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11 juin 2005

La migration

Ma famille empruntait aux nomades et à certains oiseaux une habitude venue du fond des âges , la migration . A la manière des touaregs et des oies bernaches , tous les ans, aux mêmes dates , nous sacrifions à ce rite ancestral , avec une certaine lassitude doublée d’un fatalisme mondain pour mes parents , avec enthousiasme pour les enfants , avec résignation pour les membres du personnel choisis en cette occasion . Les destinations ne variaient jamais : à Noël c’était Gstaad , Paques nous surprenait aux Baléares puis en Afrique après la mort de l’oncle Luis et l’été s’écoulait paisiblement sur les rives du Leman . Je passais ainsi sans transition de l’austérité du petit séminaire où les conditions de vie s’apparentaient à celles d’un quartier de haute sécurité et où mes camarades n’imaginaient point qu’il pût exister destination plus lointaine que Strasbourg , située, gottverdommi, à au moins cent kilomètres et qu’il put y avoir sommet plus élevé que le Ballon d’Alsace , je passais donc en quelques heures , bénies à l’aller, maudites au retour , de cet univers étriqué au luxe de palaces où il n’était pas rare de croiser des têtes posées sur des corps qui faisaient la une des journaux à sensation de l’époque. Quand nous habitions à l’hôtel, le rite était immuable : à peine arrivé , mon père s’enfermait dans une suite dont il ne sortait qu’au terme du séjour . Comme il ne pouvait supporter l’idée d’un être humain respirant à moins d’une certaine distance de lui , il louait les chambres attenantes sous la condition expresse qu’elles restassent vide . Ma mère était exilée au delà de ce cordon sanitaire dans une autre suite et nous, les enfants , étions relégués encore un peu plus loin , à un autre étage de préférence !Là nous jouissions d’une liberté totale . Aux sports d’hiver nous passions nos journées sur les pistes de ski et ne retrouvions nos parents qu’à l’heure du dîner , après avoir endossé nos smokings confectionnés à cet effet par notre couturière . En Afrique, le presque homme que j’étais devenu suivait ses frères sur la piste d’un gibier souvent introuvable. Mes parents, quant à eux , ne se hasardaient en dehors de leurs chambres que pour de brèves promenades dans le parc de l’hôtel ou le long de la plage . En cette occasion , mon père troquait ses austères complets sombres pour de légers costumes de toile blanche et arborait un panama , tenue qu’il qualifiait de décontractée. Jamais je ne l’ai vu sans cravate !Toutes nos vacances se déroulaient ainsi selon un protocole savamment réglé. L’imprévu n’y avait pas sa place ! Mes propos peuvent donner l’impression d’un certain ressentiment filial à l’égard de mon père . Il n’en est rien . Je l’aimais , mieux que cela ,je l’admirais .Lui aussi , j’en suis sur , nous aimait , à sa manière froide et distante …il manquait juste un peu de temps et de pratique ! C’est que mon père était aux yeux des autres et un peu aux nôtres aussi , un homme terrifiant . Non pas que sa stature fût impressionnante , il était de taille moyenne ,ni son comportement violent , il était d’une courtoisie parfaite , mais c’était son regard ... Pris sous son feu , les femmes devaient sûrement mouiller leur petite culotte et les hommes leur slip kangourou et cela n’avait certainement rien de sensuel ! Peu après sa mort , en triant ses papiers , je tombai sur une photo le montrant assis en compagnie du défunt roi Fayçal d’Arabie Saoudite . Le roi le fixe , une expression d’effroi peinte sur son visage , tandis que mon père lui dédie un de ses fameux regards ! Dieu sait pourtant que Fayçal n’avait pas particulièrement l’air d’un joyeux drille !
En une occasion , toutefois , je surpris le défaut de la cuirasse .

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