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04 juin 2005

Ces morts exquis (suite)

Quelques heures plus-tard , je débarquais dans la glaciale nuit madrilène (nous étions en décembre). Julian (prononcer Ruliane) , le chauffeur de mon oncle , m’attendait à Barajas dans le hall d’arrivée presque désert . Il me fit un abrazo viril , les yeux rougis par les larmes .
- Ay , don Esteban , que lastima ! No puedo creerlo!
Julian , c’était mon copain . Il avait une bonne tête de phoque , avec ses grosses moustaches et ses sourcils épais au-dessous desquels ses yeux bruns pétillant de malice semblaient être en perpétuel mouvement . A Ibiza , il me réveillait à l’aube et nous partions à la pêche sur les rochers .Je me souviens d’un combat épique avec une murène . La bête était énorme et ne se décida à abandonner son repaire qu’après de longues heures, encouragée sans doute par les insultes proférées en un castillan rocailleux par un Julian échevelé. Ce fut à moi que revint l’honneur de porter le monstre et de le jeter aux pieds d’un oncle Luis hilare . Ainsi naquit la légende de la murène de Julian qui année après année gagna en taille , poids et férocité !
Dans la vieille Mercedes aux cuirs avachis que mon oncle s’était toujours refusé à changer , Julian me mit au courrant des causes du décès soudain de son maître (le terme n’est pas trop fort : à l’époque , en Espagne , on entrait au service d’une famille comme on entre en religion, pour la vie). Celui-ci souffrait d’une banale grippe . Le médecin appelé à son chevet , le matin même , se contenta de lui prescrire de l’aspirine et quelques jours de repos . Si seulement il avait pu en rester là ! Mais cédant aux injonctions du malade désireux de se rendre le lendemain à l’autre bout de l’Espagne pour ses affaires , il lui administra en injection une dose de pénicilline . La mort fut quasi instantanée. Mon oncle était allergique à la pénicilline !
C’est ma tante Marcelle qui ouvrit lorsque la voiture vint s’immobiliser devant la porte de la villa avunculaire . Elle s’élança vers moi en poussant des hululements de désespoir et m’enlaça tout en déversant un torrent de larmes et de paroles inintelligibles . Certaines revinrent avec plus de fréquence . Je crus comprendre : j’ai les trompes loquées .Mais je n’en fus pas certain , tant ces mots me semblaient dénués de sens et je ne pus en savoir plus car elle se moucha vigoureusement à plusieurs reprises et ses imprécations furent noyées dans un flot de morve . Il me sembla aussi qu’elle sentait l’alcool , mais peut-être n’était-ce que les effluves d’un de ces parfums bon marché dont elle s’aspergeait avec parcimonie et que le chagrin avait fait tourner ! A la lumière du salon où Franco , enfin son portrait ,trônait derrière un bouquet de roses défraîchies , signe des funestes évènements survenus dans la maison, je fais référence aux fleurs flânées et non à Franco , hôte habituel de ces lieux , du moins sous sa forme picturale , à la chiche lumière donc de quelques ampoules rachitiques disposées avec parcimonie au centre d’un gigantesque lustre vénitien , je pus enfin apercevoir le visage ravagé de ma pauvre tante. Paupières gonflées , front ridé , cheveux hérissés . Son nez , son malheureux nez , avait doublé de volume à force d’être frotté avec vigueur par un mouchoir à carreaux ayant probablement appartenu à son défunt mari ! Tout devint brusquement clair pour moi , enfin dans mon esprit , car la pièce demeurait dans un clair obscur incertain . Cette histoire de trompes loquées signifiait tout simplement que ma tante avait les narines bouchées . Oui mais, quel vocabulaire pour une sexagénaire !Le chagrin sans doute ! Il est vrai qu’il se chuchotait dans la famille , du bout de lèvres , que la tante Ida , sa mère , était d’extraction très humble. Lorsqu’elle rencontra l’oncle Emile , le frère de mon grand père , elle faisait…là le ton baissait d’une octave , des …ménages ! Non ? Si (hôchements de tête navrés) ! Bon faut dire que toutes ces salades familiales je n’y comprenais pas grand chose à l’époque et ça n’a pas beaucoup changé depuis ! . Tous ces oncles et tantes alors que mon père n’avait ni frères ni sœurs et que la famille de ma mère résidait dans un pays barbare où l’on forçait les enfants à porter des Lederhosen et des chapeaux tyroliens , martyre qui me fut infligé dans ma tendre enfance pour la plus grande joie de mes petits camarades de classe !
Ma tante me poussa ensuite dans la salle à manger où Primo de Rivera regardait d’un œil courroucé ,du haut du mur , une vingtaine de dames de tous ages et de tous poils , surtout de tous poils , attablées autour de plats débordant de chorizo et d’un nombre indéterminé de carafes de vin blanc ! Ma tante réussit à articuler , mi sobrino de Francia , avant de se déloquer bruyamment les trompes dans son mouchoir.

Commentaires

C'est étonnant tu es de ma génération, et j'ai pourtant l'impression que tu parles d'une autre époque, d'un autre monde !
En tous cas, c'est tres drôle !

Écrit par : dilou | 07 juin 2005

Oui , ma famille appartenait plus au dix-neuvième siècle qu'au vingtième!

Écrit par : manutara | 07 juin 2005

Les commentaires sont fermés.