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27 juillet 2005

C'était en Février...

C’était en février de l’an 1980, quelque part dans le Nord de Port-au-Prince . J’avais mouillé « l’île de feu » en face d’une espèce de village de vacances pour américains ou européens fortunés . Nous avions voulu, R*** et moi fuir pendant quelques jours les remugles et la pestilence de la capitale et nous mettre au vert, le vert des dollars américains . Nous finissions de déjeuner (langoustes à la créole) attablés sur la terrasse d’une paillote agréablement ventilée . Nous regardions avec émerveillement une mer dont le bleu profond contrastait agréablement avec les eaux boueuses de la capitale . Il y avait là, outre l’équipage habituel du sloop, notre nouvelle recrue, le captain Bill, ainsi que deux américaines rencontrées deux jours plus tôt alors qu’elles avaient été surprises par le nuit sans moyen de transport pour regagner leur propriété . Nous nous étions serrés et je leur avais donné l’hospitalité dans le carré de mon voilier . Le surlendemain, il m’avait paru naturel de les ramener par la voie maritime infiniment moins dangereuse que la voie terrestre et ses tap-tap ubuesques ! Elles avaient acheté un terrain situé sur une éminence surplombant le complexe hôtelier . Mary-Catherine (prononcer mairie-kasserine), une riche héritière de Boston et son amie Elisabeth (éliseubess) m’avaient assuré que la vue y était somptueuse. C’était vrai, mais c’était tout ! De maison point de trace . Pour tout abri, planté au milieu de la pelouse, un parasol fait en feuilles de cocotier, pour tout mobilier deux matelas jetés à même le sol et une grosse cantine en fer renfermant les effets personnels des deux filles. Elles étaient manifestement folles à lier ! Nous devîmes donc instantanément amis . Ce fut une amitié d’autant plus forte que nous la savions sans lendemain . Nous étions donc réunis tous les cinq autour de cette table en cette fin d’après-midi tropicale. Nous étions beaux , jeunes , nous riions forts, parlions haut .Nous étions heureux .Un de ces moments privilégiés dans l’existence où le bonheur est palpable ! Aux tables voisines, les couples de quinquagénaires nous regardaient avec envie . C’est à ce moment que le plus jeune d’entre nous, le captain Bill, à peine vingt ans, prit sa bière, en but une longue rasade à même le goulot puis la reposant avec force sur la table eut ces paroles dont je me souviens encore comme si elles venaient d’être prononcées.
- Faites gaffe les mecs (guys) , aujourd’hui nous sommes là à nous éclater ! C’est génial(great) ! Nous avons la vie devant nous , une vie que nous avons choisie différente , pas comme tous ces vieux machins (d’un large mouvement du bras, il désigna nos voisins) ! Et puis, paf, (il frappa dans ses mains) , on se réveille un matin , on regarde autour de soi (il nous regarda l’un après l’autre en clignant des yeux) : partie la jeunesse…enfui le temps ! On se dit quoi ?(Air outré) Déjà ? C’est pas vrai ? Hier encore…
Bill se leva en chancelant et s’approcha d’une table où quatre américains d’un certain age s’étaient arrêtés de parler pour écouter ce grand échalas engoncé dans son éternel caban, sa casquette de la Kriegsmarine enfoncée sur la tête, la visière aux ras des yeux . Il mit ses mains sur les épaules de l’homme le plus âgé, un chauve aux bajoues violacées, et lança d’un air outré :
- Mon Dieu ! Esteban ? Mais dans quel état je te retrouve !
Puis il se tourna vers une sexagénaire à la permanente abondamment laquée :
- Mary-Catherine ? Oh God ! I can’t believe it!
Les yankees, c’est bien connu, sont bon public. Ils rirent de bon cœur . Nous aussi bien sûr.
Aujourd’hui, je ris un peu moins, ou jaune…Je ne sais ce qui se passa sous la casquette de Bill ce jour là . Peut -être , dans un éclair, au milieu de vapeurs éthyliques, nous vit-il à trente années de distance ?
Je n’ai jamais revu aucun des convives présents ce jour là…mais je ferme les yeux et ils sont là, nous sommes là, dans l’éclat de nos vingt ans et j’entends la voix juvénile du captain Bill…
- Esteban… ?

Commentaires

Tu devrais encore nous parler du petit captain bill. De toutes les personnes dont tu m'as raconté les histoires, les grands bourgeois, les princes, les vieux chauffeurs qu'ont fait la guerre de 14 et qui veulent pas qu'on corne, les marins, les curés SS, les aspirants du service militaire, etc., etc., c'est le captain Bill mon préféré.

Écrit par : oliviermb | 28 juillet 2005

Je devine pourquoi!

Écrit par : manutara | 28 juillet 2005

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