Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07 août 2005

Les milanais

La Sentinelle comme toutes les îles désertes a sa légende . Située à l’extrême nord de cet archipel perdu au milieu du Pacifique, elle ne fut jamais habitée de manière permanente . Autrefois, les taua (prêtres maoris) y venaient une ou deux fois par an pour faire provision d’une pierre que l’on ne trouvait nulle part ailleurs et qui leur servait à confectionner les objets de leur culte . A la fin de la seconde guerre mondiale, un sous-marin de la Kriegmarine se serait aventuré dans ses eaux pour y déposer un trésor constitué de lingots d’or dont personne ne retrouva jamais la trace . Plus-tard les légionnaires français y pratiquèrent des forages pour le centre d’expérimentation atomique … Heureusement, le sous-sol était de mauvaise qualité ! On dit que certains de ces hommes rudes y furent terrifiés par des apparitions étranges .Après leur départ, l’île sombra dans l’oubli . Elle redevint ce qu’elle n’avait jamais cessé d’être : une île déserte aux falaises déchiquetées et à la végétation exubérante. J’avais pris l’habitude de m’y rendre une fois par semaine afin d’y pêcher le thon, abondant dans ses eaux et, la nuit venue, de mouiller dans la seule baie protégée des vents d’est . Un matin à T., alors que l’équipage finissait d’avitailler le bateau en carburant et en glace, un couple étrangement accoutré m’interpella depuis le quai . La dame, la trentaine, avait emprisonné son buste généreux dans un débardeur très ajusté tandis que ses fesses menaçaient à tout instant de faire exploser un short ridiculement petit . L’homme, un sexagénaire au port altier, était vêtu d’une élégante saharienne aux multiples poches et d’un pantalon qui se voulait de brousse mais ne réussissait qu’à donner cette vague impression de négligé qui sied si bien aux citadins lorsqu’ils vont prendre l’air dans leur maison de campagne . Un chapeau aux larges rebords, entouré d’un ruban en peau de je ne sais quoi, abritait du soleil son visage d’empereur romain . Ils se présentèrent : Gina et Ettore V. de Milano . Tous deux, mari et femme, chercheurs à je ne sais plus quel institut. Le but de leur mission était de passer les six prochains mois sur la Sentinelle en n’utilisant que les ressources que la nature voudrait bien leur offrir pour survivre .Ma mission à moi, était de les prendre à mon bord, de les déposer cent milles au nord sur l’île et de revenir les chercher au bout des six mois qu’ils envisageaient allègrement de transformer en une année si tout se passait bien et le dotore m’assura qu’avec lui les choses se passaient toujours bien !J’avais assez bourlingué autour du monde pour savoir distinguer les vrais baroudeurs des aventuriers d’opérette et ceux-ci faisaient visiblement partie de la seconde catégorie . Interrompant à peine mon travail de chargement je me contentai de leur lancer que pour aller sur cette île ils devaient avoir une autorisation spéciale qu’ils mettraient deux ou trois ans à obtenir, délais au bout duquel ils auraient probablement trouvé une destination plus accueillante. Ettore me regarda avec commisération, puis, plongeant la main dans une de ses nombreuses poches, en sortit les fameuses autorisations dûment tamponnées par la main de quelque fonctionnaire zélé .
Deux heures plus-tard, le Revamaru défonçait la longue houle du Pacifique de toute la puissance de ses sept cent chevaux, tandis que le dotore, que sa jeune épouse maintenait assujetti par le fond de son pantalon, rendait par dessus-bord, dans des spasmes et des râles effroyables, les restes imparfaitement digérés de son petit déjeuner ! C’est ce moment qu’un banc de thon choisit pour croiser la route du thonier et se disputer les leurres déployés au bout des lignes . Pakakina (ça tire) !Je ralentis et abandonnant la barre, allai prêter main forte aux deux pêcheurs qui hâlaient ferme sur les grosses lignes en nylon. Sur mon bateau, point de moulinet !C’est pour les marins du dimanche ça ! C’était à la main, dans un corps à corps violent, que, mètre par mètre nous remontions les prises, souvent des thons de cinquante kilos ! Alors quand les dix lignes se tendaient en même temps…Pas un truc pour femmelettes !Bon sang, j’en ai encore la chair de poule en y repensant. Les monstres s’ébattant sur la plage arrière, risquant à chacun de leur mouvement de nous casser un bras ou une jambe, les flots de sang dont ils nous aspergeaient des pieds à la tête, les requins qui nous disputaient les prises, les sectionnant en deux d’un simple coup de mâchoire, les mouvements du bateau qui nous jetaient les uns sur les autres. Parfois, c’était un moko (requin) que nous remontions ! Gare à sa gueule qui tentait de saisir tout ce qui passait à sa portée ! Et puis , les odeurs, poisson, sang, sueur, mazout, toutes mélangées pour n’en former plus qu’une : celle de la pêche ! Sur la plage arrière les dalots peinaient à évacuer l’eau de mer mêlée au sang et aux tripes des thons, aussi pataugions nous dans une espèce de marécage visqueux . C’est dans cette bauge que se vautraient à présent nos deux milanais, si fashion quelques heures plutôt ! Le dotore et sa femme nous passaient entre les jambes au rythme des coups de roulis qui envoyaient des paquets de mer s’écraser sur le pont . Damas , un superbe maori de deux mètres de haut, tatoué de la tête aux pieds, se saisit des deux chercheurs et les soulevant comme deux fétus de paille les mit à l’abri sur un rouleau de cordages. Dans leurs yeux, la terreur à l’état pur ! Je doute que ces gens aient jamais vu de poissons ailleurs que dans un aquarium de salon !Le mari regardait, hagard, le carnage, un mince filet de bile sourdant de la commissure de ses lèvres. La femme semblait se débattre contre un ennemi invisible, essayant désespérément de l’écarter en agitant ses mains baguées devant son visage terrifié ! Désolé ma petite dame ! C’est le poisson qui commande !

Commentaires

J'adore l'image "des fesses qui vont exploser le short !....AhAhAh " c'est souvent le cas, c'est vrai !
Cette traversée en bateau me rappelle un souvenir semblable lors d'une traversée entre la Guadeloupe et Les Saintes, j'étais MALADE, il yavait 2 compagnies qui s'occupaient de la traversée jusqu'aux Saintes et elles se faisaient concurence, elle faisait donc la course afin d'embarquer l'une et l'autre le plus de passagers possible, les bateaux étaient "plein gaz" et tous les passagers étaient malades, ils avaient l'habitude car ils fournissaient des sacs plastique à tout le monde !.....L'horreur cette traversée !....J'étais en tous point semblabes à tes deux chercheurs ! Heureusement il n'y avait pas de thon !Je pense que ça aurait été "le coup de grace"..
Mais dis donc tu ne les a pas épargnés tes deux apprentis aventuriers !

Écrit par : Pénélope | 08 août 2005

J'ai souvent fait la traversée dont tu parles, à l'époque où je faisais du charter dans les Antilles! Effectivement dans le chenal séparant la Guadeloupe de la Terre de Haut, la mer est souvent très agitée!

Écrit par : manutara | 08 août 2005

Les commentaires sont fermés.