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10 juin 2005

Emile

Les domestiques employés dans les familles de la haute bourgeoisie des années soixante jouissaient un peu du même statut que les esclaves servant dans les maisons patriciennes de la Rome antique : ils étaient à la fois le baromètre de la bonne santé financière de leurs maîtres et l’indispensable complément laborieux sans lequel rien ne pouvait se faire . Ils faisaient partie de la famille, non pas à la manière de ces cousines pauvres , invitées une fois l’an à partager de manière éphémère la prospérité familiale au moment des fêtes de Noël , mais comme membres permanents relégués certes à l’accomplissement de tâches souvent ingrates mais dont l’importance n’échappait à personne . Dans ma prime enfance , ils ne furent jamais moins d’une dizaine à nous entourer de leur prévenance . Il y avait là le cuisinier sénégalais , un peul aux traits fins et au port très digne , qui , cinq fois par jour faisait sa prière en direction de la Mecque , le valet de chambre espagnol qui avait l’ordre de ne s’exprimer avec nous que dans sa langue , le nurse autrichienne qui me lisait les abominables contes de Wilhelm Pusch dans le texte , le jardinier portugais qui, immergé dans une sempiternelle saudade ne parlait pas beaucoup , le chauffeur qui était entré adolescent au service de mon grand-père , le majordome anglais qui avait un fort penchant pour le whisky et les jeunes gens, le portier dont l’unique mission était d’ouvrir et de fermer l’imposant portail quand la voiture paternelle klaxonnait pour pénétrer dans la propriété , la couturière qui nous confectionnait tous nos vêtements , quelques femmes de chambres et enfin…Emile . Emile jouait un peu le rôle du grand père que nous n’avions pas connu . C’était un septuagénaire tout en rondeur jouissant auprès du reste du personnel du prestige que lui conférait son âge (à l’époque on respectait les vieux)et , surtout , son statut d’ancien combattant décoré de la légion d’honneur , décoration qu’il arborait en permanence au revers de son veston . Je parle de la grande guerre , celle de 14-18 , qu’il avait faite d’un bout à l’autre , n’abandonnant l’horreur des tranchées que pour l’abjection des hôpitaux de campagne . Il portait sur son visage les stigmates de cette abominable boucherie . Alors qu’il abandonnait une partie de son appareil digestif au chemin des dames , un shrapnel emporta un bout de son nez .De son propre aveu , on lui avait greffé un lambeau de peau des fesses pour combler le vide laissé par l’éclat d’obus , ce qui ne manquait pas de nous impressionner ,nous les enfants ! Le chirurgien qui avait pratiqué l’intervention devait avoir forcé sur l’absinthe car le résultat était assez surprenant : quelque chose à mi-chemin entre la fraise des bois géante et l’amanite phalloïde ! Quand chez le crémier il choisissait un fromage , il s’en saisissait , le palpait puis y écrasait son monstrueux appendice nasal en le flairant longuement .C’est qu’Emile , entre autres choses , était chargé de l’approvisionnement de cette PME qu’était la maison familiale. Pour ce faire , il disposait d’une deux chevaux jaune citron qu’il conduisait comme s’il était encore au front , courrant à l’assaut des tranchées ennemies , bondissant d’un abri à l’autre , zigzagant pour échapper à la mitraille prussienne . Sa vue déclinante ne lui permettait pas de prendre en compte les panneaux de signalisation , ni de distinguer si un feu était rouge ou vert ! Quand un gardien de la paix , nouvellement affecté à M., avait l’audace de le siffler, Emile engageait le deux chevaux bondissante sur le trottoir où le malheureux était parti se réfugier , s’arrêtait à sa hauteur , sortait un calepin en moleskine et se mettait à hurler avec un très fort accent alsacien en roulant interminablement les r : numéro de matrucule ! Il disait matrucule …Le policier désarçonné par cet assaut , passant de l’état d’accusateur à celui d’accusé , bafouillait, essayait bien de résister en demandant ses papiers à l’irascible vieillard . En guise de pièce d’identité , celui-ci exhibait le mince filament vert cousu sur le revers de son veston en précisant d’une voix tonitruante , j’étais à Verdun . C’est à cet instant précis où le regard du gardien hésitait entre la vision cauchemardesque du nez émilien et celle non moins impressionnante de la légion d’honneur délivrée pour fait de guerre , qu’Emile assénait l’estocade finale : le commissaire T. est un de mes bons amis !Et c’était vrai ! Emile faisait sauter toutes les contraventions de la maisonnée , surtout celle de ma mère qui à l’instar d’Emile n’avait jamais pu se faire aux subtilités du code de la route ! Gamin , j’aimais accompagner Emile dans ses expéditions alimentaires . Je lui servais de guide ainsi , lui indiquant au dernier instant un feu passant au rouge , un croisement qu’il s’apprêtait à franchir pied au plancher , la rue dans laquelle il devait tourner . Dans ce dernier cas , Emile , ignorant la pédale de frein, mettait brutalement la barre à bâbord ou à tribord toute , indifférent aux coups de klaxon et aux crissements de pneus des autres véhicules qui se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment . La deux chevaux prenait alors une gîte impressionnante , s’engouffrait dans la rue en tanguant, puis retrouvait son assiette en oscillant tel un frêle esquif après le passage d’une grosse vague.
Quand par hasard Emile s’arrêtait à un feu et que celui-ci tardait à passer au vert , le vieil homme s’endormait paisiblement . Un coup d’avertisseur rageur émanant du véhicule arrêté derrière lui le tirait alors de sa torpeur . Loin de se sentir contrit et de démarrer , il ouvrait rageusement portière , s’éjectait de la voiture avec une souplesse que ne laissait pas présager son âge et déboulait, son éternel béret vissé sur le crane , en direction du fauteur de trouble. Invariablement , du haut de son mètre soixante , Emile le menaçait en brandissant son index boudiné et proférait ces paroles qui devaient rester légendaires dans la famille : faut pas corner…grossier personnage !
C’est de là sans doute que me vient mon aversion pour cet instrument acoustique !

Commentaires

Je confirme: Manutara ne corne jamais, même quand il en va de sa vie, et de la mienne!

Écrit par : oliviermb | 10 juin 2005

Tu sais la puissance des traumatismes survenus dans la petite enfance! Chaque fois que ma main s'apprête à actionner l'avertisseur , j'entends une grosse voix qui me dit: FAUT PAS CORNER!

Écrit par : manutara | 10 juin 2005

"Ta vie est un roman"

Écrit par : dilou | 10 juin 2005

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