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28 août 2005

Le jeune homme à la Land Rover

Je viens d’achever la lecture du livre que ma cousine consacre à sa vie de photographe de guerre et , en partie, à sa famille qui se trouve aussi être la mienne. Je me souviens d’une adolescente rondouillarde et assez laide qui grattait maladroitement sur sa guitare « tous les garçons et les filles… », le succès de Françoise Hardy, à Pâques, pendant les veillées passées au coin du feu à Ibiza dans la maison de l’oncle Luis et de la tante Marcelle .Sans enfants, ils avaient accueilli la jeune fille après le divorce de ses parents. Je me rappelle qu’elle avait la larme facile et éclatait souvent en sanglots sous les quolibets que lui prodiguaient avec générosité mes deux frères aînés . Je ne devais la revoir que bien des années plus-tard en Alsace, quand de retour du Tchad avec son frère Eric, elle avait fait une entrée triomphale dans la propriété familiale au volant de sa Land Rover qui portait encore les stigmates de leur longue traversée du désert. L’ai-je admirée cette voiture ! Ma cousine aussi avait bien changé ! Ayant considérablement dégonflé, c’était devenu une belle femme, sa fine taille prise dans une de ces robes très longues qu’affectionnaient alors les jeune filles de l’époque . Mon cousin Eric, très grand et très beau, était lui très amaigri . Ils étaient hâlés et tous les deux portaient au fond des yeux une lueur qui parlait des sables du désert, de massifs montagneux remplis d’hommes en armes, de chevauchées fantastiques . C’était à cela que je pensais, lorsque, timidement, je tournai autour de la belle anglaise (la voiture), essayant de déchiffrer les détails de cette folle épopée sur la carrosserie poussiéreuse et cabossée . Je crus même deviner un impact de balle sur le pare-brise ! Sans doute juste une pierre…mais mon imaginaire d’adolescent se plaisait à inventer une embuscade dans quelque défilé rocheux, là-bas, dans le désert du Ténéré. Un jour, alors que je contemplais religieusement la relique, mon cousin Eric s’était glissé derrière moi, et de sa belle voix grave et douce m’avait dit :
- Ne rêve pas punaise ( c’était comme cela que mes frères m’appelaient) ! T’es doué pour les études… Pour toi, ce sera l’usine ! Il y a un grand bureau qui t’attend…
Pauvre Eric ! Il s’était suicidé quelques années plus-tard , un tuyau relié à une bouteille de gaz enfoncé au fond de la gorge, tout seul, dans son minuscule studio parisien…si loin du désert. Pendant ce temps, sa sœur photographiait la mort au Vietnam. C’était en mars 1973…
Je n’ai jamais revu ma cousine si ce n’est lors d’apparitions télévisées, invitée de quelqu’émission plus mondaine que littéraire . Elle se faisait appeler Moonface et ressemblait à madame Butterfly, avec, toujours en équilibre instable sur la tête, un invraisemblable assortiment de chapeaux grotesques .
En mars dernier, après m’être arrêté quelques temps sur la tombe de mes parents, je m’étais rendu dans cette partie du cimetière de M. où reposent les morts protestants qu’on s’est refusé à mêler aux défunts catholiques. C’est là que sont enterrés Eric et son père . Comme cela se produit souvent en Alsace, une partie de ma famille est catholique et l’autre protestante. Sur la pierre tombale, au dessus de l’inscription, Eric S*** 1950-1973 , une photo protégée par un cadre de verre. On y voit mon cousin assis en tailleur sur le toit de la fameuse Land-Rover. En arrière plan, des montagnes arides . Il ne fixe pas l’objectif, mais semble chercher quelqu’un ou quelque chose…J’espère qu’il aura fini par le trouver .
J’avoue qu’un cours instant je me suis pris à l’envier. Non pas d’être mort et de reposer sous cette dalle noire dans ce cimetière lugubre en cette sinistre journée de fin d’hiver . Non, je l’ai juste envié d’être resté jeune pour l’éternité…

Commentaires

Décidemment nos notes abordent un sujet commun : le suicide. C'est le thème de mon avant derniére note.
Je disais, dans un de mes commentaires suivant ma note, que personne ne pouvait prétendre n'avoir jamais l'envie un jour ou l'autre de "passer à l'acte", ta note d'aujourd'hui me le prouve une fois de plus !
C'est étrange les destinées, tant de facteurs peuvent changer le cours d'une vie !

Écrit par : Pénélope | 28 août 2005

Etrange pratique que le suicide...Plus étranges encore sont les circonstances qui entourent certains suicides . Ainsi le frère d'un ami s'est suicidé il y a quelques années, dans les toilettes d'un avion qui le ramenait des Etats-Unis, en se tranchant la gorge avec son couteau suisse (de tels instruments étaient alors encore admis dans les bagages à main des passagers). De manière bizarre, il ne se suicida pas pendant le vol, mais après l'attérissage alors que l'avion s'était immobilisé sur son aire de parking .Une hotesse le vit se diriger vers les toilettes alors que les passagers gagnaient la sortie. Cela dénote le caractère subit de sa décision . Pendant ce temps, sa jeune femme, ses enfants et ses parents l'attendaient à l'arrivée pour lui faire un accueil triomphal. Ce jeune homme d'une trentaine d'année était un chercheur renommé et venait d'achever une tournée de conférences couronnée de succès. La vie semblait lui sourire. Personne ne put jamais expliquer son acte!

Écrit par : manutara | 28 août 2005

J'ai appris récemment le suicide d'un ancien camarade de classe (qui avait toujours été assez méchant avec moi, sans que je lui eusse jamais rien fait, mais passons). Une schisophrénie s'était réveillée en lui suite à un chagrin d'amour. Ca m'a fait pitié, et je lui ai pardonné tout le mal qu'il m'avait fait, essentiellement par jalousie et bêtise d'ailleurs. Le pauvre garçon était un mathématicien brillant qui me reprochait d'être un littéraire, donc quelqu'un d'inférieur au scientifique rationaliste qu'il était. Il est mort, perdant une grande partie de sa raison. Ironie du sort. En tout cas, il ne méritait pas ça. Quel gâchis, et quelle torture pour sa pauvre famille.

Écrit par : all_zebest | 28 août 2005

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