Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

14 juin 2005

Le défaut de la cuirasse

J’avais seize ans et nous revenions d’une de ces migrations saisonnières qui nous avaient amenés au Gabon . Le DC8 d’UTA avait quitté Libreville avec plusieurs heures de retard et c’est dans une nuit noire que nous amorçâmes la descente sur l’aéroport du Bourget . J’avais encore la tête pleine de forêts impénétrables , de troupeaux d’éléphants et de buffles et je caressais à mon cou le grigri que m’avait offert un de nos pisteurs gabonais , lorsque le commandant de bord annonça qu’en raison d’un épais brouillard (nous étions en avril) nous serions détournés sur Lyon . Une onde de joie m’envahit . J’avais déjà accueilli avec reconnaissance le providentiel retard qui nous avait permis de passer une journée supplémentaire à paresser sur la plage et tout ce qui pouvait retarder le retour à M. et au petit séminaire était le bienvenu . Certes , je me consolais en pensant que j’y vivais mes derniers mois , puisque je devais passer mon bac à la fin de l’année scolaire . Avec le passage du temps, je m’étais habitué à la discipline de fer , mais l’idée de revoir mes camarades me remplissait de dégoût . D’une bêtise congénitale , ils étaient en outre d’une laideur rédhibitoire et la vision de leurs faces bouffies, ravagées par un acné qui constellait leur peau huileuse de cratères purulents m’était devenue insupportable .
Je jetai un coup d’œil vers le compartiment des premières où mes parents avaient pris place . Mon père se retourna et leva les bras au ciel en signe d’impuissance , un peu à la manière du général de Gaulle quand il dit aux martiniquais , mon dieu, que vous êtes français et que tous comprirent , mon Dieu que vous êtes foncés !
L’avion atterrit sans encombre à Lyon . Là , dans un chaos indescriptible, les passagers furent entassés dans plusieurs bus à destination de la gare . Les employés de la compagnie nous distribuèrent des billets de train correspondant à nos destinations finales. A Perrache ce fut l’apocalypse .La gare grouillait de monde et pourtant nous étions au milieu de la nuit : c’était un dimanche de retour de vacances .Vacanciers , classes de neige , permissionnaires, passagers d’avions détournés , tout cela se bousculait dans un joyeux désordre Il fallut d’abord se battre pour récupérer notre demie tonne de bagages , trouver des porteurs, gagner le bon quai, chercher le bon train et enfin la bonne voiture et tout cela au milieu d’une foule aussi compacte que la banquise avant le débâcle . Quand enfin nous arrivâmes devant le wagon où des places auraient du nous être réservées , nous constatâmes très vite , après avoir charrié les valises et les sacs d’une taille insolente d’un bout à l’autre du couloir , que tous les compartiments étaient occupés .J’essayai de répartir nos impedimenta le long du couloir bondé de manière à ne pas empêcher le passage des voyageurs qui continuaient à affluer . Mon père qui jusque là était demeuré silencieux , me tapa sur l’épaule et me dit :
- C’est un wagon de deuxième classe , non ?
J’avalai ma salive avec le sentiment d’être un médecin sur le point de dévoiler à son patient quelque mal incurable !
- Hélas oui père , j’en ai bien peur…
Il me regarda un long moment , puis se laissa tomber d’un air très las sur une de ses valises Vuitton. Il murmura d’une voix à peine audible :
- C’est bien , ce que je pensais !
- Voulez-vous que j’aille voir s’il reste des places en première ?
Il jeta un regard éperdu autour de lui, s’attardant longuement sur le postérieur proéminent qu’un chasseur alpin pointait agressivement dans sa direction.
- Non , reste là ! Au point où nous en sommes , ça ou autre chose…
Sa belle main halée par le soleil gabonais décrivit une hyperbole élégante , cette fois c’était Napoléon à Waterloo. Quand ma mère dit très fort (elle parlait toujours très fort) , vous ne trouvez pas qu’il y a une drôle d’odeur ici , s’attirant une réflexion désagréable de la part de son voisin occupé à déchiqueter un sandwich au saucisson à l’ail , je compris que la balle avait changé de camp et que c’était à moi de prendre les choses en main ! Il m’apparut clairement que jamais mes parents ne survivraient aux dix heures de trajet qui nous séparaient de M.(le TGV restait à inventer) . Ma mère se ferait sûrement étrangler par le bouffeur de saucisson et mon père mourrait de désespoir !Avec autorité , je les saisis par le bras et les ramenai sur le quai . Ils se laissèrent faire avec reconnaissance . Pris de frénésie, je charriai une à une ,au milieu d’un concert de protestations , les fichues valises , cette peste vuittonique, dont le contenu aurait sans doute suffi à habiller toute le population du Gabon et du Cameroun réunis et les éjectai sans ménagement par la portière , manquant au passage de faucher les voyageurs qui tentaient de prendre le wagon d’assaut . Mon père regardait avec résignation les bagages s’entasser à ses pieds , les tapotant du bout de sa canne comme s’il se fut agi d’un chien crevé tandis qu’à chacune de mes apparitions ma mère me lançait , très fort, fais attention à ton hernie mon chéri ! Bien entendu , les militaires en permission campant dans le couloir , à peine plus âgés que moi , ne purent résister au plaisir de reprendre en chœur les recommandations maternelles !Ma mère était comme ça , elle avait deux lubies : les hernies et l’appendicite !
Quand enfin le train se fut ébranlé et qu’un semblant d’ordre se fut rétabli sur le quai , un petit homme tout tordu , emmailloté dans des sangles en cuir s’approcha de nous . Aujourd’hui je dirais qu’il semblait s’être échappé d’un club SM après avoir été roué et écartelé . A l’époque je reconnus simplement en lui un porteur . Il porta un doigt à sa casquette crasseuse , tandis que mon père soulevait son feutre de quelques centimètres et lui disait bonsoir monsieur . Mon père se montrait toujours d’une politesse extrême envers les gens du peuple , réservant ses foudres à ses égaux ou ceux qui se prétendaient tels . Je désignai à l’homoncule la montagne de bagages et lui demandai s’il pensait s’en tirer . Il me répondit , pas de problèmes mon petit monsieur ! Je remarquai alors que ses sangles étaient équipées de crochets auxquels il suspendit une à une les valises par leur poignée . Moi-même j’en pris deux malgré les protestations de ma mère. Tandis que le porteur disparaissait sous la masse en mouvement, je pris les devants et réservai deux taxis , un pour les bagages et l’autre pour nous . Quand mon père demanda au porteur combien il lui devait , celui-ci répondit cinq cent francs . Evidemment, il parlait d’anciens francs c’est à dire de cinq francs nouveaux . Mon père sortit de son portefeuille un billet de cinq cent francs et le tendit au petit homme qui semblait s’être tassé de quelques centimètres supplémentaires .Incrédule , celui-ci contempla le billet , le retournant en tous sens.
- Vous n’auriez pas de la monnaie monsieur ?
Mon père lui répondit gardez la monnaie , souleva son feutre en lui souhaitant le bonsoir et s’engouffra dans la voiture . A ce stade il se serait mis à chanter l’internationale en brandissant le poing que je n’aurais pas été étonné ! Quand je pris place dans le taxi à coté du chauffeur , celui-ci me demanda, quel hôtel ? Je lui répondis sans hésiter , le meilleur ! La voix évanescente de mon père me parvint en écho , oui , le meilleur !

Les commentaires sont fermés.