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27 juillet 2005

C'était en Février...

C’était en février de l’an 1980, quelque part dans le Nord de Port-au-Prince . J’avais mouillé « l’île de feu » en face d’une espèce de village de vacances pour américains ou européens fortunés . Nous avions voulu, R*** et moi fuir pendant quelques jours les remugles et la pestilence de la capitale et nous mettre au vert, le vert des dollars américains . Nous finissions de déjeuner (langoustes à la créole) attablés sur la terrasse d’une paillote agréablement ventilée . Nous regardions avec émerveillement une mer dont le bleu profond contrastait agréablement avec les eaux boueuses de la capitale . Il y avait là, outre l’équipage habituel du sloop, notre nouvelle recrue, le captain Bill, ainsi que deux américaines rencontrées deux jours plus tôt alors qu’elles avaient été surprises par le nuit sans moyen de transport pour regagner leur propriété . Nous nous étions serrés et je leur avais donné l’hospitalité dans le carré de mon voilier . Le surlendemain, il m’avait paru naturel de les ramener par la voie maritime infiniment moins dangereuse que la voie terrestre et ses tap-tap ubuesques ! Elles avaient acheté un terrain situé sur une éminence surplombant le complexe hôtelier . Mary-Catherine (prononcer mairie-kasserine), une riche héritière de Boston et son amie Elisabeth (éliseubess) m’avaient assuré que la vue y était somptueuse. C’était vrai, mais c’était tout ! De maison point de trace . Pour tout abri, planté au milieu de la pelouse, un parasol fait en feuilles de cocotier, pour tout mobilier deux matelas jetés à même le sol et une grosse cantine en fer renfermant les effets personnels des deux filles. Elles étaient manifestement folles à lier ! Nous devîmes donc instantanément amis . Ce fut une amitié d’autant plus forte que nous la savions sans lendemain . Nous étions donc réunis tous les cinq autour de cette table en cette fin d’après-midi tropicale. Nous étions beaux , jeunes , nous riions forts, parlions haut .Nous étions heureux .Un de ces moments privilégiés dans l’existence où le bonheur est palpable ! Aux tables voisines, les couples de quinquagénaires nous regardaient avec envie . C’est à ce moment que le plus jeune d’entre nous, le captain Bill, à peine vingt ans, prit sa bière, en but une longue rasade à même le goulot puis la reposant avec force sur la table eut ces paroles dont je me souviens encore comme si elles venaient d’être prononcées.
- Faites gaffe les mecs (guys) , aujourd’hui nous sommes là à nous éclater ! C’est génial(great) ! Nous avons la vie devant nous , une vie que nous avons choisie différente , pas comme tous ces vieux machins (d’un large mouvement du bras, il désigna nos voisins) ! Et puis, paf, (il frappa dans ses mains) , on se réveille un matin , on regarde autour de soi (il nous regarda l’un après l’autre en clignant des yeux) : partie la jeunesse…enfui le temps ! On se dit quoi ?(Air outré) Déjà ? C’est pas vrai ? Hier encore…
Bill se leva en chancelant et s’approcha d’une table où quatre américains d’un certain age s’étaient arrêtés de parler pour écouter ce grand échalas engoncé dans son éternel caban, sa casquette de la Kriegsmarine enfoncée sur la tête, la visière aux ras des yeux . Il mit ses mains sur les épaules de l’homme le plus âgé, un chauve aux bajoues violacées, et lança d’un air outré :
- Mon Dieu ! Esteban ? Mais dans quel état je te retrouve !
Puis il se tourna vers une sexagénaire à la permanente abondamment laquée :
- Mary-Catherine ? Oh God ! I can’t believe it!
Les yankees, c’est bien connu, sont bon public. Ils rirent de bon cœur . Nous aussi bien sûr.
Aujourd’hui, je ris un peu moins, ou jaune…Je ne sais ce qui se passa sous la casquette de Bill ce jour là . Peut -être , dans un éclair, au milieu de vapeurs éthyliques, nous vit-il à trente années de distance ?
Je n’ai jamais revu aucun des convives présents ce jour là…mais je ferme les yeux et ils sont là, nous sommes là, dans l’éclat de nos vingt ans et j’entends la voix juvénile du captain Bill…
- Esteban… ?

21:56 | Lien permanent | Commentaires (2)

15 juillet 2005

Déjeuner sur l'herbe

« En ce bel et bon jour de l'an 1378 de notre Seigneur , chevauchoient deux destriers blancs sur la route menant au castel du seigneur de Boisjoli . Sur le premier palfroi venoit un jouvenceau, Eudes seigneur de Fontsec et en le second la jouvencelle Cunégonde , fille chérie du seigneur de Boisjoli . L'un et l'aultre puceaux estoient .Comme le sol chaudement bruloit et les palfrois moulte poussière soulevoient , les deux jouvenceaux au bord d'un ru s'arrestoient. Eudes prestement au pied de son destrier choit et d'un élan vers sa belle se jetoit afin que du palfroi la goule ne se cassoit .Au bord de l'onde la portoit et tous quatre jouvenceaux et palfrois longuement se désaltéroient .La jouvencelle de ses fontes moulte cochonaille sortoit et les deux puceaux avec appétit mangeoient. Ravis et repus les deux sur le chaume s'allongeoient.... »
Des coups violemment frappés à la porte sortirent Charles de l'état de transe créatrice dans lequel il était tombé depuis le matin . Il sauvegarda le texte péniblement composé , enfila une robe de chambre trouée , traversa le minuscule appartement et ouvrit la porte . C'était madame Mignard ,la concierge, accompagnée de monsieur Vergette le propriétaire des lieux . A eux deux , ils représentaient probablement un résumé de tout ce que Charles détestait le plus au monde . D'abord ils étaient effroyablement laids , de cette laideur sans charme et sans recours. Madame Mignard ressemblait à une guenon avec ses jambes arquées , ses longs bras noueux et son petit visage fripé couronné d'une moisissure qu'elle s'entêtait à appeler ses cheveux. Monsieur Vergette quant à lui devait-être le produit du croisement d'un tapir avec une truie . Son nez exerçait sur Charles une fascination malsaine. Une espèce de masse de chair molle , douée d'une vie propre et percée de deux orifices parfaitement sphériques .Charles avait toujours eu envie d'y enfoncer ses doigts et de tordre l'immonde groin .Pour l'instant , le groin était braqué vers lui et réclamait trois mois de loyer en souffrance . Quand Charles lui parla du livre qu'il allait bientôt publier , de l'avance que lui consentirait son éditeur , le groin émit un sifflement et quelques gouttes de morve fétide vinrent asperger les joues de l'écrivain. Tandis que Charles essayait de gagner les quelques jours qui le séparaient de la rue , la Mignard avait passé sa tête chafouine par l'embrasure de la porte et reniflait l'intérieur du petit appartement , notant mentalement les rideaux déchirés , la moquette trouée , la peinture des murs éraflée , le sofa défoncé .Ses petites narines retroussées avaient flairé la misère , l'échec , la pauvreté . Une odeur , subtile et puissante, encore légère mais clairement identifiable commençait à s'insinuer dans l'air chargé de désespoir : l'odeur de la mort . Le nez simiesque renifla avec avidité ces remugles infernaux .Envahi d'une Schadenfreude ignoble , il esquissa même un sourire , je dis bien il ! Le nez de l'abominable guenon sourit lorsque le groin de Vergette signifia au malheureux Charles son congé pour la fin du mois .Quand les deux appendices nasaux , unis dans la laideur, se furent retirés , Charles s'effondra sur son canapé . Il laissa son regard errer par le fenêtre ouverte . Des immeubles faisant face à d'autres immeubles . Des fenêtres s'ouvrant sur d'autres fenêtres . Des hommes et des femmes qui jamais ne se verraient !
« Quand de leur sommeil s'éveilloient , de chaleur quasi trépassoient . Tous deux se désnudoient et dans l'onde se lançoient . Corpus à corpus se frottoient tant et si bien que ses pubendas le jouvenceau dans la pucelle mettoit . Longuement baisoient .Estourbis et fourbus, damoiseau de damoiselle et tous deux , de l'onde se restiroient. Alors grand vacarme oient . Dans le ru deux gueux se noient . De figure éspouvanstable l'un et l'aultre estoient . Animaux paressoient. Gouloient en langue qui ni d'Oc, ni d'Oil estoit . Eudes les regardoit et voir créastures désmoniaques pensoit. Un carreau sur son arbaleste installoit et la foumelle visoit : dans le cul le trait se fichoit!Prestement autre carreau à son damoiseau , la damoiselle tendoit. Le trait dans le museau du mâle s'enfonçoit. Les deux bestes bien marries beaucoup gueuloient , pleuroient et moultes supplications lançoient .Jouvenceau et jouvencelle un maximum se marroient! »

03:14 | Lien permanent | Commentaires (0)

04 juillet 2005

La première page

« Le jour se levait . Dans le ciel vierge de toute nébulosité on pouvait distinguer les premiers reflets du soleil levant . Les eaux calmes du lac léchaient avec application les marches du débarcadère . Ca et là mouettes et goélands troublaient la limpidité extrême des flots de leurs plongeons . Plouf ! Ils s’immergeaient dans l’onde à la poursuite de poissons argentés que , triomphants , ils ramenaient à tire d’aile à leur progéniture affamée . Au loin , le massif alpin et montagneux se découpait dans toute sa splendide beauté . On pouvait deviner la Dent Blanche , le massif des Ecrins , le Cervin , l’Eiger , la Jungfrau , le Mont-Blanc , le Nyiragongo , le Fuji-Yama , l’Everest et bien d’autres sommets exceptionnellement visibles en ce splendide début de journée d’été . La petite maison nichée dans un parc fleuri au bord du lac semblait encore dormir avec ses volets roses , obstinément clos sur un enfermement intérieur vraiment hermétique . Dans la chambre du haut , véritable petit nid d’amour, François s’étira en baillant . Il se retourna vers sa jeune épouse Charlotte et lui donna un chaste baiser sur le front . Il se leva ensuite et ouvrit les volets . Quelle vue : le soleil levant , les oiseaux marins , les montagnes lointaines , le lac lécheur . Le jeune homme sortit sur le balcon . C’était un beau garçon . Son pyjama gris à rayures rouges rehaussait encore l’extrême sensualité qui se dégageait de lui .François fit quelques mouvements de gymnastique en faisant craquer ses articulations rouillées . Sans réveiller Charlotte qui ronflait doucement , il descendit dans la cuisine pour préparer leur… »

- Alors là ma chérie , je préfère t’arrêter tout de suite !
Sidonie interrompit la lecture de son manuscrit qu’elle faisait à haute voix à ses amis Simone et Jean-Paul . Elle regarda la femme avec un certain étonnement . Simone rajusta le turban qu’elle s’entêtait à porter malgré la chaleur étouffante. Ils étaient tous trois installés dans un petit kiosque au bord du lac , des boissons fraîches à portée de main sur une table basse .
- Il faut bien que tu comprennes une chose . Les maisons d’édition reçoivent en moyenne trente manuscrits par jour . Impossible donc de les lire tous . Alors , en général , les membres du comité de lecture se contentent de survoler les œuvres en sélectionnant l’une ou l’autre page au pif . En général c’est la première . Si elle est bonne , l’auteur sera lu , sinon…
Elle fit le geste de jeter un objet dans le lac ce qui eut pour effet d’attirer une bande de cygnes qui firent claquer leurs becs à quelques centimètres de la main du célèbre top modèle . Simone se leva en glapissant.
- Chasse moi ces bestioles !
Dans l’affolement , son sac à main se renversa, éparpillant sur le plancher tout un invraisemblable arsenal ludico-sadique , complément indispensable à l’obtention d’un orgasme acceptable dans l’accomplissement de son devoir conjugal avec Jean-Paul. Justement celui-ci se baissa et ramassa un vibromasseur japonais à deux vitesses . Il le mit en marche et se l’enfonça dans l’oreille . Simone récupéra le reste des objets épars et reprit le fil de la conversation .
- Tu comprends , il y a un certain nombre d’incohérences dans ce que tu écris. Ainsi ce « léchaient avec application » . Enfin franchement ! Qu’en penses-tu Jean-Paul ?
Celui-ci oublia un instant son oreille et fit semblant de s’intéresser à la discussion. Il enleva ses lunettes et regarda Sidonie , c’est à dire que son œil gauche alla se perdre dans les branches supérieures d’un hêtre centenaire pendant que l’œil droit foudroyait un malheureux cygne en quête de nourriture . Sidonie éprouva une sensation assez proche du mal de mer . Ce malaise fut encore aggravé quand l’homme se mit à rire . Il y eut un chuintement allant crescendo. La bouche fut aspirée vers l’intérieur , le nez se replia entre les joues pendant que le menton se réfugiait dans son cou . Il prononça quelques mots à peine audibles qui se perdirent dans un accès de toux grasse . On put toutefois comprendre que ce qui gênait le grand homme n’était pas tant l’action de lécher mais l’objet de ce léchage . Impitoyable , Simone continua la destruction de l’humble manuscrit .
- Evite aussi les onomatopées . Plouf ! Je te demande un peu … Et puis les redondances et je ne parle pas de l’invraisemblable énumération de sommets … Je ne suis pas alpiniste , mais le Fuji-Yama , en Suisse , est-ce bien raisonnable… ? Enfin et surtout c’est mou tout ça , on dirait la petite maison dans la prairie . Le soleil , les petits oiseaux… Tout est trop beau , trop parfait !
Jean-Paul qui s’amusait à faire mousser sa bière avec son vibromasseur , sembla se réveiller .
- Il faut de la chatte et de la queue bien rigide . Que ça gicle , bordel !
Simone leva les yeux au ciel .
- C’est dit crûment , mais il a raison ! Ainsi , François, retire lui cet affreux pyjama. A poil le gaillard . A quoi pense un jeune homme le matin en voyant sa bien-aimée endormie ? ….. Tu ne devines pas ? Certainement pas à faire des mouvements débiles de gymnastique . Il la prend bon-sang , il la pénètre , il la besogne… !
Sidonie jeta à son amie un regard affolé , elle qui n’avait connu l’amour que dans les livres de Barbara Cartland !
- Ah ça , jamais ! Pas dans mon livre !
- Bon si tu veux , mais il faudra alors prévoir une ou deux scènes de masturbation pour l’amant frustré !
- Masturbation ?
- Oui les mecs font ça comme on se mouche !
- Dans ce cas….
- Et surtout , il faut éveiller l’intérêt du lecteur dès la première ligne . Je vais te donner un exemple.
Elle sortit de son sac un livre , « Le destin miraculeux d’Edgar Mint »de Brady Udall , et lut la première phrase.
- Si je devais ramener ma vie à un seul fait , voici ce que je dirais : j’avais sept ans quand le facteur m’a roulé sur la tête .

« Ce matin là , le jour ne se leva pas et ne se lèverait plus jamais . Le vent poussait devant lui d’effroyables nuages noirs chargés de pluie et de grêle . Les montagnes étaient invisibles . Même l’Everest , ce géant au front immaculé , choisit de rester caché devant une si effrayante noirceur . Le lac roulait des eaux boueuses aux effluves pestilentielles. Ca et là les cadavres gonflés et décomposés de bêtes et d’humains venaient crever la surface . D’abominables oiseaux , les ptérodactyles , picoraient les yeux et les entrailles des morts. Des vagues monstrueuses balayaient incessamment le débarcadère et finirent par l’arracher. Dans la maison en ruine ouverte à tous vents , le couple terrorisé était recroquevillé sur un grabat fait de paille et de chiffons . Dans un coin, une chatte noire à la queue bien rigide urinait tout en guettant un rat de la taille d’un marcassin . François se leva . Il était presque nu à l’exception d’un débardeur et d’un slip kangourou . Il ne put ouvrir les volets car ils avaient été arrachés par la tempête . Il alla sur le balcon . La fureur des éléments le remplit de crainte et d’horreur . Il éternua . Il se saisit d’un mouchoir et se masturba vigoureusement deux ou trois fois dans un vacarme de trompettes du jugement dernier . Quand il se retourna vers Charlotte , il constata qu’elle était morte , le visage couvert de pustules violacées . Il descendit ensuite dans le jardin. En marchant au milieu des arbres déracinés , il gagna le portail , l’ouvrit et fit quelques pas sur la route déserte . Là ,il se coucha et attendit le passage de la voiture du facteur afin que celui-ci pût lui rouler sur la tête….. »


14:25 | Lien permanent | Commentaires (4)

01 juillet 2005

Pêche au gros

Voici un des premiers textes que j’ai publié sur ce blog , il y a de cela près d’un an . Il s’agit d’une courte fiction que personne à l’époque n’avait du lire et il n’y a pas de raison qu’il n’en aille pas de même aujourd’hui ! Comme je me suis dit qu’un jour cette fiction pourrait bien devenir réalité , j’ai eu envie de la republier pour commencer le mois sur une note optimiste .


Après m'avoir abreuvé de termes techniques incompréhensibles , le docteur Charkovitch résuma mon cas par ces trois mots très simples :
- Tumeur au cerveau.
Il y eut un long silence qu’il mit à profit pour compulser les clichés de mon scanner crânien , les résultats d'innombrables analyses , les rapports d'éminents spécialistes, tous étalés sur son prodigieux bureau en tek. Il finit par rassembler tous ces documents épars pour les glisser dans une chemise en carton vert bouteille . Je pensai , le vert , la couleur de l'espoir! Quand il eut terminé son travail de rangement son regard croisa le mien . C'était un homme d'une soixantaine d'années , légèrement voûté. Son front lisse , vaste comme un champ opératoire , réfléchissait les quelques rares rayons qu'un soleil de novembre avare laissait filtrer dans la pièce immaculée nichée au huitième étage de cette Babylone médicale. Il sembla déçu par mon absence de réaction . Je savais , depuis mon enfance , que j'étais condamné .Il ne me restait plus qu'à mettre un nom sur cette sentence de mort . C'était à présent chose faite. Il répéta son verdict en le détaillant:
- Tumeur cancéreuse au lobe pariétal droit.
Soucieux de montrer un intérêt poli , je hochai la tête.
- Ah bon ! Je vais devenir dingue ?
Le cancérologue agita devant son visage ses grandes mains aux doigts spatulés, comme pour mettre en fuite cette idée désagréable.
- D'aucune manière , vous resterez lucide jusqu'au bout . Mais il va falloir que vous vous battiez.... que nous nous battions! Nous avons encore toute une batterie de tests à effectuer . Ensuite je préconise une chirurgie agressive , suivie de séances de bombardements aux rayons X et pour terminer une chimiothérapie lourde . Evidemment nous n'éviterons pas les dommages collatéraux . Heureusement que vous avez une très bonne assurance . On peut faire traîner les choses encore deux ou trois ans!...Mais que faites vous?
Las d'écouter ce général d'opérette manœuvrer ses troupes en blanc équipées d'armes de destruction massive , je m'étais levé et avais commencé à enfiler ma veste fourrée .Le professeur se leva à son tour et vint se placer entre la porte et moi . Il réitéra sa question .
- Qu'allez vous faire maintenant ?
Je pensai à cette anecdote racontée par je ne sais plus qui . Deux gamins d'une dizaine d'années jouent au ballon . A un moment donné , le plus jeune des deux s'arrête de lancer la balle et demande à son copain:
- Si on te disait que tu vas mourir dans une heure , que ferais-tu ?
Le gamin réfléchit un instant et répond :
- Je continuerais à jouer au ballon .
C'est la réponse que je fis à l'éminent praticien . Il me regarda . Je lus l'effroi dans ses yeux . Je compris qu'il était obligé de remettre en question son diagnostique du maintien ad finem des mes facultés intellectuelles . Son désarroi m'émut . Je rectifiai.
- Je vais rentrer chez moi et là je verrai bien .
- Mais vous êtes fou! Le voyage interminable , la chaleur , l'humidité , vont réduire de moitié le temps qu'il vous reste à vivre . Et la situation sanitaire dans ces îles , un désastre!Comment ferez-vous pour vous faire traiter?
Je l'écartai poliment du revers de la main . Il résista un moment . Je pus sentir au travers de sa blouse son corps osseux se cabrer , puis , conscient du ridicule de la situation , il finit par me laisser passer . Avant de refermer la porte , je lui lançai:
- Rassurez-vous docteur , je n'ai pas l'intention de me faire soigner!
J'arpentais l'interminable couloir à la recherche d'un ascenseur lorsque j'entendis un bruit de pas rapides derrière moi . C'était Charkovitch. Il se mit devant moi tout en continuant à marcher à reculons. Il me fit la description de toutes les choses désagréables qui allaient m'arriver:la douleur , la paralysie progressive des membres , la perte de l'ouie , de la parole… Il conclut sa tirade en hurlant très fort:
- BORDEL,MAIS VOUS ALLEZ CREVER !
Les patients déambulant dans le couloir au bout de leurs perfusions montées sur des perches roulantes , nous lancèrent des regards de bêtes traquées. En appuyant sur le bouton d’appel de l’ascenseur , je lui lançai :
- Ecoutez , docteur , votre mission s’arrête là !
Mais Charkovitch était comme ces pêcheurs au gros . Ils ont ferré un marlin de bonne taille et sentent qu'ils sont gréés trop légers . Au lieu d'essayer de ramener la bête en force , ce qui se solderait par la rupture de la ligne , ils laissent filer des centaines de mètres de fil en ne serrant que légèrement le frein .
Il me mit la main sur l'épaule et me fit signe de le suivre . Je me dis , bon, si cela peut lui faire plaisir. Nous nous arrêtâmes devant une chambre . Sur la porte , un nom: Mr Hubert Marron . Avant d'entrer le professeur m'expliqua en deux mots la pathologie du patient .
- Un très beau cas de cancer du côlon . On lui a fait une résection . Rien à voir avec votre cas bien sur... Mais ça fait cinq ans qu'on réussit à le maintenir en vie .
Il frappa à la porte , par habitude je suppose, puis entra . Je vis d'abord les tuyaux de monsieur Marron avant que de voir ce qui restait de son corps . Je dis ses tuyaux car ils étaient devenus partie intégrante de son organisme. Il y avait bien sûr les inévitables perfusions , au nombre de quatre ,qui instillaient , goutte à goutte , les drogues nécessaires à la survie du malheureux . Un tuyau jaillissait des profondeurs du lit et laissait s'écouler un liquide jaune dans une pochette en plastique . Une autre poche , suspendue à côté de la première , récoltait une substance brunâtre . C'est vers elle que l'attention du médecin se porta en tout premier lieu. Il la palpa et la soupesa , produisant un clapotis désagréable . Il se tourna vers moi , un sourire triomphant sur son austère visage .
- Un anus artificiel dernier cri ! C'est-y pas beau ça ?
J'eus un haut le corps . J'imaginais déjà le titre de ma prochaine nouvelle , "Le dernier cri de l'anus artificiel de l'épouvantable docteur C." Mais Charkovitch était tout à son rôle d'amphitryon . Il me montra une grosse canule sortant de la gorge de monsieur Marron pour aller se connecter à un respirateur installé sur une table roulante.
- C'est qu'il nous a fait une de ses peurs avant-hier soir , ce brave Hubert . Il a voulu nous quitter!Ah le garnement! Mais , hop , une jolie trachéotomie et c'est reparti comme en quarante!
Le professeur tapota familièrement une chose grise, sans doute un bout d'épaule appartenant au supplicié. Il y eut un gargouillis au niveau de la gorge , puis un grondement souterrain. Quelques gouttes tombèrent dans la pochette brune. Je me précipitai pour vomir dans les toilettes que monsieur Marron n'utiliserait sans doute plus jamais .A mon retour Charkovitch avait les yeux braqués sur la télévision fixée à un coin du plafond .Il se déhanchait au son d'une ranchera chantée par des mariachis tibétains.
- Quel chance il a Hubert! Pendant qu'on bosse comme des damnés, ce veinard se prélasse dans son lit à regarder la télé!
Plus que les tuyaux , les canules , les sondes , les anus artificiels , ce qui m'horrifia fut cela . Cinq années de Thierry Ardisson , de Claire Chazal ,de Drucker, de Ruquier, de PPDA !Cinq années de guerres , d'attentats, de meurtres et de viols passés en boucle ! Cinq années de sitcoms minables , de séries débiles et de films américains consternants!Heureusement qu'il y avait Thalassa !Je jetai un dernier regard au gisant . C'est à ce moment seulement que je vis ses yeux , deux braises ardentes qui me disaient , FUIS! Je quittai la chambre et me mis à courir dans le couloir pour m'engouffrer dans le premier ascenseur disponible. La porte se refermait dans un grincement métallique , quand une main s'immisça entre les deux battants . C'était Charkovitch . Je pensai lui flanquer mon poing sur la figure , mais j'eus brusquement peur d'avoir à passer en prison le peu de temps qu'il me restait à vivre . Je feignis de l'ignorer. Il ne dit rien tout le temps que dura le trajet vers le ré de chaussée . Quand la porte s'ouvrit , je me précipitai au dehors et parcourus le hall d'accueil à grandes enjambées , le professeur toujours sur mes talons . J'avais presque atteint le sas d'entrée lorsque Charkovitch m'asséna l'ultime estocade .
- Vous allez devenir aveugle , oui... AVEUGLE!
Je m'arrêtai haletant et me retournai lentement vers lui . C'était ça... il m'avait eu !
Le pêcheur sentit que le poisson était à lui .A toute vitesse , il rembobina la ligne . Le marlin fit surface , épuisé . Il put voir son oeil rond affolé , sa puissante nageoire dorsale. Le pêcheur prit alors sa gaffe et l'approcha de la tête de l'animal. A l'instant du coup de grâce , le marlin donna un puissant coup de queue et jaillit hors de l'eau en fouettant l'air de son rostre . Il y eut un claquement sec . La ligne se détendit et l'animal rejoignit les profondeurs .

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