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03 août 2005

La vieille dame de Nassau

Cela se passait à Nassau aux Bahamas à la fin de l’année 1979 . R. et moi étions arrivés de Floride quelques semaines auparavant et faisions du day charter avec « l’île de feu » dont nous remplissions les cales avec des touristes américains enthousiasmés à l’idée de passer la journée aux Stirup Cays, de petites îles qui avaient de faux airs d’atolls polynésiens. Miami se trouvant à une demie-heure de vol, nous ne manquions jamais de matière première ! Je pense que la jeune génération luttant âprement à BAC plus huit pour trouver un emploi de groom ou de garçon de café ne se rend pas compte à quel point la vie était facile en ce temps là pour qui voulait mener une vie paresseuse et aventureuse !Aujourd’hui le problème est de trouver un travail pour vivre . En cette fin des années soixante dix, dans ce coin du monde, il fallait savoir adopter un profil bas pour éviter que le travail ne nous rattrape ! A chaque escale, après avoir fait connaissance de l’un ou l’autre autochtone, la conversation se terminait toujours de cette manière : cela ne vous tenterait pas de travailler avec moi ?… ou bien, justement je cherche quelqu’un pour… J’avais un bateau, un équipier, je ne concevais pas la vie ailleurs qu’en mer, donc je louais mes services au plus offrant, sans permis de travail, sans homologation ou visite de sécurité, sans impôts …. A l’époque les Bahamas étaient une plaque tournante du trafic de drogue en direction des USA, alors le transport clandestin de touristes n’éveillait que peu l’intérêt de forces de l’ordre sous-payées et peu motivées !Et l’argent coulait à flot dans les eaux transparentes des Bahamas. Ces années correspondaient aussi au paroxysme de la guerre suicidaire que se livraient les compagnies aériennes sur l’Atlantique Nord . Ainsi un aller-retour Nassau-Luxembourg (neuf heures de vol) coûtait cent cinquante dollars pour qui avait le courage d’emprunter une compagnie icelandaise (sic!) au nom erotique .Même à l’époque cela ne représentait pas une grosse somme ! J’avais pris l’habitude de passer des fins de semaine prolongées en Europe afin de rendre visite à mes parents trop âgés pour entreprendre pareil voyage . C’était l’avant veille de Noël et j’attendais l’appel de mon vol afin de passer les fêtes de fin d’année en famille, laissant R. en charge de « l’ile de feu ». Dans la salle d’attente mon attention fut attirée par un couple de quinquagénaires poussant devant eux une chaise roulante où une octogénaire toute frêle avait pris place. Ils s’arrêtèrent et firent un tour d’horizon de la salle, cherchant visiblement quelqu’un . Dans ces cas là, j’ai appris qu’il fallait à tout prix sinon me cacher du moins détourner les yeux ! J’attire tel un aimant les chiens et les problèmes ! C’est comme ça ! On n’y peut rien ! Mais j’avais les yeux fixés sur l’étrange trio . Le contact visuel s’établit . Quand l’homme lança un ,ah, triomphant je compris que pour moi les ennuis commençaient !Evitant habilement les autres voyageurs, l’homme propulsa la chaise dans ma direction, plaquant l’ancienne, bouche ouverte, cheveux au vent, contre le dossier. Quand ils furent à ma hauteur, ils se présentèrent, les van der Truc, de Broc le Schmurtz en Belgique . Je ne sais pas pourquoi, mais les belges ont toujours l’air de s’excuser en dévoilant leur identité ! Je ne fus pas long à comprendre ce que me voulait monsieur Van der Truc !
- Vous comprenez monsieur, nous avons faim et nous voudrions manger avant de monter dans l’avion, la nourriture est si mauvaise à bord (ils n’avaient pas tort) ! Mais avec ce vieux machin qui tombe en morceaux nous ne savons pas monter au premier étage où se trouve le restaurant ! Si vous pouviez garder ma mère pendant que nous mangeons ce serait gentil ! Elle est sage, vous savez !
Je m’attendais presque à l’entendre ajouter, elle ne mord pas . Quant au vieux machin, je pense qu’il faisait allusion à la chaise roulante mais cela fut dit d’une manière qui pouvait prêter à confusion ! Je ne sais pas dire non. Je pus à peine murmurer un acquiescement évanescent que j’aurais voulu un refus énergique, que déjà ils tournaient les talons, en route pour leur destination gastronomique. Je reportai alors ma vision sur la vieille dame qui me contemplait avec, me sembla-t-il, une lueur ironique au fond des yeux . Ces yeux justement, je ne le remarquai qu’à cet instant, étaient magnifiques ! Immenses et d’un bleu profond, plein d’espièglerie et d’intelligence. Je fis stupidement, héhéhéhé, elle me répondit en me singeant, héhéhéhé, découvrant une rangée de dents étonnement blanches et acérées. Elle arrangea avec coquetterie une mèche de cheveux blancs de sa main déformée par l’arthrite . Je n’arrivais pas à détacher mon regard du sien . Elle était si menue, si ratatinée que j’avais l’impression que si je cessais de la regarder elle allait disparaître pour toujours, ne laissant pour tout vestige de son passage sur terre que l’énorme sac à main en cuir vernis noir qu’elle serrait convulsivement sur ses genoux pointus. Elle sembla lire en moi. Sa voix était claire et bien timbrée.
- Vous savez, vous n’avez pas besoin de me regarder, je ne vais pas m’enfuir !
Comme pris en faute, je détournai les yeux et reportai mon attention sur l’escalier par où avaient disparu les Van der Truc fils et belle-fille .
- Oh , vous n’êtes pas prêt de les revoir ! Ils ne vivent que pour manger ! Vous croyez qu’ils penseraient à moi ? C’est que j’ai une faim de loup !
Je vis qu’au bar on servait des sandwichs, je lui proposai donc de lui en ramener un. Elle minauda un instant avec une moue enfantine puis acquiesça avec gourmandise en me lançant :
- Avec beaucoup de mayonnaise, hein… !
Quelques instants plus tard je la regardai dévorer avec férocité son hot dog tout en songeant qu’il n’était pas étonnant qu’elle fût si maigre si sa famille la laissait mourir de faim.
Quand elle eut fini, elle s’essuya les coins de la bouche avec élégance en se servant d’un mouchoir qu’elle sortit de la manche de son gilet. Elle but avec délice la limonade que je lui avais ramenée, puis, pleinement restaurée, pencha sa tête vers moi.
- Il faut que je vous dise…ma bru boit (pour appuyer ses dires, elle fit semblant de se tordre le nez de la main) ! Il est vrai qu’au lit, mon fils ne semble pas être à la hauteur !
Je me rappelai alors qu’avant de me confier sa génitrice, l’homme m’avait dévisagé avec une certaine concupiscence… De plus en plus mal à l’aise et craignant d’avoir à en apprendre plus que je ne voulais, je jetai à nouveau un regard désespéré en direction du premier étage. Elle se méprit sur la raison de mon inquiétude . Elle tapota affectueusement son sac à main .
- Rassurez-vous, ils ne m’abandonneront pas ! C’est ça qu’ils attendent !
- Ca ?
- Oui, oui…
Elle me fit signe de m’approcher et me chuchota en détachant les syllabes avec la gourmandise de qui mastique un abricot :
- L’hé-ri-tage !
- Ha… !
Je contemplai le sac, l’imaginant rempli de lingots et de pièces d’or.
- Mais ce qu’ils ne savent pas c’est qu’ils n’auront rien !
- Rien ? (Ton faussement indigné)
- Rien ! Pas ça ! Tout ira aux œuvres ! L’héritage…pfuit !
Elle se passa rapidement l’index sous le nez tout en éclatant d’un petit rire cristallin ! Suivait l’énumération de tout ce qui allait passer sous l’appendice nasal ridiculement atrophié de monsieur fils .Je ne sais pourquoi, mais je dois avoir un physique qui incline à la confidence. Au dix huitième siècle, c’est sûr, j’aurais été un prêtre jésuite confident de quelque tête couronnée ! Je l’ai toujours dit, je me suis trompé d’époque !En attendant je ne tenais nullement à être mêlé à une affaire de captation d’héritage. Le retour du fils indigne et de la bru ivrogne me tira d’embarras . Monsieur me remercia, s’enquit de ma destination finale et me remit sa carte de visite au cas où je chercherais (!) du travail en Belgique.
Durant le vol de nuit alors que je remontai en direction des toilettes le couloir de l’avion plongé dans la pénombre, je sentis une main chenue agripper mon bras. C’était madame van der Truc mère . Elle me désigna son fils et sa femme, endormis la bouche grande ouverte et, sans un mot, se passa l’index sous son nez en éclatant d’un rire silencieux !


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