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08 septembre 2005

L'île

Etrange relation que celle que j’entretiens depuis une vingtaine d’années avec les îles. Je crois déjà avoir parlé de ce vieux téléfilm, tiré ( je le sais depuis peu) du roman de Bioy Casares, « l’invention de Morel »,  vu il y a presque quarante ans, où les personnages, des hologrammes, rejouaient sans cesse la même scène . Il devait donner naissance en moi à  ce que j’appelle le syndrome de l’insularité. Une fois devenu adulte, je me mis ardemment à la recherche de cette île que, certes, je devinais inexistante, mais qui vivait quelque part au fond de moi. Je visitai sur « l’île de  feu » toutes ces terres entourées de mer que la dérive des continents avait mises sur ma route entre l’Europe et l’Océanie. Une fois, je crus bien l’avoir trouvée. C’était un petit bout de terre situé entre le Costa Rica et les Galapagos, nommé la isla Coco. C’était alors une île déserte que j’avais découverte, avant que de la voir sur mes cartes, dans un livre écrit par une certain Robert Vergnes, aventurier pittoresque que j’avais eu l’occasion d’entrevoir au Panama. Cet homme avait passé une partie de son existence à essayer de retrouver le fabuleux trésor de l’île Coco. Cent cinquante ans plus tôt, l’évêque de Lima sentant le vent de l’histoire tourner et l’indépendance approcher, avait fait embarquer pour Panama, à bord d’un navire anglais, les humbles possessions de l’Eglise péruvienne que ces hommes ayant fait vœux de pauvreté avaient accumulées au fil des siècles. Inutile de dire que cela représentait un joli magot. Il en confia la garde à quelques moines à la mine austère. A peine les côtes péruviennes avaient-elles disparu à l’horizon, que le capitaine, James Thompson, un mécréant anglican, fit passer les encapuchonnés par-dessus bord sans leur laisser le temps de dire Ave Maria…Ne voulant prendre le risque de franchir le cap Horn en plein hiver austral et le canal de Panama n’existant pas encore, il mit le cap sur une petite île perdue dans le Pacifique. La Isla Coco. Une fois arrivé, il fit débarquer le trésor dans la baie Chatham, unique mouillage de l’île, ce qui ne dut pas être une mince affaire comme je pus le constater en atterrissant en vrac sur cette plage balayée par la longue houle du Pacifique. La pièce maîtresse de ce trésor était une vierge en or pesant une tonne. J’ai toujours pensé que, en raison du caractère pentu et accidenté du terrain, le trésor avait du être enterré à proximité de la plage. La légende rapporte que lorsque le capitaine  revint à bord, il était seul. Les matelots choisis pour l’aider à transporter le butin avaient mystérieusement disparu. Le syndicat de gens de mer restant encore à inventer, le reste de l’équipage garda pour lui les pensées malsaines qui ne manquèrent certainement pas de se former sous ces tignasses hirsutes et derrière ces fronts couturés. La suite est plus confuse. Selon les uns le capitaine fut arrêté à Panama par les espagnols et pendu haut et court sans avoir rien révélé de son secret. Selon d’autres, il serait revenu sur l’île après s’être fait oublier quelques années en Amérique Centrale et aurait récupéré son fabuleux butin. Toujours est-il, qu’à ce jour, ce sont plus de mille expéditions qui se sont succédées sur ce petit bout de terre dans l’espoir de découvrir le fameux trésor ! C’est la quête plus que son objet que je découvris en débarquant à Coco au début des années quatre-vingt. Je puis l’affirmer aujourd’hui, j’ai découvert là un trésor, non pas constitué de pièces d’or, de calices finement ouvragés ou de croix décorées de pierres précieuses mais d’une succession de destins, certains brisés, d’autres au contraire sublimés par cette quête, qui se sont un instant croisés sur ce bout de terre sans jamais se rencontrer. Aux abords de la plage, chaque centimètre carré de terrain me parlait d’une vie abondante bien qu’éphémère. Chaque trou, chaque tranchée, chaque instrument abandonné, chaque nom gravé dans la roche, recelait un trésor inestimable : l’espoir d’une vie meilleure, un antidote à l’ennui, un pied de nez au destin, un pari perdu d’avance, un rêve d’enfant, une fortune engloutie et bien d’autres choses encore . A mesure que le temps passait, je cherchais les traces de mes prédécesseurs de plus en plus loin, dans les collines avoisinantes. Un jour, je retrouvai, recouvert d’une épaisse végétation, un bulldozer, perdu au milieu de fougères arborescentes. Mais le plus grand trésor restait l’île elle-même. D’une superficie d’à peine vingt kilomètres carrés, son relief montagneux parcouru de torrents impétueux et sa végétation inextricable faisaient oublier sa petite taille. J’ignore comment un tel paradis a pu ainsi demeurer ignoré, si longtemps,  des promoteurs immobiliers et autres marchands de rêves. Pour la première fois, je fis l’expérience d’une vie en autarcie. Mon équipier et moi, nous oubliâmes les conserves du bord pour nous muer en chasseurs et pêcheurs. Le gibier (sangliers, cerfs), acclimaté par des générations de chercheurs, abondait et il suffisait de plonger dans la baie pour remonter des langoustes de plusieurs kilos. Quant au poisson, je n’en parle même pas ! Pour reprendre cette vieille expression de la marine à voile, nous faisions aiguade dans les eaux limpides d’une cascade tombant dans la mer du haut des falaises. Il nous suffisait de nous positionner sous la chute avec le Zodiac et en quelques minutes nos bidons  étaient pleins. Nous en transvasions ensuite le contenu dans les réservoirs de « l’île de feu ».Nous avions même notre piscine : une grande vasque formée par une retenue naturelle sur l’une des deux rivières débouchant au fond de la baie. Nous  passions de longs moments dans l’eau étonnement fraîche pendant les heures les plus chaudes de la journée. Le soir, nous préparions un grand feu sur lequel nous faisions rôtir nos prises de la journée tandis que notre imaginaire peuplait  la plage déserte d’une interminable sarabande de chercheurs de trésor laborieux. J’eus très nettement l’impression de n’avoir  vécu jusque là que pour ces instants d’intense bonheur. Prévue initialement pour ne durer qu’une semaine, notre escale se prolongea trois mois. N’ayant pu trouver sur cette île la machine à Morel qui nous aurait permis de nous figer dans le temps, je gravai dans la pierre, sous d’autres noms, le nom de mon bateau et la durée de notre séjour, ma manière de continuer à vivre en ce lieu au milieu de tous ceux qui nous avaient précédé. Puis ce furent les Galapagos où je persuadai les militaires équatoriens de San Cristobal de nous laisser passer un mois sur cette île normalement interdite aux plaisanciers en les initiant aux arcanes de la pêche aux langoustes en narguilé. La traversée vers les Marquises s’éternisa durant deux mois,  faute de vent. Brel ne l’a-t-il pas chanté : par manque de brise, le temps s’immobilise aux Marquises ? Hélas, à l’autre  bout du monde, en Alsace, le temps continuait à s’écouler normalement ! Sans nouvelles de nous depuis six mois (je ne disposai d’aucun moyen de transmission et les postes et télécommunications furent en grève en Equateur pendant toute la durée de notre séjour), « l’île de feu » et son équipage étaient considérés perdus corps et biens ! Mais, ça, c’est une autre histoire…

Commentaires

Tu as vraiment de la chance Manutara, tu as découvert le "paradis" de ton vivant, c'est quand même exceptionnelle une chose pareille ! Maintenant j'ai la preuve qu'il existe bien des îles paradisiaques, tu nous fais rêver !...J'adore tes aventures si peu banales.

Écrit par : Pénélope | 08 septembre 2005

C'est vrai Pénélope que j'ai eu beaucoup de chance dans la vie, sans avoir vraiment fait grand chose pour la mériter! Reste à savoir maintenant quel sera le prix à payer, car tout se paye en ce bas monde, non?

Écrit par : manutara | 09 septembre 2005

"La possibilité d'une île"... ; )

Écrit par : Fleur | 12 septembre 2005

Notre vieille Europe doit te paraitre bien fade après de telles aventures !
Bon voyage à toi et à olivier !

Écrit par : dilou | 13 septembre 2005

Et en prime, la trace d'un téléfilm qui m'a moi aussi énormément marqué, parce que réellement original.
Quant à ton petit paradis, j'espère que l'île coco est restée épargnée par les promoteurs. Ce serait bon de savoir que, quelque part, existe encore une oasis verdoyante, généreuse et secrète. Là où, peut-être, les derniers humains...

Écrit par : Léo | 17 septembre 2005

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