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19 juin 2005

Les voisins

Les vacances au bords du lac nous permettaient ,chaque année , de découvrir de nouvelles têtes dans ce voisinage mouvant et international où ma famille , résidante depuis le début du vingtième siècle, faisait l’effet d’une institution séculaire aux traditions immuables . Je me souviens que l’année de mes dix ans nos voisins de gauche étaient des américains : le père , fonctionnaire dans une organisation internationale , était alcoolique et la mère dépressive . Ils ne se remettaient ni l’un ni l’autre de la perte de leur fils aîné tombé au Vietnam . Leur autre fils , Marc ,avait mon âge . Contrairement à ses parents , imperméables aux langues étrangères, il parlait très bien le français . Nous fîmes connaissance , quand , un soir , les P. franchirent les limites de nos deux domaines, porteurs d’un gâteau immangeable recouvert d’une jelly fluorescente. La femme vêtue de haillons crasseux expliqua à ma mère en robe du soir que la chose gélatineuse était le dessert favori de son défunt fils avant de s’effondrer en larmes , tandis que le mari en T-shirt et shorts prenait à part mon père en smoking pour lui expliquer que Johnson était un « bastard » et de Gaulle un grand homme tout en tendant son verre vide au majordome .Déjà la confrontation de la vieille Europe et du Nouveau Monde ! J’ai longtemps cru que monsieur P. était concessionnaire en moteurs hors-bord , puisque Johnson était le seul mot intelligible que je réussissais à saisir dans ses propos décousus et comme ma barque était propulsée par un vieux Johnson de trois chevaux , j’espérais qu’il était en train d’essayer de vendre un nouveau moteur à mon père !
Marc , lui , emménagea chez nous pendant la durée des vacances : il prenait tous ses repas avec nous et au bout de quinze jours s’installa dans mon chalet . Cela se fit naturellement. Il ne demanda jamais rien à personne , je crois qu’il avait juste envie de changer de famille ! En effet , même si nous nous entendions bien , je ne pense pas que ce fût tant ma compagnie qu’il recherchait que celle de mes parents. Sans cesse il me répétait avec son drôle d’accent helvético-américain…ils sont bonards tes vieux !Puis il ajoutait …et tout à fait normaux . Bonards d’accord , mais normaux ? Moi je les avais toujours trouvés un peu excentriques . Ainsi pendant l’année scolaire au petit séminaire , je voyais avec effroi s’approcher le jour de la réunion des parents d’élèves , tâche dévolue à ma mère .D’abord elle venait vêtue comme si elle devait se rendre à un défilé de haute couture . Bon , ça à la limite ça ne me dérangeait pas trop : elle avait vingt ans de plus que les matrouchka alsaciennes , génitrices de mes petits camarades , mais paraissait nettement plus jeune qu’elles !Non , il y avait autre chose. Le lendemain , ça ne manquait jamais , j’étais convoqué dans le bureau du père supérieur. C’était un grand homme sec comme un pet sur une toile cirée .
- Dites-moi , mon garçon , pourriez- vous m’expliquer pourquoi votre maman s’entête à m’appeler monsieur LE MERE supérieur ?
Je fixais alors obstinément mes chaussures, sentant mes joues prendre feu ! Une histoire stupide : bien des années auparavant ma sœur aînée avait été pensionnaire chez les sœurs. La direction de l’établissement était assurée par une mère supérieure .Comme ma mère à moi n’avait jamais rien trouvé de maternel à la mégère moustachue qui lui faisait face , elle avait transformé la Mutter en Burgermeister ou la mère en maire . Quand j’était entré au petit séminaire, la vieille habitude avait refait surface et le mot maire légitimement retrouvé son genre. Evidemment je me serais fait tuer sur place plutôt que d’expliquer pareille excentricité verbale !Tout juste me contentai-je de faire allusion aux origines autrichiennes de ma mère, évoquant au passage un passé lourd en Lederhosen et chapeaux tyroliens surmontés de plumes de faisans dans l’espoir d’apitoyer l’irascible directeur. En refermant la porte derrière moi , je pouvais l’entendre grommeler :
- Monsieur LE PERE supérieur ! C’est pas difficile à dire , non ?

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