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25 juin 2005

Une sale affaire

Depuis plusieurs jours, dès que je me connecte sur Internet , je suis l’objet d’étranges attaques de la part d’encarts publicitaires qui me prédisent la fin de mon ordinateur si je n’achète pas tel ou tel logiciel de nettoyage . A mon indifférence répond une salve de virus que mon fidèle anti-virus neutralise vaillamment non sans au passage provoquer un ralentissement considérable dans la vitesse d’opération de la machine . Dans les cas extrêmes , l’ordinateur se bloque , figeant l’image sur l’écran . Je suis alors obligé de redémarrer . Hier, interrompu une fois de plus dans une conversation sur MSN , je suis allé porter mon unité centrale chez le réparateur qui l’a montée . Je suis reçu par son assistante . Je lui explique bien que les symptômes ne se manifestent qu’en se branchant sur Internet et qu’il ne faut pas hésiter à rester connecté une bonne heure puisque ce n’est , parfois , qu’au bout de ce lapse de temps que l’ennemi se manifeste . Elle m’assure qu’elle fera le nécessaire et me téléphonera en fin d’après-midi .Je rentre chez moi , mets mon Kayak dans la benne de mon pick-up et gagne la plage à quelques centaines de mètres de là . Il faut savoir que dès qu’on sort de la baie de T. , on se trouve au milieu du Pacifique . A tribord le continent le plus proche est l’Australie à 5000 km et à bâbord , l’Amérique du Sud à 8000 km . Ca me fait toujours de l’effet , même après quinze années de pratique . Une heure plus tôt j’étais en train de discuter sur le net et brusquement je suis au milieu du vaste Océan sur une embarcation ridiculement petite . Evidemment je longe le rivage , à distance respectueuse pour éviter les effets du ressac . Ce rivage , en dehors de quelques baies , se compose de falaises battues par la longue houle et n’offre à l’éventuel naufragé nul secours si ce n’est celui d’une mort rapide. Je reconnais qu’à chacune de mes sorties , surtout lorsque la mer est forte ,j’envisage sérieusement de ne pas revenir . N’allez pas penser que je dis cela pour montrer que j’en ai dans le pantalon comme n’aurait pas manqué de le dire la tante Marthe (une sainte) qui , en revenant de confesse , émue par l’apparente détresse de ce qu’elle prenait pour un petit garçon , avait aidé en pleine rue un nain adulte à décoincer sa braguette et à uriner ! Non ! Il se trouve simplement que je me sens bien en mer et que l’idée d’y faire mon trou est beaucoup moins désagréable que celle d’agoniser pendant des mois , empalé sur des tuyaux dans une chambre d’hôpital et finir au fond d’une fosse sous des tonnes de terre pleine de bestioles répugnantes . Les requins ,au moins , sont propres et changent de dents régulièrement ! Enfin, hier la mer était calme et la longue houle inoffensive pour autant qu’on ne s’approchât point des côtes . Dans ces cas , je me mets à penser . En effet, pour soutenir un long effort monotone , il ne faut pas tant du muscle que de la cervelle . Si l’on songe à chaque coup de pagaie qu’il va falloir donner durant les deux ou trois prochaines heures , on ne tient pas dix minutes ! Je contemple d’abord le paysage , puis la faune , les tortues que je peux approcher jusqu’à venir toucher leur carapace si elles ne m’ont pas vu arriver , les poissons volants qui surgissent et planent avec élégance sur une centaine de mètres , les gigantesques raies manta qui chassent en troupeau à l’abri des pointes. Puis , j’essaie d’imaginer ce que je vais écrire sur mon blog , éclatant parfois de rire tout seul . Justement , hier je pensais à mon journal , à tous ces gens qu’il m’a fait connaître , à Olivier en train de dormir à l’autre bout du monde . Je songeai , pourvu que mon ordinateur soit réparé ce soir ! Et là , brusquement , je sentis que le sang se retirait de mon visage . Le blog de Manutara ! Oh non ! Là ! Bien en évidence au milieu de mes favoris ! J’avais oublié de l’effacer de la liste . La jeune fille devait connecter mon unité centrale sur internet. Elle chercherait parmi les favoris et où d’autre irait-elle , si ce n’est sur la page de Manutara ce mot chargé de tant de signification en Polynésie ? AAAAAARRRRRRRRGGGGGGLLLLLLL !J’étais fichu ! A un clic de souris du goudron et des plumes . Mon Dieu ! Le post sur mon rêve ! Comment ai-je pu écrire une chose pareille ? Pris de frénésie , je fais demi-tour et me mets à ramer de toutes mes forces vers la plage , infligeant à la pagaie une courbure inquiétante . J’en oublie de compter les vagues à l’arrivée et pars dans un surf incontrôlé au sommet d’un rouleau monstrueux qui m’envoie m’écraser en vrac au pied d’un grand purau aux racines agressives . En se retirant , le reflux manque de me déculotter . D’une main je retiens la défroque et de l’autre le kayak qui menace de reprendre la mer tout seul .Je me traîne jusqu’au pick-up et démarre en trombe dans un grand nuage de poussière . Quelques instants plus-tard , je fais une entrée remarquée dans le magasin de l’électronicien du village : je suis trempé ,couvert de sable et d’ecchymoses .Pour tout vêtement je ne porte qu’un de ces maillots de bain shorts en nylon . D’autres clients sont présents. Il y a de petits rires étouffés sur mon passage . Je déboule dans l’arrière boutique et pousse un soupir de soulagement . Je m’attendais à ce qu’une foule gloussante soit réunie autour de l’écran connecté à mon unité centrale . Au lieu de cela , la jeune fille , seule , surfe sagement sur les pages d’un site de vente par correspondance . Elle pousse un petit cri en me voyant , ahi aohe , tu as fait naufrage ? Je la rassure , invente une excuse pour justifier ma présence et l’air de rien clique sur l’historique . Non ! Personne n’a visité ma page ! La jeune fille est restée derrière moi .Voilà qu’elle aussi éclate de rire . Ahi , c’est blanc tes fesses ! Je me retourne brutalement et remarque , enfer et damnation , qu’une déchirure dans mon short , sans doute due aux racines de purau , laisse une partie non négligeable de mon postérieur affleurer à l’air libre ! Conclusion de cette histoire : à vouloir fuir le mal , on rencontre souvent le pire !

21:05 | Lien permanent | Commentaires (6)

24 juin 2005

Autodafé

Il y a trois ans , je vendis une petite entreprise que je possédais ici à N. . Personne ne se retrouva au chômage puisque ce furent mes employés qui me la rachetèrent , ce qui fit dire dans le village , que , sans doute , je les payais un peu trop ! Je me lançai alors dans la rédaction d’un roman qui m’occupa de manière assez régulière pendant les deux années suivantes .L’an dernier , à pareille époque, j’y mettais la dernière main lorsque je découvris l’existence des blogs . Je me dis , pourquoi ne pas tester mon écriture sur des cobayes , m’immerger dans la blogosphère , me frotter à la dure réalité des critiques de lecteurs d’autant plus exigeants que , quotidiennement , ils se transformaient eux aussi en rédacteurs de leur propre journal ? J’ouvris ainsi le blog de Manutara . Salutaire décision ! J’ai tout essayé : le journal de voyage, la fiction , la polémique , le reportage , la religion…Rien n’y fit ! Les cobayes crevèrent tous les uns après les autres ! Il fallut bien me rendre à l’évidence :ma littérature était toxique ! Et là , c’était juste du dilué ! Pour le concentré , j’ai procédé , il y a quelques mois , à un autodafé symbolique en effaçant mon roman , chapitre après chapitre sur le disque amovible que je conservais soigneusement caché dans un tiroir de mon bureau ! Ca m’a beaucoup amusé ! Chacun devrait écrire un livre pour le détruire ensuite . Je n’ai pas encore réussi à déterminer l’utilité d’un tel acte , mais patience , ça viendra sûrement ! Enfin , la fréquentation assidue de la blogosphère m’aura évité le ridicule d’essayer de faire publier cette misérable chose ! Depuis , je continue à écrire dans ce blog , au gré de mes fantaisies , sans plan , sans direction générale , comme ce soir par exemple…J’ai toujours aussi peu de lecteurs , mais au moins je me fais plaisir !
D’après mes statistiques 80% de mes lecteurs échouent sur mon journal au travers du lien Manutara qu’Olivier a créé sur sa page . J’imagine que tous les matins , il doit cliquer une centaine de fois dessus !

03:10 | Lien permanent | Commentaires (4)

19 juin 2005

Les voisins

Les vacances au bords du lac nous permettaient ,chaque année , de découvrir de nouvelles têtes dans ce voisinage mouvant et international où ma famille , résidante depuis le début du vingtième siècle, faisait l’effet d’une institution séculaire aux traditions immuables . Je me souviens que l’année de mes dix ans nos voisins de gauche étaient des américains : le père , fonctionnaire dans une organisation internationale , était alcoolique et la mère dépressive . Ils ne se remettaient ni l’un ni l’autre de la perte de leur fils aîné tombé au Vietnam . Leur autre fils , Marc ,avait mon âge . Contrairement à ses parents , imperméables aux langues étrangères, il parlait très bien le français . Nous fîmes connaissance , quand , un soir , les P. franchirent les limites de nos deux domaines, porteurs d’un gâteau immangeable recouvert d’une jelly fluorescente. La femme vêtue de haillons crasseux expliqua à ma mère en robe du soir que la chose gélatineuse était le dessert favori de son défunt fils avant de s’effondrer en larmes , tandis que le mari en T-shirt et shorts prenait à part mon père en smoking pour lui expliquer que Johnson était un « bastard » et de Gaulle un grand homme tout en tendant son verre vide au majordome .Déjà la confrontation de la vieille Europe et du Nouveau Monde ! J’ai longtemps cru que monsieur P. était concessionnaire en moteurs hors-bord , puisque Johnson était le seul mot intelligible que je réussissais à saisir dans ses propos décousus et comme ma barque était propulsée par un vieux Johnson de trois chevaux , j’espérais qu’il était en train d’essayer de vendre un nouveau moteur à mon père !
Marc , lui , emménagea chez nous pendant la durée des vacances : il prenait tous ses repas avec nous et au bout de quinze jours s’installa dans mon chalet . Cela se fit naturellement. Il ne demanda jamais rien à personne , je crois qu’il avait juste envie de changer de famille ! En effet , même si nous nous entendions bien , je ne pense pas que ce fût tant ma compagnie qu’il recherchait que celle de mes parents. Sans cesse il me répétait avec son drôle d’accent helvético-américain…ils sont bonards tes vieux !Puis il ajoutait …et tout à fait normaux . Bonards d’accord , mais normaux ? Moi je les avais toujours trouvés un peu excentriques . Ainsi pendant l’année scolaire au petit séminaire , je voyais avec effroi s’approcher le jour de la réunion des parents d’élèves , tâche dévolue à ma mère .D’abord elle venait vêtue comme si elle devait se rendre à un défilé de haute couture . Bon , ça à la limite ça ne me dérangeait pas trop : elle avait vingt ans de plus que les matrouchka alsaciennes , génitrices de mes petits camarades , mais paraissait nettement plus jeune qu’elles !Non , il y avait autre chose. Le lendemain , ça ne manquait jamais , j’étais convoqué dans le bureau du père supérieur. C’était un grand homme sec comme un pet sur une toile cirée .
- Dites-moi , mon garçon , pourriez- vous m’expliquer pourquoi votre maman s’entête à m’appeler monsieur LE MERE supérieur ?
Je fixais alors obstinément mes chaussures, sentant mes joues prendre feu ! Une histoire stupide : bien des années auparavant ma sœur aînée avait été pensionnaire chez les sœurs. La direction de l’établissement était assurée par une mère supérieure .Comme ma mère à moi n’avait jamais rien trouvé de maternel à la mégère moustachue qui lui faisait face , elle avait transformé la Mutter en Burgermeister ou la mère en maire . Quand j’était entré au petit séminaire, la vieille habitude avait refait surface et le mot maire légitimement retrouvé son genre. Evidemment je me serais fait tuer sur place plutôt que d’expliquer pareille excentricité verbale !Tout juste me contentai-je de faire allusion aux origines autrichiennes de ma mère, évoquant au passage un passé lourd en Lederhosen et chapeaux tyroliens surmontés de plumes de faisans dans l’espoir d’apitoyer l’irascible directeur. En refermant la porte derrière moi , je pouvais l’entendre grommeler :
- Monsieur LE PERE supérieur ! C’est pas difficile à dire , non ?

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17 juin 2005

Des rails sur le lac

Vers le quatorze juillet , mon père nous faisait une courte visite . Dans son sillage , une nuée de courtisans s’abattait sur la propriété telles des sauterelles sur les récoltes des paysans du haut Niger .Il y avait là des nobliaux sans le sous , des industriels du textile (déjà) ruinés , des mondains au verbe haut et des pique-assiettes au coup de fourchette redoutable. Ces jours là , la PME familiale fonctionnait à plein rendement . Les camionnettes des fournisseurs se succédaient dans le parc et Mamadou , le chef cuisinier sénégalais sanglé dans son impeccable tenue blanche, s’activait derrière ses marmites démesurées , distribuant des ordres en un français haut en couleur à ses troupes de femelles alsaciennes gloussantes . Entre deux repas , il fallait occuper toutes ces sangsues ( les invités)! Le lac aurait du être un exutoire naturel aux ardeurs festives de ces viveurs , mais non , ils faisaient la lippe , en trouvaient les eaux troubles et la température un tantinet en-dessous de la normale . Puisqu’ils refusaient de s’y immerger , c’est de la surface qu’ils tromperaient leur ennui. Pour cela mon père avait une arme secrète : le Riva . Ce canot moteur avait déjà une longue histoire : construit dans les années trente pour parcourir les canaux de la lagune vénitienne , il avait été racheté par mon grand-père et transporté par voie routière sur le Léman . Dans les années cinquante mon père en avait fait faire une copie rigoureusement identique dans un petit chantier de la région . Il y avait toutefois fait apporter quelques améliorations : une carène planante et deux moteurs Rolls-Royce développant chacun trois cent chevaux . Cette merveille de dix mètres, tout en acajou , fendait désormais les eaux du lac à soixante nœuds (près de cent kilomètres heures) lorsque mon père en tenue de yachtman , cravate au vent, abaissait à fond les deux manettes des gaz. Se posa toutefois le problème de l’entreposage : il n’existait devant la propriété aucun mouillage naturellement protégé contre les vents dominants et les dizaines de marinas qui depuis cette époque ont défiguré les bords du lac étaient encore en gestation avec leurs concepteurs dans le ventre de leurs mères .Un bricoleur fou et sans doute légèrement éméché dont le nom ne passa pas à la postérité , imagina le système suivant : après chaque utilisation le bateau serait tiré à sec dans son garage au sommet de la berge au moyen d’un slip tracté sur des rails par un treuil électrique.
Le problème c’était les rails ou plutôt la pente que leur avait donnée le constructeur désireux sans doute d’économiser sur le matériel et le temps de travail , une fois le devis établi . La sortie de l’eau ne posait pas de problème particulier puisque le bateau se positionnait sagement sur son slip , ce qui nécessitait une certaine dextérité de la part du barreur , puis, lentement , le chariot relié au treuil par un câble de bonne dimension , s’élevait dans les airs pour gagner la terre ferme. Par contre la descente se faisait par gravité : une personne poussait le bateau chargé de convives , puis courrait jusqu’au treuil où elle pesait de tout son poids sur un levier actionnant un frein à tambour destiné à ralentir la folle course de la masse de plusieurs tonnes vers les eaux calmes du lac . Enfin ça c’était la théorie et cela fonctionnait plutôt bien lorsque le préposé au treuil était Gilbert un solide gaillard d’un mètre quatre vingt dix , marin pendant la durée de notre séjour , ivrogne le reste de l’année. Toutefois , il arrivait que Gilbert ne fût pas disponible (gueule de bois) et qu’une fournée d’invité attendît, certainement sans grand enthousiasme, de connaître les courbes harmonieuse du bassin lémanique vues depuis le large à une vitesse tout à fait déraisonnable ! Mais chaque homme a sa passion et le Riva était celle de mon père . Dans ce cas le seul qu’il jugeât digne de procéder à la mise à l’eau était Emile . Ces jours là Emile devenait particulièrement dur d’oreille . Il fallait le chercher dans toute la propriété en hurlant son nom . Il finissait par apparaître , la mine défaite à l’énoncé du verdict paternel :
- Aujourd’hui nous mettons le Riva à l’eau !
Emile scrutait alors le ciel sans nuages , contemplait les eaux lisses du lac , humait l’air immobile en fronçant son énorme nez .
- Pour moi , il va y avoir un coup de Joran.
Un onde d’effroi parcourait alors le groupe d’invités…quoi , le Joran ! Voyons , ça ne serait vraiment pas raisonnable ! Il vaudrait mieux remettre cela à demain…
C’est que le Joran est aux savoyards et aux vaudois ce que le typhon est aux japonais et aux chinois ! Comme l’indique son nom , ce vent descend du Jura en rafales très violentes , en général à la fin des journées d’été particulièrement chaudes et provoque le chavirage et le démâtage de tout ce qui navigue sur le lac ! Mais mon père maîtrisait ce début de mutinerie en assénant à tous ces courageux …j’ai consulté le baromètre , il n’a pas bougé ! Personne d’ailleurs n’avait jamais vu ce baromètre bouger . Il était figé pour l’éternité sur un variable que chacun pouvait interpréter à sa guise .
Emile posait une échelle le long du bordage du canot et les invités y montaient un à un , comme l’eussent fait des ci-devants condamnés à l’échafaud sous la Terreur ! Mon père montait en dernier et adressait un hochement de tête plein de noblesse à Emile.
- Vous pouvez débrayer Emile !
Cela ne signifiait nullement que le vieil homme pouvait se mettre en grève , mais qu’il devait débrayer le frein pour permettre au slip de se mettre en mouvement . Il y avait un claquement sec , puis Emile se ruait contre le chariot comme un rugbyman dans une mêlée en émettant un hou ! sonore . De sous le Riva nous parvenaient alors des grognements et des râles d’intensité variable en fonction du nombre de passagers embarqués . Une première secousse , suivie d’une autre et l’impressionnant attelage se mettait en branle sur les rails. Dès qu’il avait quitté l’abri du garage , l’arrière du bateau s’inclinait en direction de la pente et l’ensemble prenait une vitesse alarmante . Emile devait alors rejoindre le treuil aussi vite que le lui permettaient ses courtes jambes et se jucher sur le levier de frein ,littéralement soulevé par la mécanique emballée . Deux possibilités : ou bien le bateau perché sur son chariot déboulait sans encombre et n’était freiné qu’au moment de retrouver son élément dans des gerbes d’écumes qui faisaient hurler les dames et jurer les messieurs , ou bien , en général à mi chemin , le chariot déraillait et finissait par s’immobiliser en donnant de la bande dans un grincement métallique déchirant .Dans ce cas les invités , parqués raides comme des cierges à l’arrière du bateau , étaient fauchés par l’arrêt brutal comme des quilles . Cela faisait toujours beaucoup rire nos voisins qui s'agglutinaient au bout de leur digue afin de ne rien perdre du spectacle !

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16 juin 2005

Le col de la Faucille

De toutes les migrations , celle de l’été , sans être la plus lointaine, était la plus importante . Ma mère prenait place avec nous, les enfants, dans la vieille Bentley conduite par Max , le chauffeur aussi silencieux et hiératique qu’un sphinx . Suivaient deux voitures de moindre lignage dans lesquelles s’entassait le personnel indispensable au bon déroulement de ce séjour de deux mois. Fermait la marche un vieux camion Citroën conduit par l’infatigable Emile secondé par le jardinier portugais . A l’intérieur s’entassaient pêle-mêle bagages , meubles de jardin , appareils électroménagers , bicyclettes , outils de jardinage et surtout, surtout les feux d’artifice pour le 14 juillet et le 1er août .Ah , ces feux d’artifice , moments magiques de mon enfance ! En effet , le Leman étant équitablement réparti entre la France et la Suisse , nous fêtions sans discrimination les deux fêtes nationales. Mon père regardait le convoi s’ébranler depuis le perron , puis après un dernier signe de la main , retournait dans la grande demeure solitaire. A la sortie de M. , le convoi se divisait . Notre destination était la même , le lac Léman , mais si les voitures prenaient le parti d’y arriver en traversant la Suisse , le camion lui , pointait son drôle de museau aplati vers le Jura et son redoutable col de la Faucille. De manière étrange , Emile s’entêtait à emprunter cet itinéraire semé d’embûches où , année après année , quelque désastre mécanique menaçait d’achever l’œuvre que quatre années d’une guerre meurtrière n’avaient pu mener à son terme . Ainsi une année , c’est un Emile au poil roussi qui nous expliqua comment il avait du faire face à un début d’incendie dans un moteur surchauffé par l’impitoyable dénivelé du col de la Faucille après une épopée de près de dix huit heures pour franchir les quatre cent kilomètres séparant M. des bords du lac .Une autre fois ce furent les freins qui lâchèrent au sommet de ce col aussi traître à la descente qu’à la montée . Il nous exhiba la cale en bois qui le sauva : n’écoutant que son courage , il s’éjecta de la cabine et engagea la lourde bille de bois sous le train arrière du camion !Je rappelle qu’à l’époque Emile devait bien avoir soixante quinze ans ! Ca donne une idée de la vitesse à laquelle il roulait ! Je ne parle pas des crevaisons , des ruptures en tous genres et de l’inévitable retard à l’allumage .C’était son truc ça à Emile, le retard à l’allumage !On l’aura compris : entre Emile et le col de la Faucille c’était un combat à mort ! Evidemment toutes ces explications données par le vieil homme surexcité se déroulaient au milieu de la nuit, quand nous surgissions de partout , réveillés par l’arrivée du Citroën à l’embrayage martyrisé ! Pour nous le voyage se déroulait sans encombres en cinq ou six heures avec arrêt obligatoire au bord du lac de Morat pour déjeuner dans un restaurant , toujours le même , qui , selon ma mère , servait les meilleurs pieds de porc pannés au monde. Quand quelques heures plus-tard , le portail de la propriété se refermait derrière nous , je savais qu’il ne se réouvrirait pour moi que deux mois plus tard . Peu m’importait, j’étais un enfant et j’étais au paradis , mon paradis . A peine sorti de la voiture, je dévalais le grand pré et me précipitais sur la plage de galets. Et oui, c’était bien lui, il était toujours là …mon lac . J’ai encore dans les oreilles le bruit que faisaient les vaguelettes sur la berge , dans le nez l’odeur de vase dégagée par des algues d’un vert crémeux qu’Emile qualifiait avec dégoût d’épinards, sur ma peau le frôlement de la brise venue du fond du lac et que les autochtones appelaient bise. Ma mère procédait ensuite à l’ouverture des maisons . Les parents , les enfants , les employés , disposaient tous d’un chalet de taille et de facture différente , caché au milieu d’un fouillis végétal de hêtres , de marronniers , de tilleuls centenaires dont la frondaison se verrait disciplinée les jours suivants par le jardinier sous la direction d’un Emile intraitable pourchassant la moindre feuille sur le grand pré ou le gravier des allées ! Le lendemain de notre arrivée c’était la cérémonie des couleurs . En présence de tous les membres de la famille et du personnel , Emile , très digne , envoyait les couleurs sur le grand mat au bout de la digue. D’abord un énorme drapeau français , puis un drapeau suisse , plus petit et enfin le pavillon familial , une roue dentée rouge sur fond bleu. C’était la dernière fois qu’on pouvait voir Emile avec son costume sombre et sa légion d’honneur . Pour le reste des vacances , il adoptait ce qu’il appelait sa tenue d’été : une salopette bleue munie d’une braguette d’un mètre de long avec des bretelles qui lui faisaient remonter les fesses au milieu du dos . En dessous , il portait une chemise blanche sans col mettant ainsi en relief son cou de taureau . Le béret basque était remplacé par un grand chapeau de paille . Emile était l’homme clé de notre séjour . Du matin au soir , il gambadait d’un bout à l’autre de la propriété . On pouvait le voir scier une branche au sommet d’un arbre , puis dix minutes plus-tard réparer un évier qui fuyait . On l’apercevait sur la plage ramasser les épinards à coups de fourches rageurs ou nous aider à mettre la barque à l’eau , réparer le moteur hors bord , préparer le charbon pour le gigot dominical, confectionner une nasse pour attraper les perches . De temps en temps ma mère lui criait…Emile , reposez vous un peu , vous allez vous tuer ! Le brave homme s’approchait alors de ma mère , rejetais son chapeau sur la nuque et éclatait d’un bon rire sonore et syncopé en secouant la tête . Arrêter de travailler, voilà qui eût signé son arrêt de mort ! Je pense qu’il aurait été très malheureux aujourd’hui ! De toutes les tâches qui lui incombaient , il y en avait toutefois une qui devait lui donner des sueurs froides : la mise à l’eau du Riva !

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14 juin 2005

Le défaut de la cuirasse

J’avais seize ans et nous revenions d’une de ces migrations saisonnières qui nous avaient amenés au Gabon . Le DC8 d’UTA avait quitté Libreville avec plusieurs heures de retard et c’est dans une nuit noire que nous amorçâmes la descente sur l’aéroport du Bourget . J’avais encore la tête pleine de forêts impénétrables , de troupeaux d’éléphants et de buffles et je caressais à mon cou le grigri que m’avait offert un de nos pisteurs gabonais , lorsque le commandant de bord annonça qu’en raison d’un épais brouillard (nous étions en avril) nous serions détournés sur Lyon . Une onde de joie m’envahit . J’avais déjà accueilli avec reconnaissance le providentiel retard qui nous avait permis de passer une journée supplémentaire à paresser sur la plage et tout ce qui pouvait retarder le retour à M. et au petit séminaire était le bienvenu . Certes , je me consolais en pensant que j’y vivais mes derniers mois , puisque je devais passer mon bac à la fin de l’année scolaire . Avec le passage du temps, je m’étais habitué à la discipline de fer , mais l’idée de revoir mes camarades me remplissait de dégoût . D’une bêtise congénitale , ils étaient en outre d’une laideur rédhibitoire et la vision de leurs faces bouffies, ravagées par un acné qui constellait leur peau huileuse de cratères purulents m’était devenue insupportable .
Je jetai un coup d’œil vers le compartiment des premières où mes parents avaient pris place . Mon père se retourna et leva les bras au ciel en signe d’impuissance , un peu à la manière du général de Gaulle quand il dit aux martiniquais , mon dieu, que vous êtes français et que tous comprirent , mon Dieu que vous êtes foncés !
L’avion atterrit sans encombre à Lyon . Là , dans un chaos indescriptible, les passagers furent entassés dans plusieurs bus à destination de la gare . Les employés de la compagnie nous distribuèrent des billets de train correspondant à nos destinations finales. A Perrache ce fut l’apocalypse .La gare grouillait de monde et pourtant nous étions au milieu de la nuit : c’était un dimanche de retour de vacances .Vacanciers , classes de neige , permissionnaires, passagers d’avions détournés , tout cela se bousculait dans un joyeux désordre Il fallut d’abord se battre pour récupérer notre demie tonne de bagages , trouver des porteurs, gagner le bon quai, chercher le bon train et enfin la bonne voiture et tout cela au milieu d’une foule aussi compacte que la banquise avant le débâcle . Quand enfin nous arrivâmes devant le wagon où des places auraient du nous être réservées , nous constatâmes très vite , après avoir charrié les valises et les sacs d’une taille insolente d’un bout à l’autre du couloir , que tous les compartiments étaient occupés .J’essayai de répartir nos impedimenta le long du couloir bondé de manière à ne pas empêcher le passage des voyageurs qui continuaient à affluer . Mon père qui jusque là était demeuré silencieux , me tapa sur l’épaule et me dit :
- C’est un wagon de deuxième classe , non ?
J’avalai ma salive avec le sentiment d’être un médecin sur le point de dévoiler à son patient quelque mal incurable !
- Hélas oui père , j’en ai bien peur…
Il me regarda un long moment , puis se laissa tomber d’un air très las sur une de ses valises Vuitton. Il murmura d’une voix à peine audible :
- C’est bien , ce que je pensais !
- Voulez-vous que j’aille voir s’il reste des places en première ?
Il jeta un regard éperdu autour de lui, s’attardant longuement sur le postérieur proéminent qu’un chasseur alpin pointait agressivement dans sa direction.
- Non , reste là ! Au point où nous en sommes , ça ou autre chose…
Sa belle main halée par le soleil gabonais décrivit une hyperbole élégante , cette fois c’était Napoléon à Waterloo. Quand ma mère dit très fort (elle parlait toujours très fort) , vous ne trouvez pas qu’il y a une drôle d’odeur ici , s’attirant une réflexion désagréable de la part de son voisin occupé à déchiqueter un sandwich au saucisson à l’ail , je compris que la balle avait changé de camp et que c’était à moi de prendre les choses en main ! Il m’apparut clairement que jamais mes parents ne survivraient aux dix heures de trajet qui nous séparaient de M.(le TGV restait à inventer) . Ma mère se ferait sûrement étrangler par le bouffeur de saucisson et mon père mourrait de désespoir !Avec autorité , je les saisis par le bras et les ramenai sur le quai . Ils se laissèrent faire avec reconnaissance . Pris de frénésie, je charriai une à une ,au milieu d’un concert de protestations , les fichues valises , cette peste vuittonique, dont le contenu aurait sans doute suffi à habiller toute le population du Gabon et du Cameroun réunis et les éjectai sans ménagement par la portière , manquant au passage de faucher les voyageurs qui tentaient de prendre le wagon d’assaut . Mon père regardait avec résignation les bagages s’entasser à ses pieds , les tapotant du bout de sa canne comme s’il se fut agi d’un chien crevé tandis qu’à chacune de mes apparitions ma mère me lançait , très fort, fais attention à ton hernie mon chéri ! Bien entendu , les militaires en permission campant dans le couloir , à peine plus âgés que moi , ne purent résister au plaisir de reprendre en chœur les recommandations maternelles !Ma mère était comme ça , elle avait deux lubies : les hernies et l’appendicite !
Quand enfin le train se fut ébranlé et qu’un semblant d’ordre se fut rétabli sur le quai , un petit homme tout tordu , emmailloté dans des sangles en cuir s’approcha de nous . Aujourd’hui je dirais qu’il semblait s’être échappé d’un club SM après avoir été roué et écartelé . A l’époque je reconnus simplement en lui un porteur . Il porta un doigt à sa casquette crasseuse , tandis que mon père soulevait son feutre de quelques centimètres et lui disait bonsoir monsieur . Mon père se montrait toujours d’une politesse extrême envers les gens du peuple , réservant ses foudres à ses égaux ou ceux qui se prétendaient tels . Je désignai à l’homoncule la montagne de bagages et lui demandai s’il pensait s’en tirer . Il me répondit , pas de problèmes mon petit monsieur ! Je remarquai alors que ses sangles étaient équipées de crochets auxquels il suspendit une à une les valises par leur poignée . Moi-même j’en pris deux malgré les protestations de ma mère. Tandis que le porteur disparaissait sous la masse en mouvement, je pris les devants et réservai deux taxis , un pour les bagages et l’autre pour nous . Quand mon père demanda au porteur combien il lui devait , celui-ci répondit cinq cent francs . Evidemment, il parlait d’anciens francs c’est à dire de cinq francs nouveaux . Mon père sortit de son portefeuille un billet de cinq cent francs et le tendit au petit homme qui semblait s’être tassé de quelques centimètres supplémentaires .Incrédule , celui-ci contempla le billet , le retournant en tous sens.
- Vous n’auriez pas de la monnaie monsieur ?
Mon père lui répondit gardez la monnaie , souleva son feutre en lui souhaitant le bonsoir et s’engouffra dans la voiture . A ce stade il se serait mis à chanter l’internationale en brandissant le poing que je n’aurais pas été étonné ! Quand je pris place dans le taxi à coté du chauffeur , celui-ci me demanda, quel hôtel ? Je lui répondis sans hésiter , le meilleur ! La voix évanescente de mon père me parvint en écho , oui , le meilleur !

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11 juin 2005

La migration

Ma famille empruntait aux nomades et à certains oiseaux une habitude venue du fond des âges , la migration . A la manière des touaregs et des oies bernaches , tous les ans, aux mêmes dates , nous sacrifions à ce rite ancestral , avec une certaine lassitude doublée d’un fatalisme mondain pour mes parents , avec enthousiasme pour les enfants , avec résignation pour les membres du personnel choisis en cette occasion . Les destinations ne variaient jamais : à Noël c’était Gstaad , Paques nous surprenait aux Baléares puis en Afrique après la mort de l’oncle Luis et l’été s’écoulait paisiblement sur les rives du Leman . Je passais ainsi sans transition de l’austérité du petit séminaire où les conditions de vie s’apparentaient à celles d’un quartier de haute sécurité et où mes camarades n’imaginaient point qu’il pût exister destination plus lointaine que Strasbourg , située, gottverdommi, à au moins cent kilomètres et qu’il put y avoir sommet plus élevé que le Ballon d’Alsace , je passais donc en quelques heures , bénies à l’aller, maudites au retour , de cet univers étriqué au luxe de palaces où il n’était pas rare de croiser des têtes posées sur des corps qui faisaient la une des journaux à sensation de l’époque. Quand nous habitions à l’hôtel, le rite était immuable : à peine arrivé , mon père s’enfermait dans une suite dont il ne sortait qu’au terme du séjour . Comme il ne pouvait supporter l’idée d’un être humain respirant à moins d’une certaine distance de lui , il louait les chambres attenantes sous la condition expresse qu’elles restassent vide . Ma mère était exilée au delà de ce cordon sanitaire dans une autre suite et nous, les enfants , étions relégués encore un peu plus loin , à un autre étage de préférence !Là nous jouissions d’une liberté totale . Aux sports d’hiver nous passions nos journées sur les pistes de ski et ne retrouvions nos parents qu’à l’heure du dîner , après avoir endossé nos smokings confectionnés à cet effet par notre couturière . En Afrique, le presque homme que j’étais devenu suivait ses frères sur la piste d’un gibier souvent introuvable. Mes parents, quant à eux , ne se hasardaient en dehors de leurs chambres que pour de brèves promenades dans le parc de l’hôtel ou le long de la plage . En cette occasion , mon père troquait ses austères complets sombres pour de légers costumes de toile blanche et arborait un panama , tenue qu’il qualifiait de décontractée. Jamais je ne l’ai vu sans cravate !Toutes nos vacances se déroulaient ainsi selon un protocole savamment réglé. L’imprévu n’y avait pas sa place ! Mes propos peuvent donner l’impression d’un certain ressentiment filial à l’égard de mon père . Il n’en est rien . Je l’aimais , mieux que cela ,je l’admirais .Lui aussi , j’en suis sur , nous aimait , à sa manière froide et distante …il manquait juste un peu de temps et de pratique ! C’est que mon père était aux yeux des autres et un peu aux nôtres aussi , un homme terrifiant . Non pas que sa stature fût impressionnante , il était de taille moyenne ,ni son comportement violent , il était d’une courtoisie parfaite , mais c’était son regard ... Pris sous son feu , les femmes devaient sûrement mouiller leur petite culotte et les hommes leur slip kangourou et cela n’avait certainement rien de sensuel ! Peu après sa mort , en triant ses papiers , je tombai sur une photo le montrant assis en compagnie du défunt roi Fayçal d’Arabie Saoudite . Le roi le fixe , une expression d’effroi peinte sur son visage , tandis que mon père lui dédie un de ses fameux regards ! Dieu sait pourtant que Fayçal n’avait pas particulièrement l’air d’un joyeux drille !
En une occasion , toutefois , je surpris le défaut de la cuirasse .

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10 juin 2005

Emile

Les domestiques employés dans les familles de la haute bourgeoisie des années soixante jouissaient un peu du même statut que les esclaves servant dans les maisons patriciennes de la Rome antique : ils étaient à la fois le baromètre de la bonne santé financière de leurs maîtres et l’indispensable complément laborieux sans lequel rien ne pouvait se faire . Ils faisaient partie de la famille, non pas à la manière de ces cousines pauvres , invitées une fois l’an à partager de manière éphémère la prospérité familiale au moment des fêtes de Noël , mais comme membres permanents relégués certes à l’accomplissement de tâches souvent ingrates mais dont l’importance n’échappait à personne . Dans ma prime enfance , ils ne furent jamais moins d’une dizaine à nous entourer de leur prévenance . Il y avait là le cuisinier sénégalais , un peul aux traits fins et au port très digne , qui , cinq fois par jour faisait sa prière en direction de la Mecque , le valet de chambre espagnol qui avait l’ordre de ne s’exprimer avec nous que dans sa langue , le nurse autrichienne qui me lisait les abominables contes de Wilhelm Pusch dans le texte , le jardinier portugais qui, immergé dans une sempiternelle saudade ne parlait pas beaucoup , le chauffeur qui était entré adolescent au service de mon grand-père , le majordome anglais qui avait un fort penchant pour le whisky et les jeunes gens, le portier dont l’unique mission était d’ouvrir et de fermer l’imposant portail quand la voiture paternelle klaxonnait pour pénétrer dans la propriété , la couturière qui nous confectionnait tous nos vêtements , quelques femmes de chambres et enfin…Emile . Emile jouait un peu le rôle du grand père que nous n’avions pas connu . C’était un septuagénaire tout en rondeur jouissant auprès du reste du personnel du prestige que lui conférait son âge (à l’époque on respectait les vieux)et , surtout , son statut d’ancien combattant décoré de la légion d’honneur , décoration qu’il arborait en permanence au revers de son veston . Je parle de la grande guerre , celle de 14-18 , qu’il avait faite d’un bout à l’autre , n’abandonnant l’horreur des tranchées que pour l’abjection des hôpitaux de campagne . Il portait sur son visage les stigmates de cette abominable boucherie . Alors qu’il abandonnait une partie de son appareil digestif au chemin des dames , un shrapnel emporta un bout de son nez .De son propre aveu , on lui avait greffé un lambeau de peau des fesses pour combler le vide laissé par l’éclat d’obus , ce qui ne manquait pas de nous impressionner ,nous les enfants ! Le chirurgien qui avait pratiqué l’intervention devait avoir forcé sur l’absinthe car le résultat était assez surprenant : quelque chose à mi-chemin entre la fraise des bois géante et l’amanite phalloïde ! Quand chez le crémier il choisissait un fromage , il s’en saisissait , le palpait puis y écrasait son monstrueux appendice nasal en le flairant longuement .C’est qu’Emile , entre autres choses , était chargé de l’approvisionnement de cette PME qu’était la maison familiale. Pour ce faire , il disposait d’une deux chevaux jaune citron qu’il conduisait comme s’il était encore au front , courrant à l’assaut des tranchées ennemies , bondissant d’un abri à l’autre , zigzagant pour échapper à la mitraille prussienne . Sa vue déclinante ne lui permettait pas de prendre en compte les panneaux de signalisation , ni de distinguer si un feu était rouge ou vert ! Quand un gardien de la paix , nouvellement affecté à M., avait l’audace de le siffler, Emile engageait le deux chevaux bondissante sur le trottoir où le malheureux était parti se réfugier , s’arrêtait à sa hauteur , sortait un calepin en moleskine et se mettait à hurler avec un très fort accent alsacien en roulant interminablement les r : numéro de matrucule ! Il disait matrucule …Le policier désarçonné par cet assaut , passant de l’état d’accusateur à celui d’accusé , bafouillait, essayait bien de résister en demandant ses papiers à l’irascible vieillard . En guise de pièce d’identité , celui-ci exhibait le mince filament vert cousu sur le revers de son veston en précisant d’une voix tonitruante , j’étais à Verdun . C’est à cet instant précis où le regard du gardien hésitait entre la vision cauchemardesque du nez émilien et celle non moins impressionnante de la légion d’honneur délivrée pour fait de guerre , qu’Emile assénait l’estocade finale : le commissaire T. est un de mes bons amis !Et c’était vrai ! Emile faisait sauter toutes les contraventions de la maisonnée , surtout celle de ma mère qui à l’instar d’Emile n’avait jamais pu se faire aux subtilités du code de la route ! Gamin , j’aimais accompagner Emile dans ses expéditions alimentaires . Je lui servais de guide ainsi , lui indiquant au dernier instant un feu passant au rouge , un croisement qu’il s’apprêtait à franchir pied au plancher , la rue dans laquelle il devait tourner . Dans ce dernier cas , Emile , ignorant la pédale de frein, mettait brutalement la barre à bâbord ou à tribord toute , indifférent aux coups de klaxon et aux crissements de pneus des autres véhicules qui se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment . La deux chevaux prenait alors une gîte impressionnante , s’engouffrait dans la rue en tanguant, puis retrouvait son assiette en oscillant tel un frêle esquif après le passage d’une grosse vague.
Quand par hasard Emile s’arrêtait à un feu et que celui-ci tardait à passer au vert , le vieil homme s’endormait paisiblement . Un coup d’avertisseur rageur émanant du véhicule arrêté derrière lui le tirait alors de sa torpeur . Loin de se sentir contrit et de démarrer , il ouvrait rageusement portière , s’éjectait de la voiture avec une souplesse que ne laissait pas présager son âge et déboulait, son éternel béret vissé sur le crane , en direction du fauteur de trouble. Invariablement , du haut de son mètre soixante , Emile le menaçait en brandissant son index boudiné et proférait ces paroles qui devaient rester légendaires dans la famille : faut pas corner…grossier personnage !
C’est de là sans doute que me vient mon aversion pour cet instrument acoustique !

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07 juin 2005

Ces morts exquis (fin)

Une horde de femelles hystériques se précipita sur moi !
- Ay probecito !
Et vas-y que je te passe la main dans les cheveux , que je te colle mes lèvres de gastéropode sur des joues plus habituées aux baffes ecclésiastiques qu’aux signes extérieurs d’une affection excessive , et allez , en passant , une petite tape sur les fesses , mais pourquoi pas tant qu’on y est !Et les questions , oh dios , les questions : et alors tu as fait bon voyage (non l’avion s’est cassé la gueule et j’ai péri carbonisé !) , tu travailles bien à l’école , tes maîtres sont gentils ( non, ce sont des salauds et je suis en seconde , probablement plus loin qu’aucune d’entre vous n’est jamais arrivée , pauvres gourdes) , oh mais c’est qu’il a grandi , c’est presque un homme maintenant ( bah oui , tu voulais peut-être me donner mon bain ?) , comme il ressemble à son père (encore heureux)… et autre fadaises du même acabit ! Evidemment je répondais poliment par oui ou par non à toutes ces dames patronnesses , douloureusement conscient qu’une rougeur cuisante envahissait peu à peu mon visage de presque homme ! La seule à ne pas avoir bougé de sa place était une certaine Agapita . Elle tirait sur une fine cigarette au bout argenté tout en me regardant entre les volutes de fumée filtrant de ses fines narines pincées . D’une voix rauque elle me demanda , que edad tienes guapito , je lâchai un timide catorce , senorita . Elle se mit à hennir :
- Senorita ? Que amor ! A quatorze ans , ce salaud de Ramon m’avait depuis longtemps culbutée dans l’écurie de son père !
Elle employa l’expression « me habia puesto patas arriba » qui est beaucoup plus parlante que le très austère verbe culbuter ! Enfin , en voilà une qui avait de la conversation ! Je ne sus jamais qui était Ramon , car un murmure désapprobateur parcourut l’assistance. Le défunt voyons ! Tous les regards se braquèrent vers la porte de ce qui avait été le bureau de l’oncle Luis . Agapita , s’excusa et replongea son nez dans son verre de xérès . Tante Marcelle se rappela alors son deuil soudain, à moins que ce ne fut le souvenir de la perte de sa propre virginité survenue , disaient les mauvaises langues , à un âge où la plupart des femmes enseignent à leurs filles la manière de ne pas perdre la leur ! Elle éclata ,pour la centième fois de la journée sans doute, en longs sanglots plaintifs et baveux . Ay ! Et ce pauvre Luis qui me laisse toute seule avec les trompes loquées ! Elle commençait un peu à m’agacer la tante avec son occlusion nasale minable tandis que mon cher oncle gisait là , sans vie , derrière cette lourde porte en acajou. Les commères se précipitèrent , la forcèrent à s’asseoir et hop…un petit coup de gnole. Elle se mit à rire entre ses larmes et me dit , je crois que je suis un peu pompette.
Agapita , me regarda d’un air vague et se mit à brailler :
- Voudrait peut-être voir son oncle , le gamin !
Elle ajouta en étouffant un rire caverneux :
- Faudrait pas qu’il manque ça !
Tante Marcelle sembla alors se rappeler de la raison de ma présence.
-Suis-je bête ! Et moi qui reste là à me plaindre. Il faut que tu voies comme il est beau !
Elle se mit à hurler , Julian , Julian ! Faut dire que dans ma famille on n’ouvrait pas les portes soi-même , cela ne se faisait pas ! Julian apparut , ayant troqué sa tenue de chauffeur contre celle de valet de chambre . Les économies…toujours les économies ! Avec cérémonie , il ouvrit les deux battants de la porte et me fit signe de passer . D’abord je ne vis rien à la lumière indigente des quatre cierges placés aux quatre coins du cercueil ouvert . Puis mes yeux s’habitèrent à l’obscurité et là , Jésus, Marie , Joseph , j’eus souhaité n’avoir jamais rien vu ! Oh que non , il était pas beau l’oncle Louis ! J’ai bien cru que j’allais rendre mon quatre heures ! D’abord , pour d’obscures raisons , ils lui avaient fait endosser une robe de bure brunâtre dont le capuchon était rabattu sur un crâne aux dimensions bien inférieures à celles que ma mémoire avait enregistrées l’année précédente . Des profondeurs du capuchon seul le nez aquilin vint me rappeler qu’il y avait eu là , il y a quelques heures à peine , un homme qui respirait au travers de ces narines maintenant bouchées par deux grosses boules de coton incérées à la hâte , laissant pendre de longs filaments jusqu’à la bouche figée pour l’éternité en un rictus haineux !J’avais devant moi , un phacochère déguisé en moine ! Les mains exsangues , seules autres parties visibles du corps , enserraient avidement un énorme crucifix où un Christ contrarié se contorsionnait en tous sens pour échapper à cette étreinte impie . Je n’ai pas souvenir que l’oncle Luis ait jamais mis les pieds dans une église !
- Tu veux l’embrasser une dernière dois ?
Ma tante était venue me rejoindre et contemplait d’un air satisfait cette macabre mise en scène. Je suppose qu’après avoir laissé crever l’oncle Luis de faim, elle avait du aller à l’évêché pour mendier cette défroque et s’épargner ainsi le souci de voir un costume encore utilisable condamné aux affres du pourrissement éternel ! Dix ans plus-tard , lors de sa mise en bière, j’avais du batailler ferme pour que mon père puisse garder sa montre à son poignet ! Au grand désespoir des employés des pompes funèbres , j’étais resté à côté du cercueil jusqu’à ce que le dernier écrou ait trouvé sa place sur le lourd couvercle de chêne. Je me souviens de leur regards sournois et haineux jetés à la dérobée dans ma direction .
Pour en revenir à ma tante , je n’ai jamais su dire non à quelqu’un ! J’embrassai donc une dernière fois mon oncle sur le bout de son nez glacé , n’osant m’aventurer dans la pénombre de la capuche à la recherche de ses joues .
La chambre qui me fut allouée jouxtait le bureau transformé en chapelle ardente .La nuit fut atroce , peuplée de moines à cheval besognant des adolescentes décrépies sur fond sonore de rires et de lamentations . Je ne conserve qu’un très vague souvenir du lendemain , jour de l’enterrement. J’étais parcouru de frissons . Tous les sons que j’entendis ce jour là me parvinrent de manière étouffée et tout ce que je vis baignait dans une lumière irréelle Deux choses quand même . A chaque croisement , les gardes civiles saluaient le convoi funéraire composé d’une centaine de voitures , en se figeant en un garde-à-vous impeccable et en portant la main droite à leur drôle de couvre-chef . Et puis le bruit que firent les premières pelletées de terre sur le cercueil en cette matinée glaciale de décembre .Je serrai des centaines de mains inconnues en claquant des dents .Je ne me souviens pas du repas qui suivit le service funèbre , ni même s’il y en eut un ! Avec ma tante… En fin d’après-midi , alors qu’elle prenait congé de moi près de la voiture qui devait me ramener à l’aéroport , elle me dit :
- J’espère que tu n’as pas besoin d’argent pour le voyage, parce qu’avec mes comptes bloqués je n’ai plus un sous vaillant !
- Comptes bloqués ?
- Mais oui ! Je ne t’en ai pas déjà parlé ? Il m’a pourtant semblé…Voilà je t’explique : tous les comptes en banque étaient au nom de ton oncle et…
Le reste de son explication se perdit dans les méandres de mon cerveau embrumé tandis que je pensai : trompes loquées…comptes bloqués !
Cette année là , je passai les vacances de Noël au fond de mon lit . Lorsque le médecin diagnostiqua une mauvaise grippe , je crus que moi aussi j’allais mourir . Je fis promettre à ma mère de ne pas me déguiser en moine…
Alors bien sur , il y eut d’autres morts , ma grand mère maternelle qui se suicida le jour de ses quatre-vingt ans après avoir donné une grande fête dans le meilleur restaurant de Vienne, l’oncle Max retrouvé trois semaines après son décès en position fœtale sur la cuvette des toilettes, l’oncle Edouard qui agonisa chez nous durant trois ans dévoré par son cancer , mon cousin Eric qui se suicida à vingt ans et bien d’autres encore …mais la mort de l’oncle Luis resta unique pour moi en ceci qu’elle sonna définitivement le glas de mon enfance et d’une certaine forme d’innocence .

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04 juin 2005

Ces morts exquis (suite)

Quelques heures plus-tard , je débarquais dans la glaciale nuit madrilène (nous étions en décembre). Julian (prononcer Ruliane) , le chauffeur de mon oncle , m’attendait à Barajas dans le hall d’arrivée presque désert . Il me fit un abrazo viril , les yeux rougis par les larmes .
- Ay , don Esteban , que lastima ! No puedo creerlo!
Julian , c’était mon copain . Il avait une bonne tête de phoque , avec ses grosses moustaches et ses sourcils épais au-dessous desquels ses yeux bruns pétillant de malice semblaient être en perpétuel mouvement . A Ibiza , il me réveillait à l’aube et nous partions à la pêche sur les rochers .Je me souviens d’un combat épique avec une murène . La bête était énorme et ne se décida à abandonner son repaire qu’après de longues heures, encouragée sans doute par les insultes proférées en un castillan rocailleux par un Julian échevelé. Ce fut à moi que revint l’honneur de porter le monstre et de le jeter aux pieds d’un oncle Luis hilare . Ainsi naquit la légende de la murène de Julian qui année après année gagna en taille , poids et férocité !
Dans la vieille Mercedes aux cuirs avachis que mon oncle s’était toujours refusé à changer , Julian me mit au courrant des causes du décès soudain de son maître (le terme n’est pas trop fort : à l’époque , en Espagne , on entrait au service d’une famille comme on entre en religion, pour la vie). Celui-ci souffrait d’une banale grippe . Le médecin appelé à son chevet , le matin même , se contenta de lui prescrire de l’aspirine et quelques jours de repos . Si seulement il avait pu en rester là ! Mais cédant aux injonctions du malade désireux de se rendre le lendemain à l’autre bout de l’Espagne pour ses affaires , il lui administra en injection une dose de pénicilline . La mort fut quasi instantanée. Mon oncle était allergique à la pénicilline !
C’est ma tante Marcelle qui ouvrit lorsque la voiture vint s’immobiliser devant la porte de la villa avunculaire . Elle s’élança vers moi en poussant des hululements de désespoir et m’enlaça tout en déversant un torrent de larmes et de paroles inintelligibles . Certaines revinrent avec plus de fréquence . Je crus comprendre : j’ai les trompes loquées .Mais je n’en fus pas certain , tant ces mots me semblaient dénués de sens et je ne pus en savoir plus car elle se moucha vigoureusement à plusieurs reprises et ses imprécations furent noyées dans un flot de morve . Il me sembla aussi qu’elle sentait l’alcool , mais peut-être n’était-ce que les effluves d’un de ces parfums bon marché dont elle s’aspergeait avec parcimonie et que le chagrin avait fait tourner ! A la lumière du salon où Franco , enfin son portrait ,trônait derrière un bouquet de roses défraîchies , signe des funestes évènements survenus dans la maison, je fais référence aux fleurs flânées et non à Franco , hôte habituel de ces lieux , du moins sous sa forme picturale , à la chiche lumière donc de quelques ampoules rachitiques disposées avec parcimonie au centre d’un gigantesque lustre vénitien , je pus enfin apercevoir le visage ravagé de ma pauvre tante. Paupières gonflées , front ridé , cheveux hérissés . Son nez , son malheureux nez , avait doublé de volume à force d’être frotté avec vigueur par un mouchoir à carreaux ayant probablement appartenu à son défunt mari ! Tout devint brusquement clair pour moi , enfin dans mon esprit , car la pièce demeurait dans un clair obscur incertain . Cette histoire de trompes loquées signifiait tout simplement que ma tante avait les narines bouchées . Oui mais, quel vocabulaire pour une sexagénaire !Le chagrin sans doute ! Il est vrai qu’il se chuchotait dans la famille , du bout de lèvres , que la tante Ida , sa mère , était d’extraction très humble. Lorsqu’elle rencontra l’oncle Emile , le frère de mon grand père , elle faisait…là le ton baissait d’une octave , des …ménages ! Non ? Si (hôchements de tête navrés) ! Bon faut dire que toutes ces salades familiales je n’y comprenais pas grand chose à l’époque et ça n’a pas beaucoup changé depuis ! . Tous ces oncles et tantes alors que mon père n’avait ni frères ni sœurs et que la famille de ma mère résidait dans un pays barbare où l’on forçait les enfants à porter des Lederhosen et des chapeaux tyroliens , martyre qui me fut infligé dans ma tendre enfance pour la plus grande joie de mes petits camarades de classe !
Ma tante me poussa ensuite dans la salle à manger où Primo de Rivera regardait d’un œil courroucé ,du haut du mur , une vingtaine de dames de tous ages et de tous poils , surtout de tous poils , attablées autour de plats débordant de chorizo et d’un nombre indéterminé de carafes de vin blanc ! Ma tante réussit à articuler , mi sobrino de Francia , avant de se déloquer bruyamment les trompes dans son mouchoir.

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03 juin 2005

Ces morts exquis

Lors d’une de nos conversations , Olivier me demande d’où me vient cette obsession pour la mort qui transpire des messages que je lui envoie . Etrange , je ne m’en étais jamais rendu compte !
Il s’enquiert alors de ma santé , soupçonnant quelque mal incurable de miner ma pitoyable carcasse. Non ! Merci ! La santé ça va ! Ma dernière rencontre avec le corps médical remonte à une trentaine d’année , quand , après avoir passé des heures à attendre entièrement nu dans une salle surchauffée avec une centaine de mes camarades , un médecin militaire avait tâté avec lassitude mes organes génitaux avant de déclarer : bon pour le service ! Enfin, ça je le savais déjà !
Je réfléchis un instant , avant de déclarer à Olivier que depuis ma plus tendre enfance j’ai vécu avec l’image de la mort . Pas la mort violente , celle des bombes ou des accidents, mais celle que distille insidieusement la grande faucheuse et qu’on appelle vieillesse.
Je lui explique alors qu’à ma naissance mon père avait déjà largement dépassé la cinquantaine et ma mère la quarantaine. Pour lui faire comprendre mon point de vue je lui dit que lorsque je fêtai mes vingt ans , mon père avait déjà l’age qu’aura le sien , lorsque lui , Olivier, célèbrera ses cinquante printemps ! Inutile de dire que dans mon enfance les grands parents , grands oncles , grandes tantes , tombaient comme des mouches .
Un de mes premiers souvenirs , je devais avoir sept ans , est une danse du scalpe autour du cercueil ouvert de la tante Ida . Pour ma défense je dirais que je fus entraîné dans cette folle farandole par mes frères et une cousine , déjà de grands adolescents conçus dans la frénésie procréatrice qui suivit la libération ! Je m’en rappelle bien , car peu avant sa mort due à une glissade comme dans la chanson de Brel, cette octogénaire s’était faite teindre les cheveux en violet comme le voulait la mode à l’époque parmi les gens âgés. Aujourd’hui , ce sont les jeunes qui ont repris à leur compte ce rite étrange !Ma cousine avait éclaté d’un rire hystérique à la vue du ruban maintenant fermée la mâchoire de la défunte un peu à la manière d’un œuf de Pâques . Des années plus-tard , cette cousine devait devenir grand reporter de guerre , s’illustrant au Vietnam puis en Iran et publier un livre sur notre étrange famille .
A l’époque les gens mourraient chez eux , aussi ces veillées mortuaires étaient souvent les seules occasion de renouer , même post mortem, avec une parenté dispersée aux quatre coins de l’Europe. On ne se rencontrait pas au restaurant , au théâtre et encore moins à une rave partie , mais à l’enterrement d’untel ou d’unetelle . Les pierres tombales devinrent les jalons de mon existence et souvent l’occasion de voyages imprévus au cours de l’année scolaire.
Ainsi , j’avais alors quatorze ans , le préfet des études vint un jour me chercher en pleine classe dans ce petit séminaire où je purgeais une peine de huit années d’études. Il me fit entrer dans son bureau , braqua , par habitude, la lampe sur moi ( il avait été incorporé dans son jeune age dans la Waffen SS , un malgré nous , tu parles !) et me dit :
- Gaaaarrrrçon (comme s’il avait pu y avoir des filles dans ce pénitencier !) , un grand malheur est arrivé dans votre famille ! Votre oncle Luis G. s’est éteint à Madrid aujourd’hui . Votre chauffeur va venir vous chercher et vous emmener directement à l’aéroport ! Ce soir vous serez en Espagne !
Il prononça chauffeur et aéroport avec onctuosité (j’ai toujours été étonné de l’importance que donnaient ces gens ayant fait vœu de pauvreté aux signes extérieurs de richesse) et Espagne avec emphase (Franco était toujours au pouvoir) !
J’eus l’impression de prendre un coup de poing dans le ventre . Des larmes me montèrent aux yeux . J’adorais l’oncle Luis. Nous passions tous les ans les vacances de Pâques dans sa villa à Ibiza . Là , il m’apprit à aimer la mer , mais surtout , il riait tout le temps , son éternel fume-cigarettes coincé entre ses deux incisives largement espacées, n’hésitant pas à se moquer de sa femme , la tante Marcelle , célèbre dans la famille pour son avarice ! N’allait-elle pas jusqu’à numéroter au crayon (c’était moins cher) les feuilles de papier hygiénique ?
Ravalant mes sanglots , je hasardai :
- Et mes parents ?
- Votre père est au golf et votre mère dans le plâtre !
Je savais que ma mère s’était cassée la jambe deux semaines plus tôt mais j’ignorais le subit engouement paternel pour le golf , enfin certainement pas au point de l’empêcher d’aller à l’enterrement de son cousin par alliance !
- Au golf , monsieur le préfet ? Vous êtes sur ?
- Votre mère m’a dit dans le golf, mais je pense qu’elle s’est trompée . J’ai cru comprendre à son accent qu’elle est étrangère…
- Oui , mais je pense que mon père est dans le Golfe Persique , en voyage d’affaires , au Moyen-Orient si vous préférez !
- Oui , bon , quoiqu’il en soit gaaaarrrrçon , vous allez être seul pour représenter votre famille en cette douloureuse occasion ! Montrez-vous digne de cet honneur !

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