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06 octobre 2005

La nouvelle vieillesse

En attendant mon avion pour Papeete, j’ai acheté à Roissy le dernier livre de Houellebecq, la possibilité d’une île. Un tel titre ne pouvait qu’attirer mon attention, si j’ajoute que la critique littéraire française  déchire l’ouvrage à belles dents, (mais les français ont pour la réussite quelle qu’elle soit une répulsion innée), j’étais certain de me trouver face à une œuvre de qualité. Je ne fus pas déçu ! Je ne lis guère plus ces derniers temps. Dans le temps oui, un ou deux livres par jour, mais j’avais alors tout mon temps. Je ne veux pas dire par là que j’avais plus de loisirs qu’aujourd’hui, mais simplement que j’étais jeune et que j’y voyais clair. Cette espèce de cécité qui s’empare de l’homo sapiens à la fin de la quarantaine et qui l’empêche de voir avec clarté tout ce qui se trouve à moins d’un mètre de ses yeux, ne m’a pas épargné, moi qui m’étais juré de ne jamais vieillir. Alors je ne lis plus ou plutôt je me suis mis à écrire, puisque les lettres qui s’affichent sur mon écran d’ordinateur ne se dérobent pas encore trop à ma vue et mes doigts ont conservé la mémoire du clavier, ce qui, bien sûr ne fait qu’empirer les choses quand j’éteins mon ordinateur et que j’essaie de lire ou d’écrire sur un autre support. Alors je n’éteins plus mon ordinateur ou si peu, et lorsque je le fais je me hâte de quitter ma maison, afin d’accroître mon champ visuel. Bien entendu, je me suis fait faire des lunettes pour gérer le quotidien, mais je les hais ! C’est paradoxal : plus nous nous enfonçons dans la vieillesse et plus nous devons regarder au loin pour y voir quelque chose alors même que nous n’avons plus aucun avenir. Trêve de jérémiades, j’en viens au livre de Houellebecq. J’avais devant moi la perspective d’une vingtaine d’heures de vol et comme le système vidéo sur les avions d’Air France long courrier ne fonctionne que rarement, que je ne dors jamais en avion avec tous ces inconnus autour de moi, il fallait bien que je trouve à m’occuper l’esprit. Donc je me résignai à chausser mes lunettes abhorrées et à allumer ma liseuse malgré les regards courroucés que me jetaient mes voisins, car il faut préciser que ces vingt heures de vol sont exclusivement nocturnes puisque nous partons de nuit et volons vers l’ouest. Dès que le dîner a été servi, l’équipage éteint les lumières, histoire d’avoir la paix. C’est vrai que quatre cent passagers pour une dizaine d’hôtesses et de stewards, ça fait beaucoup. Je m’aperçois que les seuls membres d’équipage vraiment aimables sont ceux qui ont dépassé la quarantaine. Les jeunes sont vraiment odieux, de vrais nazis, mais cela ne fait que refléter la société d’une manière générale…Et Houellebecq dans tout ça ? J’y viens. Tandis que j’essaie d’avancer dans ma lecture malgré les ondes négatives que me lancent mes voisins immédiats qui veulent faire dodo parce qu’un français moyen ça fait dodo après dix heures du soir, en plus ils sont tous plus jeunes que moi, mal élevés, enlèvent leurs godasses, puent des pieds, ronflent comme des cochons et gueulent ensuite qu’ils n’ont pas pu fermer l’œil parce qu’un vieux con n’a pas éteint sa liseuse…Bref, malgré cet environnement éminemment hostile, je progresse dans la lecture du dernier Houellebecq et me rends compte avec horreur ou plutôt délice que j’aurais pu écrire chaque mot que je lis. Je ne parle pas du style bien sûr, c’est un écrivain, moi non, mais du contenu. Ainsi, il écrit :

« …je ne pouvais que confirmer leurs premiers soupçons, leur instiller malgré moi une vision désespérée de la vie : non ce n’était pas la maturité qui les attendait, mais simplement la vieillesse ; ce n’était pas un nouvel épanouissement qui était au bout du chemin, mais une somme de frustrations et de souffrances d’abord minimes, puis très vite insoutenables ; ce n’était pas très sain, tout cela, pas très sain. La vie commence à cinquante ans ; à ceci près qu’elle se termine à quarante. » Après avoir lu ces lignes, je me suis un court instant demandé si je n’étais pas Houellebecq tant elles reflétaient ma conviction intime.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la possibilité d’une île est un livre sur la vieillesse, pas la vieillesse telle qu’on l’entendait il y a trente ans,celle des septuagénaires et des octogénaires (jamais, à cette époque, il ne serait venu à l’idée de qui que ce soit de dire qu’un homme ou une femme de cinquante ans était vieux ou vieille), mais la nouvelle vieillesse (comme on parle de nouvelle pauvreté), celle des hommes et des femmes de plus de quarante ans. C’est un livre sur le totalitarisme que la jeunesse et la beauté sont en train d’instaurer en ce début du vingt et unième siècle et ses conséquences sur la survie de l’humanité. Bref un chef d’œuvre !

 

Commentaires

Pas encore lu, mais le ferait comme pour tous les livres de M. H., soit dans un an ou deux, histoire d'être débarrassé des scories médiatiques quand je parcourerai les pages.
Le pessimisme de Houellebecq dérange, parce qu'il meurtrit ce que, au fond de nous, nous essayons malgré toute notre lucidité de conserver : un peu d'espoir en l'Homme.
Le plus beau c'est que, malgré le génie de Houellebecq, malgré notre lucidité, malgré notre hébétude devant les choix humains, la flamme qui vacille au fond de nous, résiste, résiste, résiste.

Salut Esteban, et peremts-moi d'utiliser ton blog pour annoncer le retour du mien, après des mois de silence têtu.

Écrit par : Léo Kargo | 08 octobre 2005

Il y a eu tant de choses de dites sur ce livre que je me demandais si je devais l'acheter, ou plutôt si je pourrais le lire....! Et bien là, tu me motives vraiment, les quelques lignes que tu viens de résumer me semblent fort interressante et cette réflexion sur la vieillesse est passionnante, c'est pour moi également une grande énigme qui me semble de plus en plus évidente : la dégénérescence commence à 20 ans, tu le sais....Ceci dit pour un vieillard t'es très beau ......! Hihihihi je vais te faire BONDIR.....
Bonsoir Manu.

Écrit par : Pénélope | 08 octobre 2005

Bonsoir, Pénélope et Léo. Cela fait plaisir de vous retrouver!
L'analyse que je fais du livre de Houellebeq est toute personnelle et n'engage que moi. Enfin, malgré ou peut-être à cause de son pessimisme, il m'a beaucoup plu!

Écrit par : manutara | 08 octobre 2005

Bon retour sur ton île !

Écrit par : dilou | 08 octobre 2005

Les commentaires sont fermés.