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07 juin 2005

Ces morts exquis (fin)

Une horde de femelles hystériques se précipita sur moi !
- Ay probecito !
Et vas-y que je te passe la main dans les cheveux , que je te colle mes lèvres de gastéropode sur des joues plus habituées aux baffes ecclésiastiques qu’aux signes extérieurs d’une affection excessive , et allez , en passant , une petite tape sur les fesses , mais pourquoi pas tant qu’on y est !Et les questions , oh dios , les questions : et alors tu as fait bon voyage (non l’avion s’est cassé la gueule et j’ai péri carbonisé !) , tu travailles bien à l’école , tes maîtres sont gentils ( non, ce sont des salauds et je suis en seconde , probablement plus loin qu’aucune d’entre vous n’est jamais arrivée , pauvres gourdes) , oh mais c’est qu’il a grandi , c’est presque un homme maintenant ( bah oui , tu voulais peut-être me donner mon bain ?) , comme il ressemble à son père (encore heureux)… et autre fadaises du même acabit ! Evidemment je répondais poliment par oui ou par non à toutes ces dames patronnesses , douloureusement conscient qu’une rougeur cuisante envahissait peu à peu mon visage de presque homme ! La seule à ne pas avoir bougé de sa place était une certaine Agapita . Elle tirait sur une fine cigarette au bout argenté tout en me regardant entre les volutes de fumée filtrant de ses fines narines pincées . D’une voix rauque elle me demanda , que edad tienes guapito , je lâchai un timide catorce , senorita . Elle se mit à hennir :
- Senorita ? Que amor ! A quatorze ans , ce salaud de Ramon m’avait depuis longtemps culbutée dans l’écurie de son père !
Elle employa l’expression « me habia puesto patas arriba » qui est beaucoup plus parlante que le très austère verbe culbuter ! Enfin , en voilà une qui avait de la conversation ! Je ne sus jamais qui était Ramon , car un murmure désapprobateur parcourut l’assistance. Le défunt voyons ! Tous les regards se braquèrent vers la porte de ce qui avait été le bureau de l’oncle Luis . Agapita , s’excusa et replongea son nez dans son verre de xérès . Tante Marcelle se rappela alors son deuil soudain, à moins que ce ne fut le souvenir de la perte de sa propre virginité survenue , disaient les mauvaises langues , à un âge où la plupart des femmes enseignent à leurs filles la manière de ne pas perdre la leur ! Elle éclata ,pour la centième fois de la journée sans doute, en longs sanglots plaintifs et baveux . Ay ! Et ce pauvre Luis qui me laisse toute seule avec les trompes loquées ! Elle commençait un peu à m’agacer la tante avec son occlusion nasale minable tandis que mon cher oncle gisait là , sans vie , derrière cette lourde porte en acajou. Les commères se précipitèrent , la forcèrent à s’asseoir et hop…un petit coup de gnole. Elle se mit à rire entre ses larmes et me dit , je crois que je suis un peu pompette.
Agapita , me regarda d’un air vague et se mit à brailler :
- Voudrait peut-être voir son oncle , le gamin !
Elle ajouta en étouffant un rire caverneux :
- Faudrait pas qu’il manque ça !
Tante Marcelle sembla alors se rappeler de la raison de ma présence.
-Suis-je bête ! Et moi qui reste là à me plaindre. Il faut que tu voies comme il est beau !
Elle se mit à hurler , Julian , Julian ! Faut dire que dans ma famille on n’ouvrait pas les portes soi-même , cela ne se faisait pas ! Julian apparut , ayant troqué sa tenue de chauffeur contre celle de valet de chambre . Les économies…toujours les économies ! Avec cérémonie , il ouvrit les deux battants de la porte et me fit signe de passer . D’abord je ne vis rien à la lumière indigente des quatre cierges placés aux quatre coins du cercueil ouvert . Puis mes yeux s’habitèrent à l’obscurité et là , Jésus, Marie , Joseph , j’eus souhaité n’avoir jamais rien vu ! Oh que non , il était pas beau l’oncle Louis ! J’ai bien cru que j’allais rendre mon quatre heures ! D’abord , pour d’obscures raisons , ils lui avaient fait endosser une robe de bure brunâtre dont le capuchon était rabattu sur un crâne aux dimensions bien inférieures à celles que ma mémoire avait enregistrées l’année précédente . Des profondeurs du capuchon seul le nez aquilin vint me rappeler qu’il y avait eu là , il y a quelques heures à peine , un homme qui respirait au travers de ces narines maintenant bouchées par deux grosses boules de coton incérées à la hâte , laissant pendre de longs filaments jusqu’à la bouche figée pour l’éternité en un rictus haineux !J’avais devant moi , un phacochère déguisé en moine ! Les mains exsangues , seules autres parties visibles du corps , enserraient avidement un énorme crucifix où un Christ contrarié se contorsionnait en tous sens pour échapper à cette étreinte impie . Je n’ai pas souvenir que l’oncle Luis ait jamais mis les pieds dans une église !
- Tu veux l’embrasser une dernière dois ?
Ma tante était venue me rejoindre et contemplait d’un air satisfait cette macabre mise en scène. Je suppose qu’après avoir laissé crever l’oncle Luis de faim, elle avait du aller à l’évêché pour mendier cette défroque et s’épargner ainsi le souci de voir un costume encore utilisable condamné aux affres du pourrissement éternel ! Dix ans plus-tard , lors de sa mise en bière, j’avais du batailler ferme pour que mon père puisse garder sa montre à son poignet ! Au grand désespoir des employés des pompes funèbres , j’étais resté à côté du cercueil jusqu’à ce que le dernier écrou ait trouvé sa place sur le lourd couvercle de chêne. Je me souviens de leur regards sournois et haineux jetés à la dérobée dans ma direction .
Pour en revenir à ma tante , je n’ai jamais su dire non à quelqu’un ! J’embrassai donc une dernière fois mon oncle sur le bout de son nez glacé , n’osant m’aventurer dans la pénombre de la capuche à la recherche de ses joues .
La chambre qui me fut allouée jouxtait le bureau transformé en chapelle ardente .La nuit fut atroce , peuplée de moines à cheval besognant des adolescentes décrépies sur fond sonore de rires et de lamentations . Je ne conserve qu’un très vague souvenir du lendemain , jour de l’enterrement. J’étais parcouru de frissons . Tous les sons que j’entendis ce jour là me parvinrent de manière étouffée et tout ce que je vis baignait dans une lumière irréelle Deux choses quand même . A chaque croisement , les gardes civiles saluaient le convoi funéraire composé d’une centaine de voitures , en se figeant en un garde-à-vous impeccable et en portant la main droite à leur drôle de couvre-chef . Et puis le bruit que firent les premières pelletées de terre sur le cercueil en cette matinée glaciale de décembre .Je serrai des centaines de mains inconnues en claquant des dents .Je ne me souviens pas du repas qui suivit le service funèbre , ni même s’il y en eut un ! Avec ma tante… En fin d’après-midi , alors qu’elle prenait congé de moi près de la voiture qui devait me ramener à l’aéroport , elle me dit :
- J’espère que tu n’as pas besoin d’argent pour le voyage, parce qu’avec mes comptes bloqués je n’ai plus un sous vaillant !
- Comptes bloqués ?
- Mais oui ! Je ne t’en ai pas déjà parlé ? Il m’a pourtant semblé…Voilà je t’explique : tous les comptes en banque étaient au nom de ton oncle et…
Le reste de son explication se perdit dans les méandres de mon cerveau embrumé tandis que je pensai : trompes loquées…comptes bloqués !
Cette année là , je passai les vacances de Noël au fond de mon lit . Lorsque le médecin diagnostiqua une mauvaise grippe , je crus que moi aussi j’allais mourir . Je fis promettre à ma mère de ne pas me déguiser en moine…
Alors bien sur , il y eut d’autres morts , ma grand mère maternelle qui se suicida le jour de ses quatre-vingt ans après avoir donné une grande fête dans le meilleur restaurant de Vienne, l’oncle Max retrouvé trois semaines après son décès en position fœtale sur la cuvette des toilettes, l’oncle Edouard qui agonisa chez nous durant trois ans dévoré par son cancer , mon cousin Eric qui se suicida à vingt ans et bien d’autres encore …mais la mort de l’oncle Luis resta unique pour moi en ceci qu’elle sonna définitivement le glas de mon enfance et d’une certaine forme d’innocence .

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