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17 juin 2005

Des rails sur le lac

Vers le quatorze juillet , mon père nous faisait une courte visite . Dans son sillage , une nuée de courtisans s’abattait sur la propriété telles des sauterelles sur les récoltes des paysans du haut Niger .Il y avait là des nobliaux sans le sous , des industriels du textile (déjà) ruinés , des mondains au verbe haut et des pique-assiettes au coup de fourchette redoutable. Ces jours là , la PME familiale fonctionnait à plein rendement . Les camionnettes des fournisseurs se succédaient dans le parc et Mamadou , le chef cuisinier sénégalais sanglé dans son impeccable tenue blanche, s’activait derrière ses marmites démesurées , distribuant des ordres en un français haut en couleur à ses troupes de femelles alsaciennes gloussantes . Entre deux repas , il fallait occuper toutes ces sangsues ( les invités)! Le lac aurait du être un exutoire naturel aux ardeurs festives de ces viveurs , mais non , ils faisaient la lippe , en trouvaient les eaux troubles et la température un tantinet en-dessous de la normale . Puisqu’ils refusaient de s’y immerger , c’est de la surface qu’ils tromperaient leur ennui. Pour cela mon père avait une arme secrète : le Riva . Ce canot moteur avait déjà une longue histoire : construit dans les années trente pour parcourir les canaux de la lagune vénitienne , il avait été racheté par mon grand-père et transporté par voie routière sur le Léman . Dans les années cinquante mon père en avait fait faire une copie rigoureusement identique dans un petit chantier de la région . Il y avait toutefois fait apporter quelques améliorations : une carène planante et deux moteurs Rolls-Royce développant chacun trois cent chevaux . Cette merveille de dix mètres, tout en acajou , fendait désormais les eaux du lac à soixante nœuds (près de cent kilomètres heures) lorsque mon père en tenue de yachtman , cravate au vent, abaissait à fond les deux manettes des gaz. Se posa toutefois le problème de l’entreposage : il n’existait devant la propriété aucun mouillage naturellement protégé contre les vents dominants et les dizaines de marinas qui depuis cette époque ont défiguré les bords du lac étaient encore en gestation avec leurs concepteurs dans le ventre de leurs mères .Un bricoleur fou et sans doute légèrement éméché dont le nom ne passa pas à la postérité , imagina le système suivant : après chaque utilisation le bateau serait tiré à sec dans son garage au sommet de la berge au moyen d’un slip tracté sur des rails par un treuil électrique.
Le problème c’était les rails ou plutôt la pente que leur avait donnée le constructeur désireux sans doute d’économiser sur le matériel et le temps de travail , une fois le devis établi . La sortie de l’eau ne posait pas de problème particulier puisque le bateau se positionnait sagement sur son slip , ce qui nécessitait une certaine dextérité de la part du barreur , puis, lentement , le chariot relié au treuil par un câble de bonne dimension , s’élevait dans les airs pour gagner la terre ferme. Par contre la descente se faisait par gravité : une personne poussait le bateau chargé de convives , puis courrait jusqu’au treuil où elle pesait de tout son poids sur un levier actionnant un frein à tambour destiné à ralentir la folle course de la masse de plusieurs tonnes vers les eaux calmes du lac . Enfin ça c’était la théorie et cela fonctionnait plutôt bien lorsque le préposé au treuil était Gilbert un solide gaillard d’un mètre quatre vingt dix , marin pendant la durée de notre séjour , ivrogne le reste de l’année. Toutefois , il arrivait que Gilbert ne fût pas disponible (gueule de bois) et qu’une fournée d’invité attendît, certainement sans grand enthousiasme, de connaître les courbes harmonieuse du bassin lémanique vues depuis le large à une vitesse tout à fait déraisonnable ! Mais chaque homme a sa passion et le Riva était celle de mon père . Dans ce cas le seul qu’il jugeât digne de procéder à la mise à l’eau était Emile . Ces jours là Emile devenait particulièrement dur d’oreille . Il fallait le chercher dans toute la propriété en hurlant son nom . Il finissait par apparaître , la mine défaite à l’énoncé du verdict paternel :
- Aujourd’hui nous mettons le Riva à l’eau !
Emile scrutait alors le ciel sans nuages , contemplait les eaux lisses du lac , humait l’air immobile en fronçant son énorme nez .
- Pour moi , il va y avoir un coup de Joran.
Un onde d’effroi parcourait alors le groupe d’invités…quoi , le Joran ! Voyons , ça ne serait vraiment pas raisonnable ! Il vaudrait mieux remettre cela à demain…
C’est que le Joran est aux savoyards et aux vaudois ce que le typhon est aux japonais et aux chinois ! Comme l’indique son nom , ce vent descend du Jura en rafales très violentes , en général à la fin des journées d’été particulièrement chaudes et provoque le chavirage et le démâtage de tout ce qui navigue sur le lac ! Mais mon père maîtrisait ce début de mutinerie en assénant à tous ces courageux …j’ai consulté le baromètre , il n’a pas bougé ! Personne d’ailleurs n’avait jamais vu ce baromètre bouger . Il était figé pour l’éternité sur un variable que chacun pouvait interpréter à sa guise .
Emile posait une échelle le long du bordage du canot et les invités y montaient un à un , comme l’eussent fait des ci-devants condamnés à l’échafaud sous la Terreur ! Mon père montait en dernier et adressait un hochement de tête plein de noblesse à Emile.
- Vous pouvez débrayer Emile !
Cela ne signifiait nullement que le vieil homme pouvait se mettre en grève , mais qu’il devait débrayer le frein pour permettre au slip de se mettre en mouvement . Il y avait un claquement sec , puis Emile se ruait contre le chariot comme un rugbyman dans une mêlée en émettant un hou ! sonore . De sous le Riva nous parvenaient alors des grognements et des râles d’intensité variable en fonction du nombre de passagers embarqués . Une première secousse , suivie d’une autre et l’impressionnant attelage se mettait en branle sur les rails. Dès qu’il avait quitté l’abri du garage , l’arrière du bateau s’inclinait en direction de la pente et l’ensemble prenait une vitesse alarmante . Emile devait alors rejoindre le treuil aussi vite que le lui permettaient ses courtes jambes et se jucher sur le levier de frein ,littéralement soulevé par la mécanique emballée . Deux possibilités : ou bien le bateau perché sur son chariot déboulait sans encombre et n’était freiné qu’au moment de retrouver son élément dans des gerbes d’écumes qui faisaient hurler les dames et jurer les messieurs , ou bien , en général à mi chemin , le chariot déraillait et finissait par s’immobiliser en donnant de la bande dans un grincement métallique déchirant .Dans ce cas les invités , parqués raides comme des cierges à l’arrière du bateau , étaient fauchés par l’arrêt brutal comme des quilles . Cela faisait toujours beaucoup rire nos voisins qui s'agglutinaient au bout de leur digue afin de ne rien perdre du spectacle !

Commentaires

Plus jamais je ne me moquerai des marins d'eau douce!

Écrit par : oliviermb | 18 juin 2005

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