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01 juillet 2005

Pêche au gros

Voici un des premiers textes que j’ai publié sur ce blog , il y a de cela près d’un an . Il s’agit d’une courte fiction que personne à l’époque n’avait du lire et il n’y a pas de raison qu’il n’en aille pas de même aujourd’hui ! Comme je me suis dit qu’un jour cette fiction pourrait bien devenir réalité , j’ai eu envie de la republier pour commencer le mois sur une note optimiste .


Après m'avoir abreuvé de termes techniques incompréhensibles , le docteur Charkovitch résuma mon cas par ces trois mots très simples :
- Tumeur au cerveau.
Il y eut un long silence qu’il mit à profit pour compulser les clichés de mon scanner crânien , les résultats d'innombrables analyses , les rapports d'éminents spécialistes, tous étalés sur son prodigieux bureau en tek. Il finit par rassembler tous ces documents épars pour les glisser dans une chemise en carton vert bouteille . Je pensai , le vert , la couleur de l'espoir! Quand il eut terminé son travail de rangement son regard croisa le mien . C'était un homme d'une soixantaine d'années , légèrement voûté. Son front lisse , vaste comme un champ opératoire , réfléchissait les quelques rares rayons qu'un soleil de novembre avare laissait filtrer dans la pièce immaculée nichée au huitième étage de cette Babylone médicale. Il sembla déçu par mon absence de réaction . Je savais , depuis mon enfance , que j'étais condamné .Il ne me restait plus qu'à mettre un nom sur cette sentence de mort . C'était à présent chose faite. Il répéta son verdict en le détaillant:
- Tumeur cancéreuse au lobe pariétal droit.
Soucieux de montrer un intérêt poli , je hochai la tête.
- Ah bon ! Je vais devenir dingue ?
Le cancérologue agita devant son visage ses grandes mains aux doigts spatulés, comme pour mettre en fuite cette idée désagréable.
- D'aucune manière , vous resterez lucide jusqu'au bout . Mais il va falloir que vous vous battiez.... que nous nous battions! Nous avons encore toute une batterie de tests à effectuer . Ensuite je préconise une chirurgie agressive , suivie de séances de bombardements aux rayons X et pour terminer une chimiothérapie lourde . Evidemment nous n'éviterons pas les dommages collatéraux . Heureusement que vous avez une très bonne assurance . On peut faire traîner les choses encore deux ou trois ans!...Mais que faites vous?
Las d'écouter ce général d'opérette manœuvrer ses troupes en blanc équipées d'armes de destruction massive , je m'étais levé et avais commencé à enfiler ma veste fourrée .Le professeur se leva à son tour et vint se placer entre la porte et moi . Il réitéra sa question .
- Qu'allez vous faire maintenant ?
Je pensai à cette anecdote racontée par je ne sais plus qui . Deux gamins d'une dizaine d'années jouent au ballon . A un moment donné , le plus jeune des deux s'arrête de lancer la balle et demande à son copain:
- Si on te disait que tu vas mourir dans une heure , que ferais-tu ?
Le gamin réfléchit un instant et répond :
- Je continuerais à jouer au ballon .
C'est la réponse que je fis à l'éminent praticien . Il me regarda . Je lus l'effroi dans ses yeux . Je compris qu'il était obligé de remettre en question son diagnostique du maintien ad finem des mes facultés intellectuelles . Son désarroi m'émut . Je rectifiai.
- Je vais rentrer chez moi et là je verrai bien .
- Mais vous êtes fou! Le voyage interminable , la chaleur , l'humidité , vont réduire de moitié le temps qu'il vous reste à vivre . Et la situation sanitaire dans ces îles , un désastre!Comment ferez-vous pour vous faire traiter?
Je l'écartai poliment du revers de la main . Il résista un moment . Je pus sentir au travers de sa blouse son corps osseux se cabrer , puis , conscient du ridicule de la situation , il finit par me laisser passer . Avant de refermer la porte , je lui lançai:
- Rassurez-vous docteur , je n'ai pas l'intention de me faire soigner!
J'arpentais l'interminable couloir à la recherche d'un ascenseur lorsque j'entendis un bruit de pas rapides derrière moi . C'était Charkovitch. Il se mit devant moi tout en continuant à marcher à reculons. Il me fit la description de toutes les choses désagréables qui allaient m'arriver:la douleur , la paralysie progressive des membres , la perte de l'ouie , de la parole… Il conclut sa tirade en hurlant très fort:
- BORDEL,MAIS VOUS ALLEZ CREVER !
Les patients déambulant dans le couloir au bout de leurs perfusions montées sur des perches roulantes , nous lancèrent des regards de bêtes traquées. En appuyant sur le bouton d’appel de l’ascenseur , je lui lançai :
- Ecoutez , docteur , votre mission s’arrête là !
Mais Charkovitch était comme ces pêcheurs au gros . Ils ont ferré un marlin de bonne taille et sentent qu'ils sont gréés trop légers . Au lieu d'essayer de ramener la bête en force , ce qui se solderait par la rupture de la ligne , ils laissent filer des centaines de mètres de fil en ne serrant que légèrement le frein .
Il me mit la main sur l'épaule et me fit signe de le suivre . Je me dis , bon, si cela peut lui faire plaisir. Nous nous arrêtâmes devant une chambre . Sur la porte , un nom: Mr Hubert Marron . Avant d'entrer le professeur m'expliqua en deux mots la pathologie du patient .
- Un très beau cas de cancer du côlon . On lui a fait une résection . Rien à voir avec votre cas bien sur... Mais ça fait cinq ans qu'on réussit à le maintenir en vie .
Il frappa à la porte , par habitude je suppose, puis entra . Je vis d'abord les tuyaux de monsieur Marron avant que de voir ce qui restait de son corps . Je dis ses tuyaux car ils étaient devenus partie intégrante de son organisme. Il y avait bien sûr les inévitables perfusions , au nombre de quatre ,qui instillaient , goutte à goutte , les drogues nécessaires à la survie du malheureux . Un tuyau jaillissait des profondeurs du lit et laissait s'écouler un liquide jaune dans une pochette en plastique . Une autre poche , suspendue à côté de la première , récoltait une substance brunâtre . C'est vers elle que l'attention du médecin se porta en tout premier lieu. Il la palpa et la soupesa , produisant un clapotis désagréable . Il se tourna vers moi , un sourire triomphant sur son austère visage .
- Un anus artificiel dernier cri ! C'est-y pas beau ça ?
J'eus un haut le corps . J'imaginais déjà le titre de ma prochaine nouvelle , "Le dernier cri de l'anus artificiel de l'épouvantable docteur C." Mais Charkovitch était tout à son rôle d'amphitryon . Il me montra une grosse canule sortant de la gorge de monsieur Marron pour aller se connecter à un respirateur installé sur une table roulante.
- C'est qu'il nous a fait une de ses peurs avant-hier soir , ce brave Hubert . Il a voulu nous quitter!Ah le garnement! Mais , hop , une jolie trachéotomie et c'est reparti comme en quarante!
Le professeur tapota familièrement une chose grise, sans doute un bout d'épaule appartenant au supplicié. Il y eut un gargouillis au niveau de la gorge , puis un grondement souterrain. Quelques gouttes tombèrent dans la pochette brune. Je me précipitai pour vomir dans les toilettes que monsieur Marron n'utiliserait sans doute plus jamais .A mon retour Charkovitch avait les yeux braqués sur la télévision fixée à un coin du plafond .Il se déhanchait au son d'une ranchera chantée par des mariachis tibétains.
- Quel chance il a Hubert! Pendant qu'on bosse comme des damnés, ce veinard se prélasse dans son lit à regarder la télé!
Plus que les tuyaux , les canules , les sondes , les anus artificiels , ce qui m'horrifia fut cela . Cinq années de Thierry Ardisson , de Claire Chazal ,de Drucker, de Ruquier, de PPDA !Cinq années de guerres , d'attentats, de meurtres et de viols passés en boucle ! Cinq années de sitcoms minables , de séries débiles et de films américains consternants!Heureusement qu'il y avait Thalassa !Je jetai un dernier regard au gisant . C'est à ce moment seulement que je vis ses yeux , deux braises ardentes qui me disaient , FUIS! Je quittai la chambre et me mis à courir dans le couloir pour m'engouffrer dans le premier ascenseur disponible. La porte se refermait dans un grincement métallique , quand une main s'immisça entre les deux battants . C'était Charkovitch . Je pensai lui flanquer mon poing sur la figure , mais j'eus brusquement peur d'avoir à passer en prison le peu de temps qu'il me restait à vivre . Je feignis de l'ignorer. Il ne dit rien tout le temps que dura le trajet vers le ré de chaussée . Quand la porte s'ouvrit , je me précipitai au dehors et parcourus le hall d'accueil à grandes enjambées , le professeur toujours sur mes talons . J'avais presque atteint le sas d'entrée lorsque Charkovitch m'asséna l'ultime estocade .
- Vous allez devenir aveugle , oui... AVEUGLE!
Je m'arrêtai haletant et me retournai lentement vers lui . C'était ça... il m'avait eu !
Le pêcheur sentit que le poisson était à lui .A toute vitesse , il rembobina la ligne . Le marlin fit surface , épuisé . Il put voir son oeil rond affolé , sa puissante nageoire dorsale. Le pêcheur prit alors sa gaffe et l'approcha de la tête de l'animal. A l'instant du coup de grâce , le marlin donna un puissant coup de queue et jaillit hors de l'eau en fouettant l'air de son rostre . Il y eut un claquement sec . La ligne se détendit et l'animal rejoignit les profondeurs .

Commentaires

Tres optimiste en effet !
Détrompe toi, je l'avais déjà lue et comme pratiquement tout de ce que tu écris, j'avais beaucoup aimé son humour et son réalisme glaçials.

Écrit par : dilou | 01 juillet 2005

Merci Dilou pour ta fidélité à ce misérable blogue écrit par cet indigne serviteur !

Écrit par : manutara | 02 juillet 2005

Ouais, et moi aussi, je l'avais déjà lu ce texte. Tu vois bien que t'es lu! Et relu même!

Écrit par : oliviermb | 04 juillet 2005

Et moi qui avais l'intention de remettre en douce quelques vieux textes en espérant que vous ne les aviez pas lus! Va falloir trouver autre chose!

Écrit par : manutara | 04 juillet 2005

Moi je ne l'avais pas lue, je ne connaissais pas ton blog à cette époque, mais j'aime beaucoup ! la vision du type sur lequel on s'acharne thérapeutiquement me touche particulièrement.

Écrit par : Fleur | 04 juillet 2005

Alors juste pour toi , Fleur , je vais remettre un autre post que j'avais trouvé assez amusant à écrire ! Bon les autres peuvent aussi le lire , s'ils ont vraiment du temps à perdre!

Écrit par : manutara | 04 juillet 2005

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