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09 août 2005

Kainiho

Quand le calme fut revenu, une tonne de poisson, pour le moins, s’entassait à nos pieds ! De belles bêtes à la chair bien rouge que les clients se disputeraient dans quelques jours sur une quelconque criée de Tokyo ! Pendant que mes marins rangeaient les prises dans la chambre froide, je remis le cap vers la Sentinelle . J’observai, du coin de l’œil, Ettore contempler d’un air désolé la peau de bique qu’il retournait inlassablement entre ses doigts finement manucurés. C’était l’unique vestige du splendide couvre-chef acheté quelques jours plus tôt chez un chapelier renommé de Milano ! Le Borsalino des îles avait achevé sa courte carrière dans le ventre d’un moko trop gourmand dont l’odeur ammoniaquée continua a hanter le thonier, bien après que nous eussions rejeté l’hôte indésirable pas dessus-bord ! Damas, dans un élan de générosité, offrit ,planté sur la pointe de son couteau, un cœur de thon encore palpitant au milanais désolé . Devant son refus dégoutté, le maori engloutit ce met de choix, laissant un mince filet de sang dégouliner le long de son menton. Madame poussa un cri horrifié et éclata en sanglots . Monsieur eut juste la force de gagner le plat-bord en rampant et dans un ultime spasme, dans un dernier râle déchirant, tenta d’évacuer cette atroce nausée qui lui vrillait les entrailles et maintenait ses tempes enserrées dans un étau . Quand il se retourna, son visage sembla avoir rétréci de moitié. Incrédule, il ouvrit la bouche sur des gencives édentées, laissant passer un flot d’obscénités dont une élocution rendue grasseyante par l’absence de dents rendit l’interprétation quelque peu hasardeuse ! Il venait d’expulser son dentier par deux mille mètres de fond ! Gina s’arrêta de pleurer pour éclater d’un rire hystérique qui me fit craindre un instant pour sa raison. Je lui administrai un sédatif qui avait fait ses preuves sur un de mes pêcheurs, quelques semaines plus tôt, lorsqu’il s’empala la main sur un hameçon double de la taille d’un croc de boucher … Allongée sur une couchette, elle continua un instant à délirer, alternant mots sans suite et ricanements , puis sombra dans un sommeil profond ! Ettore, se désintéressant du sort de son épouse, s’était mis à fouiller frénétiquement dans son sac de voyage . Il poussa un rugissement gargouillant et brandit, triomphant, un nouveau dentier qu’il s’empressa d’avaler avec voracité(c’est ce qu’il nous sembla) comme s’il se fût agi d’un choux à la crème savoureux ! Instantanément, le bas de son visage retrouva une dureté toute mussolinienne. Plus tard , en parlant de lui, mes marins, très impressionnés par cet intermède, ne devaient plus le mentionner que sous le nom de kainiho, le bouffeur de dents !
Nous arrivâmes à la Sentinelle en début d’après-midi . Le couple de naufragés volontaires avait perdu quelque peu de sa superbe . La vision de la baie sinistre, bordée de hautes falaises, ne fit rien pour arranger son moral défaillant .Je ne sais pourquoi, mais bien qu’ayant mouillé des dizaines de fois dans ces parages inhospitaliers, je n’avais jamais été tenté de débarquer. L’impression que l’île me repoussait…Mon équipage devait éprouver la même sensation , car jamais il ne me demanda la permission de descendre à terre . Pourtant le gibier, des moutons et des cochons sauvages, abondait !L’unique point d’eau se trouvait au fond de la baie, aussi est-ce en ce lieu que mes deux milanais avaient décidé d’installer leur campement . Nous chargeâmes leur maigre bagage dans le dinghy et mîmes le cap sur la plage. Le caractère réduit et rudimentaire de leur équipement n’avait pas manqué de me surprendre à T. . Là ou je m’attendais à voir s’empiler des caisses de vivres, de médicaments, de semences et d’instruments en tous genres, il n’y avait que quelques élégants sacs de voyage . Lorsque je m’étonnai de l’absence de fusils de chasse afin de mettre a profit l’abondance de gibier pour en tirer un moyen de subsistance, le dotore me répondit qu’il utiliserait des pièges. Quand il m’en eut fait la description, je pensai qu’il n’y aurait jamais un cochon assez stupide, un mouton assez crétin, pour se laisser prendre à de si grossiers subterfuges ! Pour le reste, Ettore m’apprit d’un ton désinvolte que la nature saurait y pourvoir…Or, la nature est terriblement pingre à la Sentinelle ! Même les cocotiers ont renoncé à y pousser !

Commentaires

Mais dans quelle galère ils se sont embarqués les Milanais ?
J'ai hâte de lire la suite, il va sans doute leur en arriver de belles ?

Écrit par : Pénélope | 09 août 2005

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