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10 août 2005

Cris et chuchotements

Lorsque je remis en route, je vis, en me retournant, leurs silhouettes s’amenuiser sur la plage et j’éprouvai un sentiment assez proche à de la pitié mêlée à un certain agacement pour ces deux étrangers venus chercher le paradis à l’autre bout de la terre et qui se voyaient brusquement plongés en enfer . Je leur avait promis de revenir les voir en début de soirée, une fois notre journée de pêche terminée…

La pêche fut bonne. Le cri anxieusement attendu, pakakina, retentit à maintes reprises. Je m’attardai en mer jusqu’à la nuit . Nous rentrâmes au mouillage, complètement fourbus, vers huit heures du soir . Pris par nos travaux de rangement, je n’y prêtai d’abord pas attention. Ce fut Doumé, le mécano vietnamien, qui me donna un coup de coude dans les côtes en me montrant le rivage où deux points lumineux s’agitaient avec la frénésie de deux lucioles prises de boisson . Je pensai…Oh non ! Pas eux ! Pas maintenant !Ivres de fatigue et de soleil, nous n’avions qu’une idée en tête : nous effondrer sur nos bannettes ! Nous essayâmes de trouver des interprétations rassurantes à ces jeux de lumière désordonnés . Damas suggéra que Kainiho avait une fois de plus perdu ses dents, qui s’étaient cette fois, pourquoi pas, envolées et qu’ils les recherchaient activement dans les airs ! Mon autre pêcheur, Kaienana(littéralement le mangeur d’hommes) émit l’hypothèse que ces deux popaas complètement taravana (fous) se livraient à quelque danse guerrière en l’honneur d’une déesse qu’il imaginait parée de l’opulente poitrine de l’italienne hystérique ! Pour Doumé, absorbé dans la délectation d’un breuvage nauséabond répondant au doux nom de Marc au Diable dont le fumet aurait presque rendu les entêtants effluves de requin désirables, pour Doumé donc, c’était à Bacchus que ces deux là dédiaient leur folle farandole ! Puis vinrent les hurlements ou plutôt les fragments de cris emportés jusqu’à nous par la brise de terre . Successivement lointains et proches, ils se mêlaient aux bêlements des moutons qui dans la nuit silencieuse ressemblent tant à des vagissements de nouveaux nés. L’affaire devenait sérieuse ! Je fis mettre l’annexe à l’eau et, accompagné de Damas, mis le cap sur la plage où les lampes torches continuaient leur incompréhensible sarabande . Tout en regardant le sillage phosphorescent laissé par le moteur hors-bord, je songeai à mon enfance alsacienne dans l’austère manoir patricien qui dominait la ville . Promis à une carrière sans histoire dans le monde des affaires, j’étais là, à l’autre bout du monde, encore recouvert du sang de mes prises, prêt à porter secours sur une île déserte à deux rêveurs illuminés en compagnie d’un géant tatoué ! Quand j’éclatai d’un rire tonitruant, Damas me regarda avec inquiétude…Je lui fis signe que tout allait bien…  Pour rien au monde je n’aurais voulu être ailleurs, ni en autre compagnie . J’étais heureux ! Arrivé à proximité de la plage délimitée par les brisants qui venaient y exploser j’attendis un instant, m’efforçant de sentir la respiration de l’océan, d’en apprécier la force puis, après avoir dit à Damas , accroche-toi, je lançai le moteur à fond au sommet d’une houle que j’espérais moins forte que les autres . Quelques instants plus-tard, nous atterrissions sans encombres sur les galets après un départ au surf qui nous fit hurler tous deux comme des gamins surexcités . Nous tirâmes le Zodiac à l’abri avant que le mur d’eau qui se formait derrière nous ne s’abattît avec fracas sur la plage . Le répit fut de courte durée. Déjà nos  italiens s’abattaient sur nous comme un nuage de sauterelles sur un champ de mil. Ils semblaient, en même temps que leur bon sens, avoir perdu l’usage du français et probablement aussi de l’italien tant leurs paroles semblaient dénuées de sens. Nous comprîmes toutefois qu’il fallait dans l’instant reprendre la mer et nous éloigner au plus vite de ce lieu maudit. Impossible d’en savoir plus . Le dotore, dans un mouvement de derviche tourneur , montrait alternativement le dinghy puis le thonier tandis que madame en larmes trépignait sur place, imprimant à son poitrail un mouvement qui la faisait ressembler à une haitienne en transe possédée par « ogoun feraye » !

De retour sur le thonier, il fut question de lueurs étranges, de battements de toere diffus, de joueurs de flûtes nasales insaisissables, d’amazones nues occupées à copuler avec des géants tatoués . Tous les regards se tournèrent alors vers Damas qui, rougissant sous son hâle, lança un, taravana, méprisant avant d’aller bouder à la proue du bateau . Pendant tout le récit où le dotore et sa femme se volèrent la parole, mon équipage garda les yeux fixés sur les lèvres du milanais non pas tant pour en boire les paroles que dans l’espoir de voir surgir ses fameuses dents ! En effet, tout comme une roue de secours, le dentier de rechange de l’italien semblait plus petit que l’original . A chaque éructation, à chaque exclamation, les dents du dotore surgissaient de sa bouche, ponctuant ses propos d’un sourire macabre ! A chacune de ces apparitions « dentesques », les hommes opinaient du chef d’un air entendu. Kainiho venait définitivement de faire son entrée dans la légende !

Folie que tout cela ? Fantasmes imaginés par l’esprit de citadins affaiblis par une traversée éprouvante ? Probable…mais pas certain …Les témoignages relatant des phénomènes étranges sur la Sentinelle abondent… Je n’ai aucune explication logique, juste des sensations qui m’ont convaincu de m’en tenir toujours écarté.

Quant à mes italiens, il n’y eu aucun moyen de les persuader de retourner à terre ne serait-ce que pour récupérer leurs effets personnels. Ce fut mon équipage qui s’en chargea le lendemain, quand, jugeant l’état mental de mes passagers alarmant, je décidai d’interrompre ma campagne de pêche pour les ramener à T. où, après un court séjour au petit hôpital, ils furent « évasanés » d’urgence vers Papeete dans un état de prostration profonde.

Forteresse déserte située aux confins de l’Archipel, la Sentinelle continue à fendre la longue houle du Pacifique de son étrave rocheuse…

 
 

Commentaires

Ces apprentis aventuriers ont finalement eu ce qu'ils cherchaient : Se trouver face au mystère angoissant de cette "Sentinelle" .
Les as tu revus ?

Écrit par : dilou | 11 août 2005

Non , je ne les ai pas revus et je ne pense pas qu'ils aient jamais envisagé de revenir sur la Sentinelle, mais le souvenir de cette nuit a du les hanter pendant de nombreuses années...

Écrit par : manutara | 12 août 2005

Et bien, vraiment brève cette expèdition aventureuse des Milanais, je pense que tous projets d'aventure doivent être définitivement éradiqués de leur fantasmes!
Ceci dit "la sentinelle" semble bien mystèrieuse, je n'irai sûrement pas y mettre mon nez (ou même un pied).
Je me pose quand même une question, comment se fait-il que toi (qui n'a peur de rien) ne sois-tu pas allé voir de plus prêt cette étrage Sentinelle !

Écrit par : Pénélope | 13 août 2005

Honnêtement c'est un endroit qui me donne froid dans le dos. Les gens d'ici disent que la Sentinelle est chargée d'un mauvais mana...

Écrit par : manutara | 13 août 2005

Tu as dis quoi ? D'un mauvais Manu......

Écrit par : Pénélope | 14 août 2005

Manu en maori signifie l'oiseau, alors que le mana est la force qui émane d'un homme ou d'une chose...

Écrit par : manutara | 14 août 2005

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