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11 novembre 2005

Un univers impitoyable

Non, non, ça ne va plus du tout. A peine j’en avais fini avec Houellebecq et « la possibilité d’une île », un des livres les plus tristes et les plus intelligents qu’il m’eût été donné de lire ces derniers temps, que je me plongeais ( pour me remonter le moral, pensais-je) dans la relecture du « K » de Buzatti. Je dis relecture, mais je devrais dire lecture en fait. J’ai du le lire, il y a une trentaine d’années et j’avais alors trouvé ce livre plutôt amusant. Nous venions de quitter Rotterdam sur « l’île de feu » pour une destination aussi lointaine qu’imprécise et je lisais à mes compagnons, pendant les quarts, ces courtes histoires qui finissent par n’en former qu’une. Nous nous  tordions alors de rire. Aujourd’hui ce livre me laisse totalement désemparé : rien que des récits de vieux humiliés, de vies gâchées, de descentes aux enfers, d’amours impossibles. Comment ai-je pu trouver cela drôle à l’époque ?

Pour ne pas trop laisser rouiller mon espagnol (je parle de la langue, pas d’un espagnol qui partagerait mes jours et mes nuits), je lis d’une traite « una sombra ya pronto seras », d’Osvaldo Soriano, un auteur argentin que j’aime beaucoup. J’aurais du me méfier du titre ! L’Argentine de la grande dépression, pas celle de 1929, mais celle d’aujourd’hui, celle qui réduit petit à petit les habitants de ce grand pays à la mendicité. Un ingénieur argentin sans le sou récemment rentré de son exil en Italie et un italien perdu dans une Argentine désargentée, arpentent la pampa au volant d’une Gordini des années soixante. Ils ont beau faire des milliers de kilomètres pour essayer d’échapper à leur condition, sans cesse ils reviennent au même endroit, un village misérable. Tels des insectes emprisonnés dans une toile d’araignée, plus ils s’agitent, plus ils s’enfoncent inexorablement dans la misère. Pas la moindre lueur d’espoir. Leur route est jalonnée de destins semblables au leur, qu’ils croisent un instant pour les laisser ensuite à leur folle course et finir par les retrouver un peu plus loin, chacun persuadé d’aller dans la bonne direction. Mais quelle importance quand toutes les routes mènent à l’échec ? Il y a même un vieux général abandonné dans la pampa (Buzatti n’est jamais loin) qui veille, seul avec son aide de camp, sur une forteresse en ruine, attendant un ennemi qui finit par se matérialiser sous la forme d’un nuage de sauterelle.

Dévasté je suis ! Une véritable loque !

Avec ce qu’il me reste de forces je me traîne vers la section « nouveautés » de ma bibliothèque. Par nouveautés, il faut entendre livres nouvellement acquis au cours de mes voyages, parce qu’ici, en dehors des romans photos…

 Dostoïevski : « humiliés et offensés ». J’ai un rire mauvais. Je sens que je vais m’éclater. Ca commence bien. Un vieux, déplumé, au teint cireux, à la redingote élimée, aux pantalons troués entre dans un café accompagné de son chien. La bête est aussi vieille que son maître : édentée, galeuse, quelques touffes de poils jaunâtres s’accrochent désespérément sur un moignon de queue. Le vieillard s’assied dans un coin et regarde l’assistance de ses petits yeux larmoyants qui n’y voient plus bien clair. On lui parle. Il ne répond pas mais hoche la tête. Evidemment, il est sourd, en plus . Le chien se couche péniblement à ses pieds. Quelques heures plus tard, sans avoir consommé (il n’a pas un kopeck, forcément), le vieillard se lève et appelle son chien d’une voix à peine audible. Azorka ! Azorka ! Mais le chien ne bouge pas : la pauvre chose a expiré sans bruit, un filet de bave s’écoulant lentement de ses babines retroussées. En chancelant, le vieux sort du café et là, à même le trottoir, il s’effondre, flac ! Raide mort. On devine que lui et son chien seront enterrés à la va vite dans une fosse commune, sans fleurs ni couronnes. C’est qu’on ne faisait pas vraiment dans le social, à l’époque ! Remarquez, ça n’a pas vraiment changé pour les vieux, si ce n’est qu’aujourd’hui, on les laisse crever à l’abri des regards, sans même un chien pour les accompagner je ne sais pas trop où d’ailleurs ! Ah, par contre, pour les jeunes, pardon, c’est autre chose ! Tiens, je viens de voir à la télévision un assureur, un de ces vieux qui joue à l’ami des jeunes, annoncer que toutes les voitures incendiées seraient remboursées, même celles qui n’étaient assurées qu’au tiers, sans paiement d’une franchise, d’un malus, ni rien. Parait que cela ne représente finalement pas grand chose pour les assurances ! Il avait même l’air d’être déçu que les choses se calment si vite. Forcément, faute de combustible, ça commence à mollir dans les banlieues ! Moi, qui ai longtemps travaillé dans l’automobile ça me fait doucettement rigoler : pour les réparations sur des sinistres accidentels, le moindre franc était alors âprement discuté ! C’est vrai qu’il s’agissait de rémunérer un travail honnête, alors forcément, les assureurs faisaient la moue.

Comme ma future fonction suppose une maîtrise décente de l’allemand et que mon récent voyage en Allemagne m’a convaincu qu’un sérieux dépoussiérage s’imposait, avec ce qui me reste de vie, je rampe jusqu’à la section germanophone de ma bibliothèque (j’ai dit germanophone, pas germanophile). Là, au hasard, mes doigts sans force se saisissent d’un livre. Je regarde : « Die Leiden des jungen Werthers ». Je m’évanouis…

Commentaires

Un petit bonsoir en passant Manu .

Écrit par : Pénélope | 12 novembre 2005

Bonsoir, Pénélope...

Écrit par : manutara | 12 novembre 2005

Décidemment, tu ne fais rien comme tout le monde !
Quand certains comptent le nombre d'années qui les séparent de la retraite et du repos auquel ils aspirent
( Pour ceux qui, bien entendu, ont du travail) toi tu décides de t'y remettre !

Écrit par : dilou | 13 novembre 2005

A ce propos les statistiques sont affligeantes: 70% des gens appartenant à la classe d'âge comprise entre cinquante et cinquante neuf ans sont inactifs en France quand dans les autres pays industrialsés ce chiffre oscille autour de 30%! Il serait temps de mettre en adécuation les mentalités (moyenageuses) et l'allongement de l'espérance de vie. Un homme ou une femme de cinquante ans aujourd'hui se trouve dans la même situation qu'un homme ou une femme de trente ans au début du vingtième siècle en terme d'espérance de vie utile, c'est à dire qu'ils ont la perspective d'une vingtaine d'années de vie physiquement qualitativement acceptable.
De toute façon, il va bien falloir remettre les vieux au boulot: tout le monde sait que le système de retraites par répartition en vigueur nous mêne droit dans le mur! Mais ça, pour trouver un politicien qui ait le courage de le proclamer haut et fort....

Écrit par : manutara | 13 novembre 2005

Les commentaires sont fermés.