pour accueillir ses confessions. Je comprends qu’une jeune fille envisage d’avoir une aventure avec un homme de vingt ou trente ans son aîné. Les hommes murs savent se montrer charmants. Par contre la pauvre ne pourra supporter l’idée de ce même homme abandonnant femme, enfants, travail, patrie, dans le fol espoir de finir ses jours avec elle. Cela lui donnera déjà une idée fort juste du sort qui l’attendra dans le futur, lorsque, elle aussi, aura perdu ses charmes. Ensuite, y a-t-il égoïsme plus grand que celui de l’homme vieillissant (qui, lui, a bien profité de sa jeunesse) exigeant d’un être jeune qu’il l’accompagne au seuil de la mort ? Je ne dis pas qu’à cinquante ans il faille se cloîtrer dans un couvent où même renoncer à vouloir, passagèrement,  brouter une herbe encore bien verte. Mais il faut savoir raison garder, si l’on ne veut pas que le divorce générationnel atteigne des proportions dramatiques. Charité bien ordonnée commençant par soi-même, pour réconcilier les générations il faut d’abord, que nous les vieux nous nous réconcilions avec notre propre génération. On verra alors, peut-être, moins de patrons sexagénaires licencier leurs employés vieillissants, moins de détresse dans les yeux des vieux et moins de haine dans ceux des jeunes.

Autrefois, les jeunes disaient, nous sommes jeunes, le monde nous appartient. Les vieux répondaient, erreur, il nous appartient, vous avez la jeunesse, nous avons le pouvoir. Mais, votre tour viendra…

Aujourd’hui les jeunes disent, nous ne voulons pas vieillir et les vieux, nous sommes encore jeunes ! Cela fait beaucoup de contradictions dans un seul corps !

Un note d’espoir, toutefois. Dans « la possibilité d’une île », il y a un court passage dédié à Jeanne Calment, la défunte doyenne des français, morte à plus de cent vingt ans, pour laquelle l’auteur semble éprouver une certaine admiration. Ainsi il évoque une interview où le journaliste demande à la doyenne, que faites-vous de vos journées. La réponse de Jeanne : je vis.

Et si nous n’étions pas sur terre pour être jeunes, beaux, désirables, riches, célèbres, aimés, mais tout simplement pour… vivre ?

13:35 | Lien permanent | Commentaires (0)

05 novembre 2005

Conflit générationnel new look

« …. Et la nuit des bandes de jeunes se déchaînaient, surtout en banlieue, et pourchassaient les vieux. Quand ils parvenaient à en attraper un ils le bourraient de coups de pied, lui arrachaient les vêtements, le fouettaient, le peinturluraient de vernis et l’abandonnaient ligoté à un arbre ou un réverbère. Dans certains cas, tout à la frénésie de leur rite brutal, ils dépassaient la mesure. Et à l’aube, au trouvait au milieu de la rue des cadavres méconnaissables et souillés.

Le problème des jeunes ! Cet éternel tourment, qui depuis des millénaires s’était résolu sans drame de père en fils, explosait finalement. Les journaux, la radio, la télévision, les films y étaient pour quelque chose. On flattait les jeunes, on les plaignait, ils étaient adulés, exaltés, encouragés, à s’imposer au monde de n’importe quel façon. Jusqu’aux vieux qui, apeurés devant ce vaste mouvement des esprits, y participaient pour se créer un alibi, pour faire savoir – mais c’était bien inutile- qu’ils avaient cinquante ou soixante ans, ça oui, mais que leur esprit était encore jeune et qu’ils partageaient les aspirations et les souffrances des nouvelles recrues. Ils se faisaient des illusions. Ils pouvaient bien raconter ce qu’ils voulaient, les jeunes étaient contre eux, les jeunes se sentaient les maîtres du monde, les jeunes réclamaient, en toute justice, le pouvoir jusqu’alors tenu par les patriarches. « L’âge est un crime », tel était leur slogan.

D’où les chasses nocturnes devant lesquelles l’autorité, inquiète à son tour, fermait volontiers un œil…  »

Ce texte n’est pas la retranscription de l’éditorial d’un journal ou d’une revue récemment paru, mais est extrait d’une nouvelle de politique fiction, « chasseurs de vieux », publiée par Dino Buzatti en… 1967 !

Mon opinion est que l’explosion de violence qui se produit actuellement en France n’est pas la conséquence d’une confrontation entre  possédants et  démunis, puisque ce sont surtout les démunis qui sont victimes de ces exactions. Nous n’assistons pas non plus au début d’une guerre de religion, puisque, j’en suis certain, les intégrants de ces bandes doivent être complètement illettrés et gavés d’une sous culture médiatique et virtuelle. Ce à quoi nous assistons ce sont les premiers symptômes d’un conflit générationnel qui ne trouve plus d’exutoire que dans la violence. Pour avoir voué un culte démesuré à ce qui n’est finalement qu’une simple étape physiologique dans la vie de l’homme, la jeunesse, notre société consumériste et « jeuniste » a précipité des peuples entiers dans une schizophrénie destructrice et sans issue, puisque même le plus taré des jeunes sait qu’un jour il vieillira et le plus crétin des vieux sait qu’il ne sera plus jamais jeune !

Mais tout est dit dans le texte de Buzatti : la frénésie de leur rite brutal… les journaux, la radio, la télévision… on flattait les jeunes… jusqu’aux vieux… les jeunes réclamaient le pouvoir…  l’autorité fermait volontiers un œil…

Alors, me rétorquera-t-on, comment se fait-il que ces mouvements aient débuté dans les banlieues dites défavorisées ? Rien à voir avec la jeunesse, continuera-t-on, la misère seule est en cause. Et bien, justement si. Alors que le reste de la population française est vieillissante, les cités sont des îlots de jeunesse . Les paraboles qui pointent leur museau arrondi à chaque fenêtre attestent également d’une surconsommation médiatique de ces mêmes chaînes qui sont le soutien indéfectible d’un jeunisme à tout va. Même ici, en Polynésie, il nous faut subir cette horreur. Ainsi, sur RFO( seule chaîne gratuite), pour le journal international de vingt heures, on a substitué le visage rassurant et les commentaires compétents d’un journaliste quinquagénaire, par une bande d’adolescents post pubères qui ânonnent, bredouillent, se trompent, n’ayant visiblement aucune idée du sens de ce qu’ils lisent (au moins ils savent lire) sur leur prompteur !

Ah mais, mon cher monsieur, m’objectera-t-on, il y a le chômage, le terrible chômage des jeunes qui frappe surtout les jeunes des cités. Ah ouais ? Calembredaines et foutaises que tout cela ! Soixante-dix pour cent des chômeurs de longue durée ont plus de quarante ans. C’est là que réside le véritable scandale ! Mais qui cela intéresse-t-il ? Ce sont des vieux, ils n’ont qu’à crever !

Et puis, ces cités de banlieue, sont-elles si misérables que cela ? Misère intellectuelle ? Certainement. Mais misère matérielle ? J’émets des doutes. Chaque fois que je rends visite à mon frère à M***, je traverse plusieurs de ces cités avant d’atteindre le centre ville. J’ai toujours été surpris de voir que les bâtiments sont rutilants, les aires récréatives bien entretenues, que les jeunes ( ils sont tous jeunes dans ces cités) sont bien habillés, élégants même pour certains, que les voitures qui s’alignent dans les parkings, sans être des berlines de luxe, sont récentes, que les centres commerciaux qui les jouxtent sont toujours plein de monde et les caddies remplis à craquer. Alors, me dira-t-on, les paraboles, les voitures et les réfrigérateurs bien remplis ne constituent pas un signe extérieur de richesse. Certes ! Mais cela ne constitue pas non plus le signe d’une indéniable pauvreté. Pas encore du moins. D’ailleurs, d’une manière générale, je trouve que les français issus de l’immigration se débrouillent plutôt bien, et c’est tant mieux. Je pense que c’est les insulter que de continuer à traiter les habitants des cités de banlieue comme des miséreux !

Non, non, tout cela est bien un problème générationnel : ainsi qui se serait soucié de la mort par électrocution de deux vieillards ?

 

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02 novembre 2005

L'enterrement

Deux novembre 1983- deux novembre 2005 : vingt deux ans ! Il y a vingt deux ans exactement, j’arrivais à T***. Le jour des morts : tout un symbole. Aujourd’hui, comme chaque année à la même date depuis quinze ans, je suis allé à H***, situé au Nord de l’île, à deux heures de piste de T***, pour  dire bonjour à mon vieux copain Maurice ou plutôt au revoir, puisque je ne sais pas si je pourrai être au rendez-vous l’an prochain…J’ai attendu la tombée de la nuit pour allumer, comme les autres autour de moi, quelques bougies sur sa tombe perdue au milieu des banians. Maurice, c’est mon mort à moi, mon seul mort, ici. C’est lui qui me lie à cette terre, lui qui m’y enracine. J’ai laissé les gens partir et je suis resté un bon moment à regarder les bougies s’éteindre. C’était beau. Le cimetière est situé sur un petit promontoire. La vue sur la baie de H*** est superbe. C’est pour cela que Maurice voulait être enterré là. Il n’arrêtait pas de me le répéter. Ce n’est sans doute pas la première chose qu’il m’a dite, mais c’est assurément la première que j’ai comprise, après quelques semaines d’un entraînement intensif. Au début, j’ai pensé qu’il voulait balancer une bombe sur H***. J’ai pensé : ils ne veulent pas de ses œufs… Puis j’ai compris : pas une bombe, mais sa tombe…à cause de la vue. Seulement ce que Maurice avait oublié, c’est qu’au fond du trou, la vue… Non, non… Il a du y penser, au tout dernier instant, alors qu’il avait déjà sauté. Son fils m’a dit qu’il avait les deux mains crispées sur la corde quand il l’a trouvé, en rentrant de l’école. Plus tard, à l’hôpital (on avait mis Maurice dans une espèce de grand frigo), le médecin chef m’a dit qu’il s’était brisé le cou et était mort instantanément. C’est pendant ce court instant (une fraction de seconde), entre le rebord en bois de la plateforme de l’entrepôt et le sol en ciment qu’il a du réaliser qu’avec la vie, il perdrait aussi la vue, un des seuls sens qui lui restait. Alors, il a essayé de dégager son cou de la corde. Mais il ne s’était laissé aucune chance.

Avec deux autres personnes, c’est moi qui l’ai mis dans le cercueil de contreplaqué offert par la mairie. Quand un infirmier a ouvert la porte du frigo,  les malades valides venus aux nouvelles, en voisins (le frigo était planté au milieu de la cour de l’hôpital, tel un monolithe), se sont égaillés dans toutes les directions comme des moineaux. L’infirmier a appelé le jardinier qui faisait semblant de ne pas être là et à trois nous l’avons tiré du frigo.  Maurice était enveloppé dans une couverture de l’armée. Je n’ai pas vu son visage, juste ses pieds, nus. Nous l’avons collé dans le cercueil et nous avons vite posé le couvercle dessus. Le jardinier, l’infirmier et moi nous nous sommes mis à clouer le grossier panneau de bois en tapant comme des sourds, le jardinier avec le dos de sa hache, l’infirmier avec un marteau et moi avec une grosse pierre. Nous ne nous sommes arrêtés que lorsque la boite de clou a été vide.

J’avais dit à Robert, le fils de Maurice, de m’attendre dans mon truck . Une fois la mise en bière achevée, je l’ai appelé pour nous aider à porter le cercueil. Robert, fruit des amours éphémères de Maurice et d’une tahitienne, était un adolescent efflanqué d’une quinzaine d’années,  mais au poulailler il abattait déjà l’ouvrage de plusieurs hommes. Nous avons glissé le cercueil sur le plateau arrière du truck. Comme il était trop grand, j’ai du laisser la ridelle abaissée. J’ai demandé au jardinier une corde pour amarrer le cercueil. Il est revenu quelques instants plus tard avec une fine cordelette…verte. Je lui ai demandé… Ce n’est quand même pas avec cette corde que Maurice… L’autre a secoué énergiquement la tête… Non, non, celle-là les gendarmes l’ont gardée… Pièce à conviction (le jardinier était un fan de Perry Mason) !

Le trajet se passa sans histoires. Un petit cortège improvisé s’était formé devant la mairie. Quelques voitures. Des commerçants surtout, les principaux clients de Maurice. Le chinois m’a tout de suite demandé… Et pour les œufs, comment on va faire ? C’est toi qui vas t’en occuper, hein ? L’idée me parut grotesque, mais je n’avais jamais entendu le chinois dire autant de choses à la fois. Il devait être salement secoué !

Quelques copains sont montés à coté du cercueil. Ils étaient habillés en blanc, la couleur du deuil ici. L’un d’entre eux tenait un ukulélé et un autre, une caisse de bière.

En arrivant à H***, trois heures plus tard, ils étaient complètement ivres et chantaient à tue-tête : en descendant de la montagne en pyjama…

Il y eut une courte cérémonie dans la petite chapelle de H***. Le cercueil recouvert de colliers de fleurs. Le chœur des pleureuses et leurs chants si tristes. Nous pleurions tous, même et surtout le chinois. Lui, il beuglait. Puis Maurice s’est mis à faire de drôles de bruits dans sa boite et les ivrognes ont commencé à se battre.

Il nous a fallu une bonne demi-heure pour hisser le cercueil au sommet de la bute. En arrivant au petit cimetière, à peine une vingtaine de tombes, nous étions maculés de poussière rougeâtre et de transpiration. Un beau trou, bien profond, avait été creusé un peu à l’écart, sous un banian. Deux pelles étaient restées fichées dans le tas de terre. Le cercueil fut descendu dans la fosse. Les pleureuses, un peu essoufflées, reprirent leurs lamentations, tandis qu’à tour de rôle, nous jetions des pelletées de terre sur le cercueil, jusqu’à ce que l’excavation eût été entièrement comblée. Puis, je ne sais pourquoi, le boucher, un popaa contrefait et malingre, entonna d’une voix de stentor, au timbre étonnement juste : j’irai revoir ma Normandie (Maurice était parisien)… Les parois des falaises abruptes environnantes répercutèrent longtemps les paroles de cet étrange chant dans l’atmosphère surchauffée de cette fin de journée. Puis, comme le veut la coutume, chacun défila devant Robert et lui tendit une enveloppe contenant un nombre plus ou moins important de billets de banque.

Sur le chemin du retour, Robert me dit, c’était un bel enterrement, hein ? Je lui répondis, oui, c’est le plus bel enterrement qu’il m’ait été donné de voir.

Je ne mentais pas…

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01 novembre 2005

Le suicide

La voix de Kelly résonnait, lointaine (deux kilomètres au moins, mais c’était les débuts de la téléphonie à T***), dans le vieux téléphone de bakélite noire encore équipé de l’un de ces cadrans rotatifs dans lesquels l’index restait coincé à un stade indéterminé de la composition du numéro…Pendu, Maurice s’est pendu aux environs de quinze heures cinq (Kelly s’occupait de l’horloge de la mairie et de pas mal d’autres choses) avec une cordelette de nylon verte (elle avait le sens du détail)… Je parvins à balbutier… Verte ?... Oui, parfaitement, verte, comme celles que vend le chinois. Il a amarré l’une des extrémités aux poutres de l’entrepôt, a passé l’autre autour de son cou et hop, il a sauté. C’est son fils qui l’a trouvé en rentrant de l’école… Je l’interrompis…  Et, il est… mort ?... Non, quelle idée, il est un peu secoué mais il va bien. Il est avec moi… Qui ? Maurice ?... Mais non, quelle idée (elle adorait cette expression au point d’avoir été surnommée Kelidé, surnom, qui, avec le passage du temps, s’était mué en Kelly), je parle du fils, Robert. Maurice lui, est décédé. Il s’est mis la corde autour du cou et… Oui, merci Kelly, je crois que j’ai compris. C’est affreux ! Quand je pense, que cet après-midi encore j’ai parlé avec lui…Quelle idée ! Et, il était vivant ?... Bien sûr, comment veux-tu… Ah, mais tu sais avec les tupapaus (les morts), il faut s’attendre a tout. Moi qui te parle, j’ai un soir retrouvé mon beau-frère dans mon lit… Ah ? Mais je ne vois pas bien… Mais si ! Figure-toi qu’il s’était tué le matin même en tombant de cheval !... Je songeai qu’à tout prendre, il n’y avait qu’un mort pour avoir envie de se glisser dans le lit de Kelly !

En raccrochant, je songeai…quel con ! Je savais que Maurice avait des problèmes financiers, moi-même je lui avais plusieurs fois avancé de petites sommes qu’il m’avait scrupuleusement remboursées, mais de là à penser qu’il était pris à la gorge au point de se suicider ! J’étais abasourdi…

J’avais connu Maurice quelques années plus tôt, à mon arrivée à T. Je ne sais pourquoi, il avait jeté son dévolu sur moi dès notre première rencontre au bar du petit hôtel, « te moko ». Ou plutôt, si, je le sais. Il me l’a assez répété : j’étais jeune, riche et beau. En réalité je n’étais ni riche, ni beau, mais Maurice tenait à cette trilogie, non qu’il eut le moindre penchant pour les hommes (ses aventures avec la gent féminine étaient innombrables et légendaires), mais je représentais tout ce qu’il ne serait plus jamais. Dans sa jeunesse, la canonnière sur laquelle il servait avait rencontré une mine sur le Mékong. Il avait eu la moitié du visage arrachée et, si de nombreuses opérations de chirurgie esthétique avaient ramené les dommages au niveau de l’acceptable, il avait conservé une élocution à la fois nasillarde et caverneuse due à un trou dans le palais.  Les mots semblaient prendre naissance quelque part au niveau de l’estomac pour être charriés au milieu de gravillons invisibles jusqu’au nez d’où ils étaient expulsés dans un désordre indescriptible. Restait à trouver un auditeur capable de remettre de l’ordre dans ces interminables discours dont toute consonne avait été impitoyablement éradiquée. Ors, je me muai en cet infatigable auditeur quand j’eus compris que la surdité du malheureux dont les tympans avaient été crevés, n’avait d’égale que ma répugnance à élever la voix. Je crois que c’est pour cela aussi qu’il m’appréciait.

 Malgré son handicap, il était resté dans la marine comme électricien, fonction qui n'exigeait ni l'ouie ni la parole. Après l’Indochine, cela avait été l’Algérie puis la Polynésie. Il aurait pu prendre à Papeete la retraite confortable que lui avaient gagnée ses nombreuses années de service outre-mer, mais il choisit d’investir ses économies dans un élevage de poules pondeuses à T***. Il pensait que la période la plus dure de sa vie se trouvait derrière lui, mais c’est en enfer qu’il descendait, franchissant, un à un, tous ses cercles. Rien ne lui fut épargné : les épidémies, les ruptures de stocks d’aliments spéciaux sans lesquels ces misérables bestioles refusent de pondre le moindre œuf, les incendies, la sècheresse, les inondations et même la chute d’un tracteur sur le toit du poulailler qui fit s’effondrer une partie du bâtiment et tua des centaines de poules. Chaque fois Maurice reconstruisait, recommençait.

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