« Eros sans euros | Page d'accueil | La dernière page »
16 octobre 2005
La dernière page
Je relis nos deux journaux, qu’on ne peut plus dire croisés mais superposés et je trouve le mien impersonnel, froid, insipide, comme si la proximité du journal d’Olivier m’avait inhibé. Dans le sien, il y a quelques très belles pages. Celle sur les clochards est splendide. Nous nous étions jurés de tout dire et en fin de compte, tout cela n’est, à la rigueur, que tout juste sympathique comme le note avec une certaine cruauté un commentateur. Et pourtant, notre relation est tout sauf sympathique, elle est même profondément antipathique. D’abord elle est antipathique dans le sens que l’on donne d’habitude à cet adjectif : elle ne peut susciter que réprobation d’abord et surtout dans ce triste univers gay où l’on ne tolère que les unions légitimes (n’y réclame-t-on pas le mariage à corps et à cris) entre deux êtres jeunes et beaux. Au reste du monde nous devons, sans doute, donner l’image de l’association d’un vieux pervers et d’un jeune débauché ! Mais surtout, et là j’utilise l’adjectif dans son sens premier, nous sommes profondément antipathiques l’un à l’autre : le jeunesse d’Olivier me blesse, ma vieillesse l’ennuie. Je le voudrais différent (des autres pédés), il me voudrait semblable (à lui). Je suis impatient, lui se hâte lentement. Il déguste à petites bouchées quand moi j’engloutis voracement. Il boit de la vodka, moi de l’eau gazeuse. Il trouve les éoliennes affreuses, moi magnifiques. Il aime Hambourg, moi Amsterdam. Il lit Renaud Camus, moi Henry de Monfreid. Il va au théâtre, moi au cirque. Son père est communiste, le mien était un grand bourgeois. Je voulais connaître sa mère, il ne me présente même pas à sa sœur… Bref, nous étions faits pour ne jamais nous rencontrer.
Et pourtant… Il a accepté de mettre des chaussures de marche et moi des chaussures de ville. Il s’est mis à l’eau gazeuse et moi à la vodka. Nous avons visité Amsterdam après être passés par Hambourg. J’ai lu un livre de Renaud Camus et ne désespère pas de lui faire lire du Monfreid (ce vieux filou était totalement politiquement incorrect, ça devrait l’intéresser). Je ne verrai jamais sa famille, mais après tout, lui non plus ne connaîtra jamais la mienne.
Alors quoi ? C’est ça l’amour ? Jamais vu un truc pareil ! Il m’avait semblé être heureux pourtant… Cela faisait vingt ans que j’en avais fini avec toutes ses conneries. A trente ans j’ai pris deux résolutions : ne plus mettre de shorts et arrêter de tomber amoureux. Il me semblait, alors, avoir eu ma dose de sentiments pour le restant de mes jours. Il vaut mieux prendre sa retraite jeune et en bonne santé, que vieux et décrépi !
A l’époque, un couple composé de deux hommes d’une trentaine d’années avait débarqué, ici, sur mon île .Deux popaa. C’est vrai qu’on vit à l’écart du monde, ici, mais tout de même, les gens ont vite compris de quoi il retournait. Ils se sont marrés un coup, ont haussé les épaules et sont passés à autre chose. Mais les gars, deux fonctionnaires, ne l’entendaient pas de cette oreille. Ils voulaient de la reconnaissance et du respect. Ils ont commencé à casser les pieds à tout le monde avec leurs histoires de pédés. Ce sont de braves gens ici. Les deux popaa pouvaient bien faire leurs cochonneries chez eux, même en laissant portes et fenêtres ouvertes. Tout le monde s’en foutait ! Mais du respect ? De la reconnaissance ? Pour quoi faire ? Et les autres, quand ils jouaient avec leurs femmes, est-ce qu’ils en demandaient, eux, du respect et de la reconnaissance ? Comme me disait alors mon voisin, un sage… tu vois, le matin, il y a les gens qui boivent du café et ceux qui boivent du thé. Moi, je ne comprends pas qu’on puisse boire du thé et la majorité des gens pensent comme moi. Mais ce n’est pas pour cela qu’on va emmerder les buveurs de thé ! Après tout, chacun ses goûts ! Maintenant, faut pas que les buveurs de thé viennent nous casser le cocoro avec leur flotte colorée en nous disant que c’est la seule boisson valable et que tout le monde devrait en boire au moins une fois dans sa vie ! Nous buvons du café, ils boivent du thé. Oti ? Terminé !
Tout en parlant, de ses grosses mains poilues, il se saisit successivement des caféinomanes et des théinomanes, presque avec affection, puis il les déposa dans des espaces imaginaires bien distincts, quelque part entre le ciel et le terre, bien à l’écart, lentement, avec précaution, comme s’il avait eu peur de les casser.
Moi, j’optai pour le jus de fruit et l’exercice physique intensif. Tout cela fonctionna à merveille pendant vingt longues années. En regardant la gay parade à la télé, je ricanais doucement, ayant totalement oublié que, dans le fond, j’étais l’un des leurs. Puis vint ce jour… et Internet créa Olivier ! Je sais : je l’ai répété cent fois, cela devient une rengaine, mais c’est tellement absurde que j’espère, à force de le dire et de le redire, que cela finira par prendre un sens. Ma vie est devenue un cauchemar. J’ai perdu tout intérêt pour ce qui, jusqu’alors, faisait mon existence. Jour et nuit, je ne pense qu’à lui. Quand nous nous rencontrons c’est encore pire : je voudrais lui dire tellement de choses, qu’en fin de compte je ne lui dis rien. Lui, de son côté ne parle pas beaucoup. Si… L’autre soir, à Amsterdam… J’avais bu. L’ai-je déjà dit ? Durant ce voyage Olivier a essayé par tous les moyens de me faire boire. Sans doute pour me faire parler. Je lui avais dit une chose qui l’avait mis en colère. Une colère noire. Jamais je n’avais vu Olivier aussi fâché ! Et pourtant, il m’a dit des choses sublimes ce soir là, de celles que je voulais entendre depuis longtemps ! Bien entendu, le lendemain, il niait les avoir dites ! Alors, que faire ? Tourner la page, me répondrait mon voisin en essayant vainement de dissimuler un sourire. Mais voilà, il y a un petit problème : je suis arrivé à la fin du livre et il n’y a plus de page à tourner. Alors j’essaie de faire durer celle-ci, la dernière, le plus longtemps possible. Elle est si belle…



Trackbacks
Dimanche 16 octobre 2005
C’était l’anniversaire d’Esteban, mais j’ai oublié. Hier, il a failli se noyer : son kayak a chaviré, et il lui a fallu une heure pour le rejoindre (la pagaie entravait sa nage) et se hisser dessus, épuis...
Trackback par : Oliviermb | 16 octobre 2005
Commentaires
Je suis désolé de vous avoir froissé; dans ma bouche, si on peut dire, "sympathique" est un beau compliment; je voulais dire que j'ai fait en quelque sorte le voyage avec vous, tout en restant, bien évidemment, comment peut-il en être autrement, à la surface des choses.
Le conseil de lire Henry de Montfreid n'est pas perdu pour tout le monde.
Et bon anniversaire donc.
Ecrit par : Pierre Tombale | 16 octobre 2005
Ne dit-on pas que les contraires s'attirent ? Les différences qui les opposent seraient complémentaires et stimulantes pour la relation !
Je ne m'ennuie pas à vous lire !
Bon anniversaire alors .
Ecrit par : dilou | 16 octobre 2005
Mais non, Pierre Tombale, vous ne m'avez pas froissé!
Un grand merci à Dilou et à vous pour vos voeux de bon anniversaire!
Ecrit par : manutara | 17 octobre 2005
Malheureux! N'allez pas dire à Manutara qu'il est froissé, il pourrait y voir une allusion à son âge (il entendrait qu'il est ridé)!
Ecrit par : oliviermb | 17 octobre 2005
De fait, j'ai l'impression que ce projet que nous avions de publier nos journaux ensemble, au même endroit, leur a enlevé un petit quelque chose, une dimension, peut-être. Publiés sur une même page, ils sont plus plats. Alors que la dernière fois, la navigation d'un blogue à l'autre donnait comme une troisième dimension, et participait du plaisir du lecteur.
Ecrit par : oliviermb | 17 octobre 2005
Cher Manutara, je suis heureuse de vous retrouver sur votre île, ...entre le ciel et l'eau ! Un île qui semble offrir tant de libertés, en réalité : espace clos, protégé, le refuge ultime. Quelle chance pour vous qu'elle soit en même temps un morceau de paradis !
J'ai lu avec grand plaisir vos journaux de voyage. Je crois qu'Olivier a raison quand il dit que c'était une erreur de les mettre sur un même site, surtout si on l'appelle "Décalage horaire". Le ping pong précédent sur vos deux sites leur donnait plus d'individualité.
Mais je m'attriste de vous, de te (je l'ai déjà cité: je dis tu à tous ceux que j'aime, même si je ne les connais pas !) de te retrouver amer, aigri, la lippe boudeuse (j'imagine), le virage de l'âge est-il à ce point douloureux, ou est-ce seulement plus difficile d'aimer beaucoup plus jeune que soi ? Te serait-il possible de tomber amoureux qu'un quarantenaire (quel horrible terme !) ?
Je suis tous les échanges entre Olivier et toi avec d'autant plus d'intérêt que je suis mère inquiète d'un homosexuel de 41 ans. Nous ne parlons jamais de sa vie privée (pas plus d'ailleurs que je n'en discute avec son hétéro de frère : c'est de ma faute, je n'y arrive pas). J'ai peur qu'il ne soit pas aussi heureux qu'il ne mériterait de l'être et je redoute davantage encore pour lui un avenir très solitaire. J'ai choisi, moi, la solitude il y a plus de 30 ans ; ça me permet d'aimer davantage de personnes et de ne plus rien en attendre, et après tout, je suis assez heureuse comme ça !
Manutara, sois heureux : la dernière page peut être très très longue, mais très très belle.
Ecrit par : les-melis-melos-de-maola | 17 octobre 2005
Comment peux tu savoir que c'est la dernière page ?
Evidemment, si tu continues à faire "joujou" avec des vagues de je ne sais combien de noeuds....
Ecrit par : dilou | 17 octobre 2005
Bonjour Maola. Pour répondre à ta question de savoir si je pourrais tomber amoureux d'un quadragénaire, je dirais que pour moi l'âge et l'aspect physique sont sans importance. J'irais même plus loin, je dirais que le sexe même (j'entends par là le genre) est sans importance. Il se trouve qu'Olivier est un homme jeune et beau. Pur hasard ! Heureusement qu'il a un caractère de cochon, sinon je pourrais croire que j'ai de la chance! Le fait qu'il ne m'aime pas m'affecte étonnement peu, contrairement à ce qu'il a pu dire dans son blog. Il apprécie ma compagnie (hors les murs de sa ville), cela me suffit!
Ainsi mes écrits laissent transparaître une certaine amertume?
C'est que je n'ai pas choisi l'époque dans laquelle je vis. Il ya trente ans, nous, les jeunes, étions royalement méprisés. Il n'y en avait que pour les quinquagénaires! Aujourd'hui...et bien aujourd'hui, pour reprendre les mots de Houellebecq, " la vie commence à cinquante ans, c'est vrai; à ceci près qu'elle se termine à quarante "...
Ecrit par : manutara | 17 octobre 2005
Moi une bretonne avec cette mer si près, je suis vraiment ignare: je t'ai relu. Donc, les creux c'est pour les vagues, les noeuds c'est pour le vent !
Ecrit par : dilou | 18 octobre 2005
Un puriste dirait que la mer était forte avec un vent de force six!
Ecrit par : manutara | 18 octobre 2005
Ecrire un commentaire