Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

02 novembre 2005

L'enterrement

Deux novembre 1983- deux novembre 2005 : vingt deux ans ! Il y a vingt deux ans exactement, j’arrivais à T***. Le jour des morts : tout un symbole. Aujourd’hui, comme chaque année à la même date depuis quinze ans, je suis allé à H***, situé au Nord de l’île, à deux heures de piste de T***, pour  dire bonjour à mon vieux copain Maurice ou plutôt au revoir, puisque je ne sais pas si je pourrai être au rendez-vous l’an prochain…J’ai attendu la tombée de la nuit pour allumer, comme les autres autour de moi, quelques bougies sur sa tombe perdue au milieu des banians. Maurice, c’est mon mort à moi, mon seul mort, ici. C’est lui qui me lie à cette terre, lui qui m’y enracine. J’ai laissé les gens partir et je suis resté un bon moment à regarder les bougies s’éteindre. C’était beau. Le cimetière est situé sur un petit promontoire. La vue sur la baie de H*** est superbe. C’est pour cela que Maurice voulait être enterré là. Il n’arrêtait pas de me le répéter. Ce n’est sans doute pas la première chose qu’il m’a dite, mais c’est assurément la première que j’ai comprise, après quelques semaines d’un entraînement intensif. Au début, j’ai pensé qu’il voulait balancer une bombe sur H***. J’ai pensé : ils ne veulent pas de ses œufs… Puis j’ai compris : pas une bombe, mais sa tombe…à cause de la vue. Seulement ce que Maurice avait oublié, c’est qu’au fond du trou, la vue… Non, non… Il a du y penser, au tout dernier instant, alors qu’il avait déjà sauté. Son fils m’a dit qu’il avait les deux mains crispées sur la corde quand il l’a trouvé, en rentrant de l’école. Plus tard, à l’hôpital (on avait mis Maurice dans une espèce de grand frigo), le médecin chef m’a dit qu’il s’était brisé le cou et était mort instantanément. C’est pendant ce court instant (une fraction de seconde), entre le rebord en bois de la plateforme de l’entrepôt et le sol en ciment qu’il a du réaliser qu’avec la vie, il perdrait aussi la vue, un des seuls sens qui lui restait. Alors, il a essayé de dégager son cou de la corde. Mais il ne s’était laissé aucune chance.

Avec deux autres personnes, c’est moi qui l’ai mis dans le cercueil de contreplaqué offert par la mairie. Quand un infirmier a ouvert la porte du frigo,  les malades valides venus aux nouvelles, en voisins (le frigo était planté au milieu de la cour de l’hôpital, tel un monolithe), se sont égaillés dans toutes les directions comme des moineaux. L’infirmier a appelé le jardinier qui faisait semblant de ne pas être là et à trois nous l’avons tiré du frigo.  Maurice était enveloppé dans une couverture de l’armée. Je n’ai pas vu son visage, juste ses pieds, nus. Nous l’avons collé dans le cercueil et nous avons vite posé le couvercle dessus. Le jardinier, l’infirmier et moi nous nous sommes mis à clouer le grossier panneau de bois en tapant comme des sourds, le jardinier avec le dos de sa hache, l’infirmier avec un marteau et moi avec une grosse pierre. Nous ne nous sommes arrêtés que lorsque la boite de clou a été vide.

J’avais dit à Robert, le fils de Maurice, de m’attendre dans mon truck . Une fois la mise en bière achevée, je l’ai appelé pour nous aider à porter le cercueil. Robert, fruit des amours éphémères de Maurice et d’une tahitienne, était un adolescent efflanqué d’une quinzaine d’années,  mais au poulailler il abattait déjà l’ouvrage de plusieurs hommes. Nous avons glissé le cercueil sur le plateau arrière du truck. Comme il était trop grand, j’ai du laisser la ridelle abaissée. J’ai demandé au jardinier une corde pour amarrer le cercueil. Il est revenu quelques instants plus tard avec une fine cordelette…verte. Je lui ai demandé… Ce n’est quand même pas avec cette corde que Maurice… L’autre a secoué énergiquement la tête… Non, non, celle-là les gendarmes l’ont gardée… Pièce à conviction (le jardinier était un fan de Perry Mason) !

Le trajet se passa sans histoires. Un petit cortège improvisé s’était formé devant la mairie. Quelques voitures. Des commerçants surtout, les principaux clients de Maurice. Le chinois m’a tout de suite demandé… Et pour les œufs, comment on va faire ? C’est toi qui vas t’en occuper, hein ? L’idée me parut grotesque, mais je n’avais jamais entendu le chinois dire autant de choses à la fois. Il devait être salement secoué !

Quelques copains sont montés à coté du cercueil. Ils étaient habillés en blanc, la couleur du deuil ici. L’un d’entre eux tenait un ukulélé et un autre, une caisse de bière.

En arrivant à H***, trois heures plus tard, ils étaient complètement ivres et chantaient à tue-tête : en descendant de la montagne en pyjama…

Il y eut une courte cérémonie dans la petite chapelle de H***. Le cercueil recouvert de colliers de fleurs. Le chœur des pleureuses et leurs chants si tristes. Nous pleurions tous, même et surtout le chinois. Lui, il beuglait. Puis Maurice s’est mis à faire de drôles de bruits dans sa boite et les ivrognes ont commencé à se battre.

Il nous a fallu une bonne demi-heure pour hisser le cercueil au sommet de la bute. En arrivant au petit cimetière, à peine une vingtaine de tombes, nous étions maculés de poussière rougeâtre et de transpiration. Un beau trou, bien profond, avait été creusé un peu à l’écart, sous un banian. Deux pelles étaient restées fichées dans le tas de terre. Le cercueil fut descendu dans la fosse. Les pleureuses, un peu essoufflées, reprirent leurs lamentations, tandis qu’à tour de rôle, nous jetions des pelletées de terre sur le cercueil, jusqu’à ce que l’excavation eût été entièrement comblée. Puis, je ne sais pourquoi, le boucher, un popaa contrefait et malingre, entonna d’une voix de stentor, au timbre étonnement juste : j’irai revoir ma Normandie (Maurice était parisien)… Les parois des falaises abruptes environnantes répercutèrent longtemps les paroles de cet étrange chant dans l’atmosphère surchauffée de cette fin de journée. Puis, comme le veut la coutume, chacun défila devant Robert et lui tendit une enveloppe contenant un nombre plus ou moins important de billets de banque.

Sur le chemin du retour, Robert me dit, c’était un bel enterrement, hein ? Je lui répondis, oui, c’est le plus bel enterrement qu’il m’ait été donné de voir.

Je ne mentais pas…

Commentaires

Très touchant, Manutara. C'est ce regard plein d'humour et sensible qui est précieux !

Écrit par : Fleur | 03 novembre 2005

Apres le suicide, l'enterrement !
Derrière ton humour subtile et joliment drôle je sens une pointe de morosité !

Écrit par : dilou | 03 novembre 2005

Les commentaires sont fermés.