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07 novembre 2005

La possibilité d'une vie

Dans le prolongement de ce que je disais l’autre jour, il me faut revenir sur le dernier livre de Houellebecq, « la possibilité d’une île ». L’ouvrage n’aborde pas exactement le problème du conflit de générations mais envisage la situation post conflictuelle où la jeunesse aurait définitivement vaincu la vieillesse. Cette victoire, Houellebecq la pressent déjà actuelle puisque, au travers de son héros pourtant riche et célèbre, il nous décrit les affres de cette nouvelle vieillesse, plus sociale que physique, qui condamne à la solitude et à la souffrance tout humain de plus de quarante ans. A l’aube du cinquième millénaire il imagine que cette victoire, actuellement provisoire et symbolique, deviendrait permanente et réelle en garantissant au néo-humain une certaine forme d’immortalité tout en lui évitant non seulement les affres de la vieillesse, mais également celles de l’enfantement donc de l’enfance, puisque le néo-humain se réincarnerait sous la forme d’un jeune adulte dans le corps de son clone, jusqu'à ce que celui-ci soit, à son tour, frappé de péremption et ceci ad infinitum. Le néo-humain, éternellement jeune, n’aurait plus besoin de travailler, de voyager, d’aimer, de se nourrir. Bref, ce ne serait plus qu’un mort condamné à vivre éternellement, s’alimentant du passé emmagasiné dans sa mémoire.

J’ai lu dans la presse, ça et là, des critiques à l’encontre de l’auteur, l’accusant de complaisance à l’égard des sectes, surtout d’une secte en particulier. A mon avis, Houellebecq a trouvé un fil d’Ariane et s’est contenté de le suivre jusqu’au bout. Il part de la situation actuelle, le jeunisme triomphant, et imagine (fort bien à mon avis) jusqu’où ce fanatisme pourrait nous entraîner, si la tendance ne s’inversait pas. Il n’est pas innocent que le héros soit riche et évolue dans les milieux branchés. Car cette même violence qui explose aujourd’hui dans les banlieues, existe sous une forme, certes plus feutrée, plus subtile, dans les beaux quartiers. La soirée anniversaire où le vieux Daniel (quarante sept ans) erre comme une âme en peine au milieu de cette bande de jeunes armés uniquement de leur mépris, est un modèle du genre ! Les jeunes des banlieues détruisent physiquement, ceux des beaux quartiers, moralement. La souffrance imposée par la vieillesse étant insoutenable, supprimons la vieillesse.

Mais, dans le fond, il me semble que les vieux, en sciant la branche sur laquelle ils sont assis (le cycle naturel de la vie), sont en grande partie responsables du rejet dont ils sont l’objet. Il n’est pire « jeuniste » qu’un vieux. Daniel hésite-t-il un instant à abandonner son épouse vieillissante pour se jeter dans les bras d’une jeunesse de vingt ans ? Alors, me dira-t-on, nihil novi sub sole : l’homme mûr s’acharnant à vivre une seconde jeunesse, c’est de l’histoire ancienne, la belle affaire ! Une petite différence toutefois. Autrefois on trompait, aujourd’hui on abandonne. L’humain vieillissant est devenu terriblement lâche et faible. Il lui faut de la transparence. Vivre dans le mensonge est au-dessus de ses forces. Partout, il cherche une oreille complaisante pour accueillir ses confessions. Je comprends qu’une jeune fille envisage d’avoir une aventure avec un homme de vingt ou trente ans son aîné. Les hommes murs savent se montrer charmants. Par contre la pauvre ne pourra supporter l’idée de ce même homme abandonnant femme, enfants, travail, patrie, dans le fol espoir de finir ses jours avec elle. Cela lui donnera déjà une idée fort juste du sort qui l’attendra dans le futur, lorsque, elle aussi, aura perdu ses charmes. Ensuite, y a-t-il égoïsme plus grand que celui de l’homme vieillissant (qui, lui, a bien profité de sa jeunesse) exigeant d’un être jeune qu’il l’accompagne au seuil de la mort ? Je ne dis pas qu’à cinquante ans il faille se cloîtrer dans un couvent où même renoncer à vouloir, passagèrement,  brouter une herbe encore bien verte. Mais il faut savoir raison garder, si l’on ne veut pas que le divorce générationnel atteigne des proportions dramatiques. Charité bien ordonnée commençant par soi-même, pour réconcilier les générations il faut d’abord, que nous les vieux nous nous réconcilions avec notre propre génération. On verra alors, peut-être, moins de patrons sexagénaires licencier leurs employés vieillissants, moins de détresse dans les yeux des vieux et moins de haine dans ceux des jeunes.

Autrefois, les jeunes disaient, nous sommes jeunes, le monde nous appartient. Les vieux répondaient, erreur, il nous appartient, vous avez la jeunesse, nous avons le pouvoir. Mais, votre tour viendra…

Aujourd’hui les jeunes disent, nous ne voulons pas vieillir et les vieux, nous sommes encore jeunes ! Cela fait beaucoup de contradictions dans un seul corps !

Un note d’espoir, toutefois. Dans « la possibilité d’une île », il y a un court passage dédié à Jeanne Calment, la défunte doyenne des français, morte à plus de cent vingt ans, pour laquelle l’auteur semble éprouver une certaine admiration. Ainsi il évoque une interview où le journaliste demande à la doyenne, que faites-vous de vos journées. La réponse de Jeanne : je vis.

Et si nous n’étions pas sur terre pour être jeunes, beaux, désirables, riches, célèbres, aimés, mais tout simplement pour… vivre ?

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