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14 octobre 2005

Eros sans euros

Un jour, pendant notre voyage, je voulus laisser à la fin d’un repas particulièrement réussi un généreux pourboire. J’avais payé avec ma carte, mais je répugne à inscrire à la main sur le reçu le montant du pourboire, dans la crainte d’une manipulation toujours possible ou dans celle d’une mauvaise interprétation de mon écriture fantaisiste. Dépourvu de petites coupures, je demandai à Olivier s’il ne pouvait m’avancer une vingtaine d’euros. Il fouilla dans ses poches, prit un air désolé et me répondit qu’il avait changé de pantalon, oubliant son argent dans son autre vêtement à l’hôtel. Pour me consoler, il ajouta, de toutes façons je n’ai emporté que quinze euros. Je me mépris et lui dit, bah, quinze euros cela fera l’affaire. Mais lui, non, tu m’as mal compris, je voulais dire par là que je n’ai emmené que quinze euros en quittant Mont de Marsan ! Charrette alors (comme disent les vaudois) ! Partir pour un voyage de trois semaines à l’autre bout de l’Europe, avec quinze euros d’argent de poche, voilà qui n’était pas banal pour un presque trentenaire ! Je savais Olivier coincé du portefeuille, mais pas à ce point quand même ! Je me moquai gentiment de sa pingrerie mais il me répliqua, je ne suis pas avare…je suis pauvre. Les lazzis et les quolibets dont je m’apprêtais à le couvrir, restèrent coincés au fond de ma gorge. J’oublie toujours ce détail, tant Olivier se meut avec élégance dans les endroits les plus huppés, tant est grand son désintérêt lorsque nous parcourons les rues bordées de magasins aux vitrines alléchantes. Il a le comportement d’un vieux riche ! Il n’y a que les librairies qui l’intéressent. Là, oui, il se laisse aller. Durant une heure, il choisit ses livres, me les montre non pas pour que  je donne mon aval, mais juste par courtoisie, puis il les dépose à la caisse et je paie, tout naturellement, en ayant l’impression que c’est lui qui me fait une faveur ! J’avais dès le début de notre relation, lorsque je l’invitai à venir voyager avec moi, été ravi de voir le naturel avec lequel il acceptait mon rôle. De toute façon, me confia-t-il, il y a quelques temps, même en vidant mon compte en banque, je serais incapable de financer ne serait-ce qu’une seule de nos journées de voyage, alors…

 De la même manière, en voyage, Olivier, qui n’a pourtant pas sa langue dans la poche, ne communique plus avec le monde extérieur que par mon intermédiaire. C’est un rude exercice pour moi qui répugne même à demander l’heure à quelqu’un. Parfois, j’avoue que je recule devant l’obstacle. L’autre soir, c’était à Hambourg et je crois que nous étions tous les deux déprimés par l’ambiance de cette ville, Olivier, parce qu’elle semblait ne plus correspondre à son souvenir, moi, parce qu’à deux ou trois exceptions près ( Paris n’en fait pas partie ), je hais toutes les villes. Nous étions tous les deux reclus dans ma chambre et hésitions à sortir pour aller manger. Olivier trouva la solution : le room service. Je hais le room service, parce qu’il faut parler au téléphone à un inconnu. De manière péremptoire, je décrétai, il n’y a pas de room service dans cet hôtel. Mais Olivier avait déjà le menu en main et me passait sa commande en concluant par l’inévitable, allez, demande. Je contemplai un instant le téléphone comme s’il se fut agi d’un cobra cracheur prêt à bondir pour m’asperger de son venin. Nous finîmes donc la soirée au restaurant de l’hôtel, servi par un vieux pédé (un poil plus jeune que moi quand même) qui, tout en nous jetant des regards lubriques, éclatait à tout propos d’un rire aigue en bondissant comme un cabri. Je me rappelai alors que notre hôtel était « gay friendly » ! Tandis que je tentai d’arracher un morceau de chair comestible à mon canard décédé lors de la dernière glaciation et ranimé au micro-onde, j’essayai d’imaginer le maître d’hôtel copulant avec le sommelier, un grand garçon dégingandé auquel Olivier fit les yeux doux. Cette vision s’avérant aussi peu ragoûtante que mon volatile, j’abandonnai le Herr Ober à ses ébats imaginaires, la volaille à mon assiette et me rabattit sur l’Apfelstrudel nappé de chantilly tout en me demandant, pour la centième fois depuis notre départ, ce que je fichais avec Olivier et comment il se faisait que nous prissions tant de plaisir à notre mutuelle compagnie! Cependant, tandis que je dégustais ma tarte aux pommes à la mode teutonne, sans doute radouci par le contact de la crème chantilly sur mon palais, une scène, dont j’avais été le témoin il y a quelques années, me revint en mémoire.

C’était à Zurich, dans le bar d’un grand hôtel. Au milieu de la salle, un pianiste. C’était un septuagénaire aux traits anglo-saxons. Il jouait depuis un moment, un agréable sourire aux lèvres, quand un jeune homme d’une vingtaine d’années, très beau, fit son apparition. Il se glissa derrière lui, posa ses mains sur ses épaules et l’embrassa, non pas comme un fils embrasserait son père, mais sur la bouche. Un baiser furtif. Le vieil homme avait continué à jouer. Je pus l’entendre murmurer au garçon, gute Nacht, Stanislas. Stanislas alla s’asseoir dans un coin et commanda une bière. Il était vêtu avec élégance et une montre de prix scintillait à son poignet. Je ne crois pas que, pendant la demi-heure qui suivit, Stanislas détourna, ne serait-ce qu’un seul instant,  le regard  de son vieil ami. Quand, il eut fini de jouer, le pianiste se leva, salua avec dignité, puis sortit avec le jeune homme. Tout cela paraissait si naturel que, pas un seul instant, les conversations, mezzo voce, ne s’interrompirent dans le bar.

Pour en revenir aux quinze euros d’Olivier, plus que le signe d’une incontestable insolvabilité, j’y vois la marque d’une grande confiance à mon égard. A sa place, j’aurais trouvé sur une carte le point le plus éloigné de notre périple, je me serais renseigné sur le prix du voyage de retour en train, puis j’aurais emporté, pour le moins, la somme correspondante. N’avais-je pas fait mention, dans mon précédent journal de voyage, de mon envie de l’abandonner au bord de la route, un jour qu’il avait été particulièrement insupportable (parce qu’il y a des jours, hein…) ? Il me confia qu’il me pensait incapable d’une telle vilenie. Simple « captatio benevolentiae » ou réelle confiance ?

Evidemment, je suis réaliste. Le caractère exceptionnel de notre relation qui ne peut s’épanouir que dans l’excellence (des palaces entre autre) et dans le mouvement (je parle de voyages), ne saurait se contenter du quotidien laborieux d’une vie de couple consacrée à la réalisation de tâches  éminemment répétitives et ennuyeuses pour indispensables qu’elles fussent ! Je frémis d’horreur à l’idée de faire lessive commune ou de pousser notre caddy dans les allées encombrées de quelque hard discount afin de profiter des promotions sur le poulet roumain !

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Samedi 15 octobre 2005

        Et pendant que je n’ai rien à dire, la mémoire continue de revenir à Esteban.

Trackback par : Oliviermb | 15 octobre 2005

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