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27 novembre 2005

Le blues du principal

Un avion tous les quinze jours ! Vous vous rendez compte ? Mais c’est l’enfer ! Moi, je n’en peux plus, j’ai demandé ma mutation. C’est ce que me hurlait une professeur, ivre morte, accoudée au bar de l’unique restaurant de T***, alors que je venais de passer une demie année en mer, sans aucun contact avec l’extérieur. Tandis qu’elle essayait de m’attendrir sur son sort lamentable (elle se gardait bien de me parler de son salaire astronomique et du déluge de primes en tous genres qui s’abat sur le corps professoral dans les confettis de l’empire), elle reniflait avidement un billet de la RATP qu’elle gardait jalousement dans une poche, tout contre son cœur. L’odeur du métro, voilà ce qui me manque par-dessus tout, sentez-moi ça, continuait-elle, en me brandissant le misérable bout de papier chiffonné sous le nez. Moi, le métro parisien j’ai du le prendre une fois dans ma vie et sauf votre respect j’ai trouvé que ça puait la merde, lui rétorquai-je, en éloignant du revers de la main le repoussant grigri.

Cela ne m’a pas empêché d’aller voir le principal du collège de T*** quelques jours plus tard, dans l’espoir de grappiller quelques miettes du pactole que déverse chaque année l’éducation nationale pour essayer d’apporter savoir et culture dans les coins les plus reculés de la république. Soyons honnête : je n’étais pas dans le besoin, mais l’équivalent de cinq mille euros pour une vingtaine d’heures de cours par semaine, il fallait être fou pour ne pas se laisser tenter ! Le principal (au moins dix mille euros), me reçut courtoisement, sans toutefois lever ses fesses (que j’imaginais couvertes d’escarres) de son fauteuil articulé en faux cuir. Il est remarquable de constater à quel point un travail gagne en confort au fur et à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie : au bas de l’échelle il y a le poste de travail, la charge, la fonction. En haut, le fauteuil. Ainsi, on ne parlera jamais de fauteuil de fraiseur ou du poste de travail d’un ministre…

 Le principal ressemblait à un mouton dont on aurait récemment tondu la laine c'est-à-dire qu’il ne ressemblait à rien. J’avais l’impression que, honteux de son manque d’apparence, il avait subtilisé à un collègue ses cheveux frisés grisonnants ainsi que sa barbe poivre et sel, pour se les coller sur la tête et la figure. Mais ça ne collait pas. Je fus tenté de tirer dessus, mais me retins en pensant aux cinq mille euros.

Contemplant ma peau bronzée et mon abondante crinière, il laissa échapper, hé, hé, vous êtes encore un de ces « voileux » qui veut jouer au prof. Je pensai, espèce d’andouille, et lui répliquai, non, je suis un gentilhomme de fortune (j’avais lu ça dans un Corto Maltese : à l’époque je m’identifiais à ce personnage de bande dessinée, bien que de l’avis de R***, mon équipier, je partageais plus de traits communs avec Raspoutine qu’avec Corto. Mais R*** était une mauvaise langue).

Ma réponse eut sur le principal l’effet d’une décharge électrique. Il parvint à décoller de quelques centimètres son postérieur du siège, produisant le bruit écoeurant d’une compresse qu’on retire brutalement d’une plaie inondée de pus. Il grimaça un sourire douloureux et condescendant. Il marmonna gentilhomme et fortune en tordant sa bouche comme s’il essayait de déglutir une cuillérée d’huile de ricin. Ca commençait à sentir le roussi pour mes cinq mille euros, ce gars là avait sûrement voté Mitterrand aux dernières présidentielles… J’essayai de rattraper le coup : je ne suis ni noble ni riche, mais libre et insouciant. Il se détendit un peu : quel âge avez-vous ?... Vingt-huit ans… Il hocha la tête : c’est jeune encore, mais plus tant que ça ! Quelle drôle de vie vous menez là. Et la retraite, vous y pensez ?...

J’essayai de faire de l’esprit même si dans le fond je nourrissais peu d’espoir… Vous voulez parler de la retraite de Russie, je suppose ? Non, j’avoue que ces derniers temps j’y pense beaucoup moins, plus autant qu’avant disons…Floc ! Comme je m’y attendais, ça tomba complètement à plat. Il commençait à reculer son siège du bureau. Les minuscules roues émirent un couinement plaintif. Je pensai, non, mais t’es con ou quoi Esteban, te foutre ouvertement de ce à quoi ces gens aspirent avec la première goulée d’air en venant au monde ! Je rattrapai le coup comme je pus : justement je commence à me faire du souci pour l’avenir, je voudrais rentrer dans le rang et l’enseignement, précisément, ah, l’enseignement, et bien l’enseignement (je ne savais fichtrement pas quoi dire au sujet de l’enseignement avec dans l’idée que mes vingt années d’études avait été une fichue perte de temps)…Heureusement, le principal vint à mon secours : vous allez me sortir la salade habituelle, noble tâche, service de la république, préparer notre belle jeunesse à suivre le droit chemin. Péniblement, les jambes flageolantes, centimètre par centimètre, le principal, porté par son discours, se levait ! Ecoutez-moi bien, mon jeune ami : DES FOUTAISES ! CE SONT DES FOUTAISES ! Les élèves ? Hein ? Les élèves ? Des gosses adorables habités par la soif d’apprendre ? Non ! Oh, non ! Que Dieu me pardonne ! TOUS des hooligans, vous entendez bien, TOUS ! Et les professeurs, voulez-vous que je vous le dise ? Hein ? Des esprits supérieurs et désintéressés au service du savoir ? C’est ça que vous pensez ? Allez, avouez… A ce stade, le principal avait commencé à baver. Il hochait frénétiquement la tête, un sourire mauvais au coin de lèvres. Je haussai les épaules avec l’air de celui qui ne sait pas, ne sait plus. Et bien, je vais vous dire monsieur le gentil fortuné, ce sont TOUS des geignards incompétents ! Je pensais qu’épuisé par sa sortie, le principal allait se rasseoir. Déjà ses jambes fléchissaient. Brusquement, dans un ultime sursaut, il sembla se rappeler de quelque chose. Et les parents d’élèves ? Je les avais oubliés ceux-là ! Ces imbéciles qui croient TOUS avoir engendré des génies nobélisables et qui exigent, oui monsieur, qui exigent qu’on fasse passer leurs garnements dans la classe supérieure ! Un cauchemar…

 Ayant soulagé sa conscience et probablement, d’autres parties de son corps, mais de cela je ne puis attester avec certitude, le principal se laissa lourdement tomber dans son fauteuil qui laissa entendre un sifflement irrité. Dans un souffle, il ajouta, vous n’imaginez pas ce par quoi ils me font passer, TOUS !

Pendant quelques instants il s’immergea dans une profonde rêverie. Puis, il me sembla qu’il fredonnait une comptine enfantine : promenons-nous dans les bois….

Se rappelant brusquement de ma présence, il releva la tête : allez, jeune homme, reprenez votre gentillesse et votre fortune et allez enseigner l’histoire, la géographie, le français, les mathématiques, aux goélands, aux dauphins, aux vagues et au vent. Allez casser des cailloux. Allez mendier. Mais ne devenez jamais, vous entendez, jamais, professeur !

Quelques semaines plus tard, le principal du collège de T*** était « évasanné » en direction de la métropole. Il ne voyageait pas seul : madame C***, la « sniffeuse » de tickets de métro, l’accompagnait pour ce voyage sans retour.

C’est ainsi que je ne devins jamais professeur au collège de T***.

Commentaires

Comme quoi la colère et l'emportement idiot ne mènent à rien !
Peut-être était-ce mieux pour toi , crois-tu vraiment que l'enseignement t'aurait plu ? Ceci dit ces demoiselles "élèves" seraient vite tombées sous le charme de leur professeur !

Écrit par : Pénélope | 28 novembre 2005

A l'époque les jeunes filles étaient éxilées chez les soeurs sur une île distante d'environ deux cents kilomètres.
Au Nord les garçons, au Sud les filles et entre les deux le vaste océan Pacifique!
Je te rassure, les choses ont changé aujourd'hui!
Je doute que l'enseignement soit ma tasse de thé. Par contre, les enseignants enseignent fort peu ici: la semaine se termine le vendredi à midi, tous les mois il y a quinze jours de vacances, un mois entier à Noel, evidemment deux mois pour les grandes vacances, toutes les fêtes du calendrier européen et celles du calendrier polynésien sont fériées. Ajoute à cela un salaire cinq fois plus élevé qu'en métropole et tu comprendras que le métier d'enseignant puisse être attractif!

Écrit par : manutara | 28 novembre 2005

Bien sûr que Manutara aurait aimé être enseignant. La preuve: pendant nos voyages, il passait son temps à me faire la leçon!

Écrit par : oliviermb | 28 novembre 2005

Il ne faut en aucun cas que je raconte ça à ma petite belle- fille qui est professeur des écoles sinon elle va de suite demander sa mutation et je ne verrai plus mes deux petits enfants ! Aille aille aille ce serait dur ...! Et pourtant effectivement c'est très attractif !
Cela dit si mes enfants m'accueillent 6 mois par an là-bas je veux bien !

Écrit par : Pénélope | 29 novembre 2005

La dernière histoire de belle-mère de prof mérite d’être contée. Cela se passait il y a quelques mois. La dame avait rejoint à T*** son fils quinquagénaire et sa belle fille pour quelques mois. Que se passa-t-il ? Nul ne le sait. Toujours est-il que la dame, une frêle octogénaire, disparut. Elle était partie pour une promenade et fut reportée manquante à l’heure du dîner. Pendant quarante huit heures toute la population se mobilisa avec des moyens considérables pour retrouver la belle-mère : gendarmes, hommes à pieds ou à cheval, hélicoptère. Rien ! Au matin du troisième jour une dame qui revenait de chercher son pain entendit des voix en provenance des racines d’un banian gigantesque. Elle s’approcha et là, au fond d’une espèce de terrier, elle découvrit la belle-mère recroquevillée qui débitait des paroles inintelligibles. En apparente bonne santé physique elle fut gardée quelques jours en observation à l’hôpital puis…evasanée d’urgence vers la métropole.
Je pourrais aussi raconter l’histoire de ce chef de service (un métropolitain) qui, un jour, prit sa voiture et la précipita contre les murs du bâtiment abritant ses bureaux. Il fit ensuite machine arrière et recommença plusieurs fois, jusqu’à ce que ses employés puissent l’extraire de force de l’habitacle. La suite tu la devines….

Écrit par : manutara | 29 novembre 2005

Rien à voir, mais pour les amateurs, le Dr Coolidge est de retour sur Kronix !

Écrit par : Léo | 01 décembre 2005

Excellente cette description du principal !!!...c'est un réel plaisir de lire vos notes. Je me permets de mettre votre site dans mes blogs préférés. Vous n'y voyez pas d'inconvénient ?

Écrit par : tinou | 15 janvier 2006

Bien sûr que je n'y vois aucun inconvénient, chère Tina!
Je me sens même flatté et j'aime qu'on me flatte. C'est que, voyez-vous, je suis un poil vaniteux. Si, si... C'est comme ça!

Écrit par : manutara | 16 janvier 2006

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