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29 octobre 2005

Une brève rencontre

L’autre jour, c’était mon anniversaire. Combien ? Je ne sais pas trop, tout au plus que chaque année j’ai un an de moins. Ca me fiche une trouille ce truc là. C’est vrai ! J’aimerais pouvoir vieillir en paix comme tout le monde ! Mais rien à faire, le progrès nous a rattrapé, même ici. : plus personne ne vieillit, c’est un ordre ! Il y en a bien qui essaient de temps en temps, les petits salopards, mais ils se font vite repérer et, hop, à l’asile où ils ne font pas de vieux os, ça je peux vous le dire !

Comme personne ne semble se rappeler que je suis né ce jour là, je décide de m’inviter au restaurant. La salle est comble : de la viande saoule. On boit beaucoup sous les tropiques et comme l’eau est douteuse, à peine si on ose se laver certains jours, on se rabat sur les vins et spiritueux. Ca tue aussi sûrement que l’eau, mais au moins ça fait marcher le commerce…

Je m’assieds à une petite table sur la terrasse après avoir salué de vagues connaissances d’un mouvement de tête désinvolte. A la table voisine, un jeune homme me fait face. Tandis que mes lunettes lisent le menu que je connais par cœur, mais sait-on jamais, mes yeux se fixent sur mon vis-à-vis. Un touriste. Il porte une chemise hawaïenne bleue couverte de fleurs d’hibiscus et un de ces pantalons auxquels il manque quelques centimètres pour atteindre le bas des chevilles. Il est plongé dans la lecture d’un épais livre dont je n’arrive pas à distinguer le titre. Il mâchouille entre ses dents un crayon. De temps en temps, d’une main nerveuse, irritée, il griffonne quelques notes, il en griffonne même tant que je suppose que les marges  doivent être pleines. Malgré sa jeunesse et sa beauté, ce garçon commence à m’intéresser. D’abord, à l’inverse des jeunes gens de sa génération, il ne tripote pas convulsivement un téléphone portable ou une de ces machines dont j’ignore l’emploi ou même le nom. Il n’a pas non plus d’écouteurs encastrés dans les oreilles. Il lit et prend des notes… et moi je le regarde. Mes yeux se sont habitués à la pénombre régnant sur la terrasse éclairée par quelques quinquets à pétrole plantés sur des perches. Le patron, un belge d’Ostende, trouve que ça donne à son établissement une touche de classe internationale. Mouais… Ca va surtout foutre le feu à la baraque un de ces soirs ! Le lecteur solitaire (ai-je dit qu’il était seul ?) est blond, pas de cette blondeur aryenne, presque blanche, qui m’insupporte au plus haut point, mais d’une blondeur métissée de châtain qui semble se répandre ça et là au gré de la tignasse emmêlée dans laquelle les doigts de sa main gauche tentent de se frayer un passage tandis que le crayon tenu entre le pouce et l’index de la main droite se meut élégamment  entre les pages du livre sans nom. Sans lever les yeux de son livre,  de la main gauche il se saisit de son verre rempli d’un liquide coloré et il boit… lentement. Tiens, il me rappelle quelqu’un… La serveuse arrive et je passe ma commande. Le son de ma voix fait se lever vers moi les yeux du  lecteur solitaire. Tout en parlant, je continue à l’observer. Je m’attends à un regard indifférent, voire irrité, de sa part. Non. Il me sourit en se tortillant sur sa chaise. Je ne lui rends bien évidement pas son sourire et détourne les yeux, vaguement gêné. Se pourrait-il qu’il en fût ? Autour de moi, ce n’est qu’un épanchement de chaires molles, une bouillie de faciès turgescents transpirant l’alcool, un tourbillon de bouches avides engloutissant des viandes dégoulinantes de graisse. Les gens ne se parlent pas, ne s’écoutent pas, ils éructent, se gobergent, pensent à leurs ventres, à leurs voitures, à leurs enfants pour lesquels ils se saignent aux quatre veines, les seules qui fonctionnent encore, les seules à charrier  ce lourd flux sanguin qui vient bleuir leurs lèvres et rougir leurs yeux. De tant manger et de tant boire, ils soufflent, halètent, s’étranglent. Tous des braves gens qui me valent cent fois, mais ils bouffent trop, c’est tout ! J’annule ma commande : pas de viande ce soir, juste un sashimi et une salade verte. Je pense aux thons rouges qui se vendent cent cinquante mille euros pièce à Tokyo. La longévité est à ce prix.

A présent, c’est mon jeune voisin qui m’observe. Je ne détourne pas les yeux cette fois. Je prends mon air, moi, mais vous n’y songez pas mon jeune ami, alors que je ne songe qu’à ça et nous finissons par éclater de rire tous les deux. Il se replonge dans son livre et y griffonne quelque chose. Quand il relève la tête, je fais une chose inouïe, inimaginable seulement deux secondes plus tôt : je l’invite à ma table, sans même desserrer les dents, juste d’un mouvement de la main vers le siège qui me fait face. Sans hésiter, il ramasse ses affaires et vient s’asseoir en face de moi. Nous déclinons nos identités, moi avec un rien de formalisme et lui avec naturel. Il s’appelle Peel, natif de Boston, étudiant en fin de je ne sais plus quel cycle. Il parle un très bel anglais. Il a pris une année sabbatique pour parcourir le monde. En lui désignant le livre à la couverture bordeaux, je rajoute : et pour lire… Lire ? Ah, ça, non ! J’ai assez lu pendant toutes ces années ! Maintenant j’écris ! Il ouvre son bouquin et laisse filer les pages entre ses doigts. A l’exception des cinquante ou soixante premières pages couvertes de mots tracés élégamment à l’encre bleue, les feuillets sont vierges. Et vous écrivez quoi ? (Je le sais, en anglais le voussoiement n’existe pas) Un roman ?... Non j’écris mon histoire…. Ah, une autobiographie ou un journal, plutôt ?... Peel se marre en se trémoussant. Il secoue la tête, ravi. Non, tu n’y es pas (lui me tutoie, ça c’est sûr). J’écris mon histoire… Oui, un journal ? Au lieu de me répondre il extrait de la poche de son pantalon une carte de l’île toute chiffonnée. Il l’étale en la lissant soigneusement. Tu peux m’indiquer de chouettes endroits en bord de mer où je peux planter ma tente ? Ah, Peel fait du camping ! Je prends son crayon tout mâchonné  et entoure d’un cercle deux ou trois spots dignes d’intérêt. Satisfait, Peel contemple la carte : tu vois, c’est exactement ce que j’appelle écrire mon histoire. Je n’écris pas ce que j’ai fait hier, ou même aujourd’hui, mais ce que je ferai demain ! Sur une carte tu ne traces pas l’itinéraire que tu as parcouru il y a un ou deux mois, mais celui que tu vas parcourir dans le futur. Tous les jours j’écris le jour suivant ! It’s fun, you know ! Et moi : but it’s creasy ! C’est un planning, aucune place pour l’imprévu ! Il absorbe le fond de son verre en gorgées bien espacées puis avale les glaçons en me regardant de ses yeux rieurs dont je n’arrive pas à déterminer la couleur. A la serveuse qui m’apporte mes tranches de thon cru et ma salade je fais signe de resservir à boire à mon ami. Il regarde avec envie mon assiette où les lamelles de thon d’un beau rouge s’alignent en rond. Je lui demande s’il ne veut pas commander à manger. En riant, il me répond qu’il n’en a pas les moyens, I am on a  shoe string budget… Comme il marche pieds nus, ça ne doit pas être facile tous les jours ! Je résiste à l’envie de l’inviter à manger. Au lieu de cela, je pousse l’assiette de sashimi vers lui et commence à manger ma salade. Je ne veux pas l’inviter à manger pour ne pas le blesser, mais je peux partager mon repas avec lui.  Il paraît plus étonné que gêné. Il est surtout affamé. Après avoir un peu calmé sa faim, il se rappelle que je suis resté sur la mienne. Il tapote le livre sans nom. Un planning, un agenda ? Non, non ! J’écris juste mon histoire, celle de demain. Je n’utilise pas le futur mais le présent, puis, pendant vingt-quatre heures j’oublie ce que j’ai écrit, et, le jour suivant, je compare. J’apporte quelques corrections dans la marge, au crayon, lorsque l’histoire écrite ne correspond pas à l’histoire vécue. Mais dans l’ensemble ça colle !... Ah, d’accord, vous essayez de prévoir le futur, mais osez me dire que ce futur écrit n’influence pas votre présent vécu !... Et le bougre, ose ! Il prétend avoir la capacité d’oublier tout ce qu’il a écrit et de vivre sa journée comme bon lui semble. Je proteste, mais tout le monde fait des projets, sait en gros ce qu’il fera demain. Tiens, il voyage, donc il est bien obligé de réserver ses places dans l’avion, prévoir ses destinations… Et lui, pas même, il a acheté un billet tour du monde et se pointe à l’aéroport, choisissant au dernier instant sa destination en fonction des places disponibles. Pour le logement, il a sa tente. Il a fini mon assiette de thon et lorgne à présent sur ma salade que j’ai à peine touchée. Je lui en fais cadeau comme je lui aurais donné ma chemise, ma montre, mon portefeuille, le peu de temps qu’il me reste à vivre juste pour qu’il continue à me parler. Brusquement, je songe à quelque chose : cette rencontre, que vous n’avez sûrement pas planifiée, comment allez vous l’inclure dans votre histoire ?... De l’huile dégouline de son menton, il cherche une serviette, je lui tends la mienne. Après s’être essuyé avec grâce, il ouvre son livre et m’explique d’une voix patiente : encore une fois, je ne prévois rien, j’écris mon histoire sans souhaiter particulièrement qu’elle se produise. J’écris au stylo à encre tous les soirs le jour suivant (il a bien dit I write the next day et non about the next day)  et arrivé à la fin de la journée, j’ajoute des notes au crayon. Evidemment pour toi j’ai du rajouter quelques détails… Des détails, ouais, ouais, à moi on ne la fait pas : il réécrit son histoire au fur et à mesure. Dévoré de curiosité, je lui demande si je peux voir sa relation d’aujourd’hui écrite hier soir. Il hésite un moment, puis me dit, d’accord, lis le dernier paragraphe de l’avant dernière page. Il nous concerne. Mais ne tourne pas la page, après tout il n’est que neuf heures du soir, ce serait dommage…

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26 octobre 2005

Dialogue avec un canard

Le mouvement, voilà la solution ! Je viens de rentrer d’un voyage en Europe durant lequel j’ai parcouru six mille kilomètres en un peu plus d’une quinzaine de jours sur les routes de France, de Suisse, d’Allemagne, de Hollande et de Belgique au volant d’une merveilleuse voiture, la Ford faux cul au moteur subtilement turbo déprimé ! Parti d’un point A pour rejoindre ce même point A, deux semaines plus tard. Absurde me dira-t-on ! Au prix où est l’essence, j’aurais mieux fait de rester en A dès le départ. Oui, mais alors je ne serais pas parti et le moteur fonctionnait au diesel. Mais là n’est pas la question. Je suis comme les requins : le mouvement m’est indispensable pour vivre. Il me rajeunit. En rentrant en A, j’avais toujours aussi peu de choses à y faire qu’à l’aller, puisqu’en réalité je n’habite pas là, mais j’avais perdu quelques années et cinq kilos. Un vrai jeune homme, non que je sois vieux, mais quand même… Et pourtant… D’habitude, je fais trois heures de kayak par jour et ne mange qu’une fois et là j’ai fait trois repas par jour et, tout en conduisant à longueur de journée, je me  gavais de limonades. Bien entendu, je n’ai rien vu des pays que j’ai traversé, d’ailleurs il n’y avait rien à voir : le brouillard recouvrait tout ! J’avalais avec avidité des kilomètres de bitume et de Wurst. De retour en A, j’ai attendu mon avion pour rentrer à B, où j’ai probablement aussi peu de choses à faire qu’en A, mais comme ça fait vingt ans que je n’y fais rien, j’y ai mes habitudes dont un tas de gens font partie même s’ils ne comprennent pas bien ce que je fais là. Quand une personne me croise dans la rue du village elle demande toujours, tu arrives ou tu pars ? J’avoue qu’en vingt ans je ne suis pas arrivé à grand-chose et pourtant je suis parti de rien ! Du coup, je saute dans le premier avion qui est aussi le dernier puisqu’il n’y en a qu’un et je vais voir ailleurs si j’y suis. Mais en général quand j’y arrive, je suis déjà reparti !

En attendant mon avion à A, je prends une chambre à l’hôtel « Résurrection » en espérant ne pas être déjà mort. La réceptionniste est une femme qui serait sans doute  belle si elle ne pensait être encore jeune. Ca lui flanque un sacré coup de vieux. Je lui demande si on accepte les chiens dans son établissement. D’un air méfiant elle se lève et scrute le plancher autour de moi. Pourquoi ? Vous avez un chien ?... Non, mais je pourrais en avoir un !

C’est vrai ça, on ne sait jamais avec ces choses là ! On se réveille un matin et on a envie d’avoir un chien, sauf que moi je n’en ai pas envie, rapport à la grippe aviaire qui ne touche pas les chiens, mais les canards et je suis certain que si je prenais un chien je lui achèterais un canard, histoire qu’il ne se sente pas trop seul quand je partirais en voyage.

Justement à propos de canard, il m’est arrivé une drôle d’histoire. Je m’installe dans ma chambre. La réceptionniste m’avait dit : vous ne pouvez pas vous tromper, il y a un Apollon à côté de la porte. Je me dis, chic, voilà un hôtel où l’on sait recevoir le client ! C’est juste le buste sans bras d’un jeune homme qui regarde d’un air désolé son zizi miniature. Une pauvre chose en faux marbre.

La chambre est jolie. Dans un coin, un énorme téléviseur posé en équilibre instable sur un minuscule réfrigérateur. J’ouvre, il est vide à l’exception d’une boite de cacahuètes. Je mets mes lunettes. Non, ce sont des préservatifs parfumés au fruit de la passion. L’emballage est vide. Je retire une note baignant dans une flaque d’eau glacée : pour les extras, s’adresser au garçon d’étage. Je repense au jeune homme manchot. J’ouvre la fenêtre : elle donne sur une vaste terrasse commune à plusieurs chambres. J’ai l’impression d’être le seul client. Au loin, une mare sur laquelle quelques canards achèvent de mourir de désespoir. Je m’assieds à une table en fer forgé recouverte d’une nappe en toile cirée qui ne se déchire-salit-froisse-rétrécit jamais. Je contemple le paysage en me disant que bientôt, je ne le verrai plus. Je suis très fort pour contempler et définitivement prendre congé. Brusquement, un bruit me fait lever la tête, un peu dans le genre flop-flop, bien que cela ait pu être flap-flap, je ne peux l’affirmer avec certitude. Il faudrait le demander à Bougrain-Dubourg, s’il a le temps, entre deux raouts avec les chasseurs…Toujours est-il qu’un canard atterrit lourdement sur la toile cirée. Il me dévisage un moment de ses petits yeux ronds, penche la tête à gauche, puis à droite et me demande : tu arrives ou tu pars ? Puis, sans attendre ma réponse, parce que dans le fond il s’en fout, il s’envole en se marrant, gnark, gnark, gnark (là aussi faudrait demander à BD). Histoire de ne pas être venu pour rien, il lâche une fiente sur le visage d’un angelot qui, figé sur la balustrade, les ailes déployées, essaie en vain de s’envoler depuis un quart de siècle…

 

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22 octobre 2005

L'Alpsee

Tandis que la foule se pressait pour visiter les châteaux de Louis II de Bavière d’une vulgarité toute germanique, je n’avais d’yeux que pour ce beau lac étrangement préservé de toute pollution humaine. Béni soit ce souverain dégénéré : c’est grâce aux deux horreurs qu’il a faites construire que les hommes n’ont pu en commettre d’autres sur les rives de ce lac aux eaux transparentes. Avec la promenade sur le Léman, la randonnée le long des berges de l’Alpsee fut le moment le plus agréable de mon séjour européen. J’aime les lacs, ces grandes tombes humides. J’aurais juste voulu pouvoir y ramer des heures sur une de ces grandes barques définitivement amarrées, en attente de la belle saison prochaine.

Je ne crois pas que ce soit dans ce lac que Louis II a eu un regrettable accident, mais c’est tout de même un très bel endroit pour mourir !

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19 octobre 2005

Sans commentaires

Houellebecq, encore (la possibilité d’une île)…

 

 

« Pendant la première partie de sa vie, on ne se rend compte de son bonheur qu’après l’avoir perdu. Puis vient un âge, un âge second, où l’on sait déjà, au moment où l’on commence à vivre un bonheur, que l’on va, au bout du compte, le perdre. »

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06 octobre 2005

La nouvelle vieillesse

En attendant mon avion pour Papeete, j’ai acheté à Roissy le dernier livre de Houellebecq, la possibilité d’une île. Un tel titre ne pouvait qu’attirer mon attention, si j’ajoute que la critique littéraire française  déchire l’ouvrage à belles dents, (mais les français ont pour la réussite quelle qu’elle soit une répulsion innée), j’étais certain de me trouver face à une œuvre de qualité. Je ne fus pas déçu ! Je ne lis guère plus ces derniers temps. Dans le temps oui, un ou deux livres par jour, mais j’avais alors tout mon temps. Je ne veux pas dire par là que j’avais plus de loisirs qu’aujourd’hui, mais simplement que j’étais jeune et que j’y voyais clair. Cette espèce de cécité qui s’empare de l’homo sapiens à la fin de la quarantaine et qui l’empêche de voir avec clarté tout ce qui se trouve à moins d’un mètre de ses yeux, ne m’a pas épargné, moi qui m’étais juré de ne jamais vieillir. Alors je ne lis plus ou plutôt je me suis mis à écrire, puisque les lettres qui s’affichent sur mon écran d’ordinateur ne se dérobent pas encore trop à ma vue et mes doigts ont conservé la mémoire du clavier, ce qui, bien sûr ne fait qu’empirer les choses quand j’éteins mon ordinateur et que j’essaie de lire ou d’écrire sur un autre support. Alors je n’éteins plus mon ordinateur ou si peu, et lorsque je le fais je me hâte de quitter ma maison, afin d’accroître mon champ visuel. Bien entendu, je me suis fait faire des lunettes pour gérer le quotidien, mais je les hais ! C’est paradoxal : plus nous nous enfonçons dans la vieillesse et plus nous devons regarder au loin pour y voir quelque chose alors même que nous n’avons plus aucun avenir. Trêve de jérémiades, j’en viens au livre de Houellebecq. J’avais devant moi la perspective d’une vingtaine d’heures de vol et comme le système vidéo sur les avions d’Air France long courrier ne fonctionne que rarement, que je ne dors jamais en avion avec tous ces inconnus autour de moi, il fallait bien que je trouve à m’occuper l’esprit. Donc je me résignai à chausser mes lunettes abhorrées et à allumer ma liseuse malgré les regards courroucés que me jetaient mes voisins, car il faut préciser que ces vingt heures de vol sont exclusivement nocturnes puisque nous partons de nuit et volons vers l’ouest. Dès que le dîner a été servi, l’équipage éteint les lumières, histoire d’avoir la paix. C’est vrai que quatre cent passagers pour une dizaine d’hôtesses et de stewards, ça fait beaucoup. Je m’aperçois que les seuls membres d’équipage vraiment aimables sont ceux qui ont dépassé la quarantaine. Les jeunes sont vraiment odieux, de vrais nazis, mais cela ne fait que refléter la société d’une manière générale…Et Houellebecq dans tout ça ? J’y viens. Tandis que j’essaie d’avancer dans ma lecture malgré les ondes négatives que me lancent mes voisins immédiats qui veulent faire dodo parce qu’un français moyen ça fait dodo après dix heures du soir, en plus ils sont tous plus jeunes que moi, mal élevés, enlèvent leurs godasses, puent des pieds, ronflent comme des cochons et gueulent ensuite qu’ils n’ont pas pu fermer l’œil parce qu’un vieux con n’a pas éteint sa liseuse…Bref, malgré cet environnement éminemment hostile, je progresse dans la lecture du dernier Houellebecq et me rends compte avec horreur ou plutôt délice que j’aurais pu écrire chaque mot que je lis. Je ne parle pas du style bien sûr, c’est un écrivain, moi non, mais du contenu. Ainsi, il écrit :

« …je ne pouvais que confirmer leurs premiers soupçons, leur instiller malgré moi une vision désespérée de la vie : non ce n’était pas la maturité qui les attendait, mais simplement la vieillesse ; ce n’était pas un nouvel épanouissement qui était au bout du chemin, mais une somme de frustrations et de souffrances d’abord minimes, puis très vite insoutenables ; ce n’était pas très sain, tout cela, pas très sain. La vie commence à cinquante ans ; à ceci près qu’elle se termine à quarante. » Après avoir lu ces lignes, je me suis un court instant demandé si je n’étais pas Houellebecq tant elles reflétaient ma conviction intime.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la possibilité d’une île est un livre sur la vieillesse, pas la vieillesse telle qu’on l’entendait il y a trente ans,celle des septuagénaires et des octogénaires (jamais, à cette époque, il ne serait venu à l’idée de qui que ce soit de dire qu’un homme ou une femme de cinquante ans était vieux ou vieille), mais la nouvelle vieillesse (comme on parle de nouvelle pauvreté), celle des hommes et des femmes de plus de quarante ans. C’est un livre sur le totalitarisme que la jeunesse et la beauté sont en train d’instaurer en ce début du vingt et unième siècle et ses conséquences sur la survie de l’humanité. Bref un chef d’œuvre !

 

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