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01 novembre 2005

Le suicide

La voix de Kelly résonnait, lointaine (deux kilomètres au moins, mais c’était les débuts de la téléphonie à T***), dans le vieux téléphone de bakélite noire encore équipé de l’un de ces cadrans rotatifs dans lesquels l’index restait coincé à un stade indéterminé de la composition du numéro…Pendu, Maurice s’est pendu aux environs de quinze heures cinq (Kelly s’occupait de l’horloge de la mairie et de pas mal d’autres choses) avec une cordelette de nylon verte (elle avait le sens du détail)… Je parvins à balbutier… Verte ?... Oui, parfaitement, verte, comme celles que vend le chinois. Il a amarré l’une des extrémités aux poutres de l’entrepôt, a passé l’autre autour de son cou et hop, il a sauté. C’est son fils qui l’a trouvé en rentrant de l’école… Je l’interrompis…  Et, il est… mort ?... Non, quelle idée, il est un peu secoué mais il va bien. Il est avec moi… Qui ? Maurice ?... Mais non, quelle idée (elle adorait cette expression au point d’avoir été surnommée Kelidé, surnom, qui, avec le passage du temps, s’était mué en Kelly), je parle du fils, Robert. Maurice lui, est décédé. Il s’est mis la corde autour du cou et… Oui, merci Kelly, je crois que j’ai compris. C’est affreux ! Quand je pense, que cet après-midi encore j’ai parlé avec lui…Quelle idée ! Et, il était vivant ?... Bien sûr, comment veux-tu… Ah, mais tu sais avec les tupapaus (les morts), il faut s’attendre a tout. Moi qui te parle, j’ai un soir retrouvé mon beau-frère dans mon lit… Ah ? Mais je ne vois pas bien… Mais si ! Figure-toi qu’il s’était tué le matin même en tombant de cheval !... Je songeai qu’à tout prendre, il n’y avait qu’un mort pour avoir envie de se glisser dans le lit de Kelly !

En raccrochant, je songeai…quel con ! Je savais que Maurice avait des problèmes financiers, moi-même je lui avais plusieurs fois avancé de petites sommes qu’il m’avait scrupuleusement remboursées, mais de là à penser qu’il était pris à la gorge au point de se suicider ! J’étais abasourdi…

J’avais connu Maurice quelques années plus tôt, à mon arrivée à T. Je ne sais pourquoi, il avait jeté son dévolu sur moi dès notre première rencontre au bar du petit hôtel, « te moko ». Ou plutôt, si, je le sais. Il me l’a assez répété : j’étais jeune, riche et beau. En réalité je n’étais ni riche, ni beau, mais Maurice tenait à cette trilogie, non qu’il eut le moindre penchant pour les hommes (ses aventures avec la gent féminine étaient innombrables et légendaires), mais je représentais tout ce qu’il ne serait plus jamais. Dans sa jeunesse, la canonnière sur laquelle il servait avait rencontré une mine sur le Mékong. Il avait eu la moitié du visage arrachée et, si de nombreuses opérations de chirurgie esthétique avaient ramené les dommages au niveau de l’acceptable, il avait conservé une élocution à la fois nasillarde et caverneuse due à un trou dans le palais.  Les mots semblaient prendre naissance quelque part au niveau de l’estomac pour être charriés au milieu de gravillons invisibles jusqu’au nez d’où ils étaient expulsés dans un désordre indescriptible. Restait à trouver un auditeur capable de remettre de l’ordre dans ces interminables discours dont toute consonne avait été impitoyablement éradiquée. Ors, je me muai en cet infatigable auditeur quand j’eus compris que la surdité du malheureux dont les tympans avaient été crevés, n’avait d’égale que ma répugnance à élever la voix. Je crois que c’est pour cela aussi qu’il m’appréciait.

 Malgré son handicap, il était resté dans la marine comme électricien, fonction qui n'exigeait ni l'ouie ni la parole. Après l’Indochine, cela avait été l’Algérie puis la Polynésie. Il aurait pu prendre à Papeete la retraite confortable que lui avaient gagnée ses nombreuses années de service outre-mer, mais il choisit d’investir ses économies dans un élevage de poules pondeuses à T***. Il pensait que la période la plus dure de sa vie se trouvait derrière lui, mais c’est en enfer qu’il descendait, franchissant, un à un, tous ses cercles. Rien ne lui fut épargné : les épidémies, les ruptures de stocks d’aliments spéciaux sans lesquels ces misérables bestioles refusent de pondre le moindre œuf, les incendies, la sècheresse, les inondations et même la chute d’un tracteur sur le toit du poulailler qui fit s’effondrer une partie du bâtiment et tua des centaines de poules. Chaque fois Maurice reconstruisait, recommençait.

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