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23 novembre 2005

Progrès et regrets

Lorsque j’arrivai à T*** sur « l’île de feu », il y a une vingtaine d’années, j’eus le sentiment d’arriver nulle part ou plutôt de quitter un bateau pour en aborder un autre, laissé là, à la dérive, au milieu du Pacifique, en un lieu où la bêtise et la convoitise des humains avaient omis de mettre leur groin porcin. La société de consommation s’était arrêtée aux limes du territoire et les médias n’avaient pas encore empuanti l’atmosphère sereine de leur haleine pestilentielle. Je fis mon entrée dans la plus belle baie de Polynésie, au lever du jour. Le sommet des pics commençait à se teinter de couleurs ocre et la subtile odeur des fleurs de frangipanier  se dispersait dans le matin naissant, au gré de la brise de terre. Tous les marins le savent : la terre a une odeur, et celle-ci sentait diablement bon. Après avoir mouillé l’ancre, je coupai la machine. Le chant des coqs me parvint, à peine atténué par le bruit du ressac sur la grande plage de sable gris. Quelques fare dispersés au milieu d’une jungle d’acacias, de banians, de manguiers, d’eucalyptus, de flamboyants, de papayers et de cocotiers, c’est ainsi que m’apparut T*** en ce matin de novembre de l’an de grâce mille neuf cents quatre vingt trois. Pour la première fois depuis que j’avais quitté l’Europe, cinq ans plus tôt, je ne ressentis pas cette urgence qui chaque fois me poussait à repartir en mer à peine avais-je touché les rivages de quelque terre lointaine. Je me dis, on doit encore pouvoir être heureux, ici.

A cette époque il n’y avait pas l’électricité, pas de routes, pas de voitures, pas de télévisions ni autres appareils à bruit. Les gens se déplaçaient à pied ou à cheval par de petits sentiers ombragés.  Le téléphone ne fonctionnait que dans le village et pour communiquer avec l’extérieur, il fallait se rendre à la poste où une antique BLU raccordée à un haut parleur gigantesque permettait à tout un chacun de se tenir au courrant de ce qui se passait chez son voisin. Les conversations étaient ubuesques. Ainsi, je n’ai jamais réussi à faire comprendre à ma mère qui dut s’évanouir deux ou trois fois lors de notre premier entretien (je n’avais plus donné signe de vie depuis six mois) qu’il lui fallait attendre que je lui dise « à toi » pour me parler, tout cela devant une audience d’une vingtaine de personnes fort intéressée qui commentait avec force hochements de tête les borborygmes maternels, nés vingt mille kilomètres plus loin et perdus quelque part dans l’ionosphère. Je compris toutefois que ma maman à moi avait contacté le commandant Cousteau afin d’organiser une expédition pour partir à ma recherche. Heureusement que le cher homme commençait déjà à devenir relativement sourd à l’époque !

Pour se distraire de leur longue journée, occupée en grande partie par la chasse et la pêche, les habitants de T*** se réunissaient le soir au bord de la mer et improvisaient des récitals au rythme du ukulélé.

Ils étaient pauvres mes amis marquisiens. Un short ou un paréo pour cacher leur nudité. Quatre piquets et deux tôles en guise de maison. Un peu d’argent de poche pour leur Bison et leur Liroulet (tabac et  vin locaux).Mais ils étaient incroyablement libres et, il me semble bien, heureux.

 Si ma mémoire ne me trahit pas, ça copulait aussi pas mal, le soir, dans les acacias.

La première fois qu’une jeune fille me prit par la main et me dit, viens, on va jouer dans les acacias, je ne compris pas tout de suite. Mais je me suis rapidement mis au courrant des us et coutumes locaux. Ainsi une fleur de tiare sur l’oreille droite signifie, je ne suis pas libre. Une fleur d’hibiscus (elles ont la taille d’un béret basque ici, on ne peut pas les manquer) portée à l’oreille gauche est une invite très nette à aller jouer dans les acacias.

Un soir, dans l’unique restaurant du village, là où les quelques fonctionnaires popaa se donnaient l’illusion d’une vie sociale, la femme de l’un d’entre eux avait fait son entrée, arborant une superbe fleur d’hibiscus du côté gauche. Ca avait fait des histoires. C’était un samedi. Les clients avaient pas mal bu. Les jeunes, surtout, se sont montrés un peu trop entreprenants. Il y eut une bagarre générale. Le restaurant fut transformé en fort Sagane sous les ordres du patron, un ancien forestier du Gabon. Il n’arrêtait pas de gueuler, comme au Katanga, ça finira comme au Katanga, pendant qu’une grêle de pierre s’abattait sur les volets et portes fermés à la hâte. Certaines dames firent de petites crises de nerfs, réclamant à corps et à cris qu’on les rapatriât hic et nunc dans leurs banlieues aux noms exotiques, tandis que les messieurs envisageaient, avec grand sérieux, la possibilité de se rendre et s’il fallait pour cela sacrifier la vertu de l’une ou l’autre épouse, ma foi cela pouvait se négocier ! En sentant ses troupes mollir, le patron hurla, les yeux exorbités, ils vont tous nous enculer, ce qui stimula les défenses de ces messieurs ou les empêcha du moins d’aller ouvrir grandes les portes à l’ennemi. J’avais l’impression d’être dans une nouvelle de Somerset Maugham !

Aujourd’hui, et bien aujourd’hui il y a l’électricité, des magasins, des routes, des voitures, des télés, des DVD, des paraboles, Internet, des téléphones portables, le Loto, des politiciens. Les arbres, les flamboyants, les eucalyptus, ont laissé la place à des maisons en ciment. Les chemins se sont recouverts de goudron. A l’heure de la sortie des écoles, il y a même des embouteillages. La nuit, les rues se vident, les ukulélés se sont tus. Chacun s’efforce de vivre par procuration devant son téléviseur. Chez le chinois, les commères ne commentent plus les faits et gestes de leurs voisins, mais ceux des personnages de leurs feuilletons favoris. Si encore les gens étaient heureux ! Mais non ! La mine renfrognée au volant de leurs puissants et coûteux quatre-quatre, ils calculent le montant des traites qui, sans faute, devront être honorées en fin de mois. Alors c’est vrai : T*** n’est plus nulle part. C’est n’importe où…

Commentaires

Existe-t il un coin sur Terre qui soit encore vierge ? Le jour où l'on n'en trouve plus, c'est en soi qu'il faut le chercher !

Écrit par : Fleur | 24 novembre 2005

Oui, tu as surement raison, mais c'est bien dommage quand même...

Écrit par : manutara | 24 novembre 2005

Du Rousseau appliqué. Et la terre toute entière à l'image de T***.
Le T de Terre, d'ailleurs.

Écrit par : Léo | 24 novembre 2005

Eh eh, ce que ne dit pas Manutara, c'est que les voitures, c'est lui qui les as vendues aux autochtones!

Écrit par : oliviermb | 24 novembre 2005

Il faut se consoler en pensant que vous avez eu le privilège de connaitre ce petit paradis...que nos enfants ne verront plus jamais hélas ! et vous pouvez en parler, comme vous le faites si bien, dans cette note... C'est beau la nostalgie quand même!

Écrit par : tinou | 15 janvier 2006

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