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03 septembre 2005

Le Jap...

De tous temps, je me suis toujours épanoui dans la différence. Dans mon enfance puis mon adolescence dorées, le plus insupportable pour moi fut cette absence de différence à laquelle me soumit mon semi enfermement dans ce lugubre séminaire alsacien. La discipline n’était rien, mais la vision permanente de ces épouvantables petites gueules d’aryens me devint rapidement insupportable. Evidemment, d’un point de vue social ils étaient très différents de moi, mais à l’âge qui était le notre ce concept n’avait que fort peu de sens pour nous .   Contrairement à mes frères, (mal) éduqués dans de luxueuses pensions suisses spécialisées dans l’accueil d’une jeunesse dorée et cosmopolite, mon père avait voulu que je me frottasse aux dures réalités de la vie : ça avait été la communale puis le petit séminaire. D’un point de vue académique, cela fut payant puisque je suis le seul dans la famille à avoir, au terme de mon cursus universitaire, décroché des diplômes qui aujourd’hui sont accrochés, tels autant de trophées inutiles, dans les toilettes de ma maison polynésienne. Pendant toutes ces années alsaciennes je n’eus que très peu d’amis et l’un d’eux fut le Jap. Il était arrivé en terminale, ma dernière année de bagne. Je le vois encore faire son entrée, accompagné du père supérieur qui se sentit sans doute dans l’obligation de nous présenter personnellement cet élève si différent de nous. Le jap n’était pas japonais mais vietnamien par son père et français par sa mère. Il avait vécu toute sa vie au Japon dont il parlait couramment  la langue. Son père, un lettré parlant une vingtaine d’idiomes, y exerçait la fonction de traducteur pour le compte d’une maison d’édition. Déjà âgé, il avait choisi, à la demande de sa femme, de prendre sa retraite dans la région dont son épouse était originaire. J’étais premier de classe, aussi occupai-je le premier rang de pupitres, juste devant le bureau du magister surélevé sur une estrade en bois qui grinçait et soulevait des nuages de poussière chaque fois qu’on s’y mouvait. On avait le sens de la hiérarchie au petit séminaire ! Ce fut donc tout naturellement à côté de moi qu’on choisit d’installer le jap . C’était un frêle garçon d’une quinzaine d’années (âge normal pour se retrouver en terminale à l’époque), mais doté déjà d’une maturité étonnante pour son jeune âge.  Son vocabulaire était des plus châtiés, sans sombrer aucunement dans la pédanterie. Ainsi, quand il demandait quelque chose il ne disait jamais s’il te plait, mais je te prie  . Avec lui une situation devenait ubuesque ou kafkaïenne, un concept existentialiste et un raisonnement dichotomique. Evidemment, il ne lui fallut que quelques jours pour se faire haïr de l’ensemble de la classe. Ce que ces blondinets boutonneux gonflés de patates et de choucroute ne pouvaient  digérer, ils le vomissaient  . Le jap et moi devînmes inséparables . Intellectuellement et culturellement, il me dépassait de cent coudées, mais cette supériorité qui m’aurait mortifié venant de la part d’un de mes semblables, me fut facile à admettre émanant d’un être aussi étrange que le jap . Pendant les interclasses, il sortait avec désinvolture de son élégante serviette en cuir un grand cahier dans lequel il calligraphiait avec soin d’étranges idéogrammes . C’est lui qui, pour la première fois, me fit comprendre qu’il existait une  littérature autre que française . Il me fit découvrir Mishima et Kawabata . Un jour, alors que le gros Pelzmantel s’était jeté sur lui après que le jap l’eût traité d’australopithèque vosgien, j’eus un échantillon des capacités de mon ami à se défendre contre des forces d’une supériorité écrasante grâce à quelques élégantes prises d’Aïkido ! Plus l’aryen suant et soufflant se débattait en poussant des couinements de truie qu’on égorge, plus le jap tordait les membres du malheureux selon un angle tout à fait étrange, tout en m’expliquant, dans un souci pédagogique, l’intérêt de chaque prise . Là tu vois, si je vais plus loin, je lui casse la main, là je lui déboîte l’épaule et là je lui casse le bras. Finalement, il relâcha son étreinte et le pauvre Pelzmantel s’effondra sur le sol en sanglotant plus de honte et d’humiliation que de douleur, je pense.

 Entre midi et deux heures de l’après-midi, les terminales avaient quartier libre et jouissaient du privilège de pouvoir quitter l’enceinte de l’établissement . Le risque n’était pas bien grand ! Le petit séminaire était situé en rase campagne . Nous utilisions ces deux heures, le jap et moi, en longues promenades bucoliques où nous refaisions le monde . Lorsque nous étions suffisamment éloignés du sinistre établissement, mon ami tirait de la poche intérieure de sa veste un joli étui en cuir et m’offrait un de ces petits cigares étrangement torsadés, des Sumatra selon lui . Il les fumait avec beaucoup de classe, en clignant légèrement de ses paupières bridées derrière lesquelles se tapissaient ses yeux rieurs, tandis que je m'étouffais piteusement avec la fumée âcre de ces petits morceaux de jungle indonésienne .En souriant de ma maladresse, il me disait, la fumée écourte notre transit terrestre, il ne sert à rien de vivre vieux, il suffit de vivre bien! Il avait de très beaux cheveux noirs dans lesquels il repassait inlassablement la main tout en réfléchissant intensément à quelque problème existentiel…

La vie est étrange ! Quelques années plus tard, c’est R., le frère cadet du jap, qui me rejoignait aux Canaries pour devenir mon second lors de mon périple autour du monde sur « l’île de feu », cinq années durant lesquelles j’eus tout loisir de m’immerger avec délice dans ces différences culturelles et physiques sans lesquelles, il me semble, le monde serait un endroit bien triste  !

Commentaires

Je ferais bien aussi l'éloge de la différence, je suis toujours très attirée. Mais ce qui m'amène ici, c'est que j'ai vu dans les commentaires qu'il y a eu sur la mini toile une photo de vous, non de toi ("je dis TU à tous ceux que j'aime, même si je ne les connais pas ..."), et j'ai manqué ça ! Je vais être inconsolable. J'espère que pendant votre prochain voyage, entre deux photos de mini bars, il y aura bien une toute petite photo (Olivier, je connais déjà).
Je souhaite que votre voyage soit fructueux et réussi en toutes choses. A te lire bientôt, amitiés.

Écrit par : les-melis-melos-de-maola | 03 septembre 2005

Merci, Maola!

Écrit par : manutara | 04 septembre 2005

Certaines personnes croisent notre vie pendant un temps, et nous ne les oublions jamais et d'autres au contraire ne nous laissent aucun souvenir, c'est étrange ! j'aimerais comprendre pourquoi ! je pense que "le moment "où tu rencontres cette personne est un des éléments qui explique cela, surtout à l'adolescence, période où nous nous cherchons tellement !.....
Si je comprends bien en lisant le commentaire de Maola, tu serais donc sur le point de repartir en voyage ?
Si c'est le cas, remets nous vite une petite photo avant de partir......

Écrit par : Pénélope | 04 septembre 2005

Les commentaires sont fermés.