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16 juin 2005

Le col de la Faucille

De toutes les migrations , celle de l’été , sans être la plus lointaine, était la plus importante . Ma mère prenait place avec nous, les enfants, dans la vieille Bentley conduite par Max , le chauffeur aussi silencieux et hiératique qu’un sphinx . Suivaient deux voitures de moindre lignage dans lesquelles s’entassait le personnel indispensable au bon déroulement de ce séjour de deux mois. Fermait la marche un vieux camion Citroën conduit par l’infatigable Emile secondé par le jardinier portugais . A l’intérieur s’entassaient pêle-mêle bagages , meubles de jardin , appareils électroménagers , bicyclettes , outils de jardinage et surtout, surtout les feux d’artifice pour le 14 juillet et le 1er août .Ah , ces feux d’artifice , moments magiques de mon enfance ! En effet , le Leman étant équitablement réparti entre la France et la Suisse , nous fêtions sans discrimination les deux fêtes nationales. Mon père regardait le convoi s’ébranler depuis le perron , puis après un dernier signe de la main , retournait dans la grande demeure solitaire. A la sortie de M. , le convoi se divisait . Notre destination était la même , le lac Léman , mais si les voitures prenaient le parti d’y arriver en traversant la Suisse , le camion lui , pointait son drôle de museau aplati vers le Jura et son redoutable col de la Faucille. De manière étrange , Emile s’entêtait à emprunter cet itinéraire semé d’embûches où , année après année , quelque désastre mécanique menaçait d’achever l’œuvre que quatre années d’une guerre meurtrière n’avaient pu mener à son terme . Ainsi une année , c’est un Emile au poil roussi qui nous expliqua comment il avait du faire face à un début d’incendie dans un moteur surchauffé par l’impitoyable dénivelé du col de la Faucille après une épopée de près de dix huit heures pour franchir les quatre cent kilomètres séparant M. des bords du lac .Une autre fois ce furent les freins qui lâchèrent au sommet de ce col aussi traître à la descente qu’à la montée . Il nous exhiba la cale en bois qui le sauva : n’écoutant que son courage , il s’éjecta de la cabine et engagea la lourde bille de bois sous le train arrière du camion !Je rappelle qu’à l’époque Emile devait bien avoir soixante quinze ans ! Ca donne une idée de la vitesse à laquelle il roulait ! Je ne parle pas des crevaisons , des ruptures en tous genres et de l’inévitable retard à l’allumage .C’était son truc ça à Emile, le retard à l’allumage !On l’aura compris : entre Emile et le col de la Faucille c’était un combat à mort ! Evidemment toutes ces explications données par le vieil homme surexcité se déroulaient au milieu de la nuit, quand nous surgissions de partout , réveillés par l’arrivée du Citroën à l’embrayage martyrisé ! Pour nous le voyage se déroulait sans encombres en cinq ou six heures avec arrêt obligatoire au bord du lac de Morat pour déjeuner dans un restaurant , toujours le même , qui , selon ma mère , servait les meilleurs pieds de porc pannés au monde. Quand quelques heures plus-tard , le portail de la propriété se refermait derrière nous , je savais qu’il ne se réouvrirait pour moi que deux mois plus tard . Peu m’importait, j’étais un enfant et j’étais au paradis , mon paradis . A peine sorti de la voiture, je dévalais le grand pré et me précipitais sur la plage de galets. Et oui, c’était bien lui, il était toujours là …mon lac . J’ai encore dans les oreilles le bruit que faisaient les vaguelettes sur la berge , dans le nez l’odeur de vase dégagée par des algues d’un vert crémeux qu’Emile qualifiait avec dégoût d’épinards, sur ma peau le frôlement de la brise venue du fond du lac et que les autochtones appelaient bise. Ma mère procédait ensuite à l’ouverture des maisons . Les parents , les enfants , les employés , disposaient tous d’un chalet de taille et de facture différente , caché au milieu d’un fouillis végétal de hêtres , de marronniers , de tilleuls centenaires dont la frondaison se verrait disciplinée les jours suivants par le jardinier sous la direction d’un Emile intraitable pourchassant la moindre feuille sur le grand pré ou le gravier des allées ! Le lendemain de notre arrivée c’était la cérémonie des couleurs . En présence de tous les membres de la famille et du personnel , Emile , très digne , envoyait les couleurs sur le grand mat au bout de la digue. D’abord un énorme drapeau français , puis un drapeau suisse , plus petit et enfin le pavillon familial , une roue dentée rouge sur fond bleu. C’était la dernière fois qu’on pouvait voir Emile avec son costume sombre et sa légion d’honneur . Pour le reste des vacances , il adoptait ce qu’il appelait sa tenue d’été : une salopette bleue munie d’une braguette d’un mètre de long avec des bretelles qui lui faisaient remonter les fesses au milieu du dos . En dessous , il portait une chemise blanche sans col mettant ainsi en relief son cou de taureau . Le béret basque était remplacé par un grand chapeau de paille . Emile était l’homme clé de notre séjour . Du matin au soir , il gambadait d’un bout à l’autre de la propriété . On pouvait le voir scier une branche au sommet d’un arbre , puis dix minutes plus-tard réparer un évier qui fuyait . On l’apercevait sur la plage ramasser les épinards à coups de fourches rageurs ou nous aider à mettre la barque à l’eau , réparer le moteur hors bord , préparer le charbon pour le gigot dominical, confectionner une nasse pour attraper les perches . De temps en temps ma mère lui criait…Emile , reposez vous un peu , vous allez vous tuer ! Le brave homme s’approchait alors de ma mère , rejetais son chapeau sur la nuque et éclatait d’un bon rire sonore et syncopé en secouant la tête . Arrêter de travailler, voilà qui eût signé son arrêt de mort ! Je pense qu’il aurait été très malheureux aujourd’hui ! De toutes les tâches qui lui incombaient , il y en avait toutefois une qui devait lui donner des sueurs froides : la mise à l’eau du Riva !

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