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03 juin 2005

Ces morts exquis

Lors d’une de nos conversations , Olivier me demande d’où me vient cette obsession pour la mort qui transpire des messages que je lui envoie . Etrange , je ne m’en étais jamais rendu compte !
Il s’enquiert alors de ma santé , soupçonnant quelque mal incurable de miner ma pitoyable carcasse. Non ! Merci ! La santé ça va ! Ma dernière rencontre avec le corps médical remonte à une trentaine d’année , quand , après avoir passé des heures à attendre entièrement nu dans une salle surchauffée avec une centaine de mes camarades , un médecin militaire avait tâté avec lassitude mes organes génitaux avant de déclarer : bon pour le service ! Enfin, ça je le savais déjà !
Je réfléchis un instant , avant de déclarer à Olivier que depuis ma plus tendre enfance j’ai vécu avec l’image de la mort . Pas la mort violente , celle des bombes ou des accidents, mais celle que distille insidieusement la grande faucheuse et qu’on appelle vieillesse.
Je lui explique alors qu’à ma naissance mon père avait déjà largement dépassé la cinquantaine et ma mère la quarantaine. Pour lui faire comprendre mon point de vue je lui dit que lorsque je fêtai mes vingt ans , mon père avait déjà l’age qu’aura le sien , lorsque lui , Olivier, célèbrera ses cinquante printemps ! Inutile de dire que dans mon enfance les grands parents , grands oncles , grandes tantes , tombaient comme des mouches .
Un de mes premiers souvenirs , je devais avoir sept ans , est une danse du scalpe autour du cercueil ouvert de la tante Ida . Pour ma défense je dirais que je fus entraîné dans cette folle farandole par mes frères et une cousine , déjà de grands adolescents conçus dans la frénésie procréatrice qui suivit la libération ! Je m’en rappelle bien , car peu avant sa mort due à une glissade comme dans la chanson de Brel, cette octogénaire s’était faite teindre les cheveux en violet comme le voulait la mode à l’époque parmi les gens âgés. Aujourd’hui , ce sont les jeunes qui ont repris à leur compte ce rite étrange !Ma cousine avait éclaté d’un rire hystérique à la vue du ruban maintenant fermée la mâchoire de la défunte un peu à la manière d’un œuf de Pâques . Des années plus-tard , cette cousine devait devenir grand reporter de guerre , s’illustrant au Vietnam puis en Iran et publier un livre sur notre étrange famille .
A l’époque les gens mourraient chez eux , aussi ces veillées mortuaires étaient souvent les seules occasion de renouer , même post mortem, avec une parenté dispersée aux quatre coins de l’Europe. On ne se rencontrait pas au restaurant , au théâtre et encore moins à une rave partie , mais à l’enterrement d’untel ou d’unetelle . Les pierres tombales devinrent les jalons de mon existence et souvent l’occasion de voyages imprévus au cours de l’année scolaire.
Ainsi , j’avais alors quatorze ans , le préfet des études vint un jour me chercher en pleine classe dans ce petit séminaire où je purgeais une peine de huit années d’études. Il me fit entrer dans son bureau , braqua , par habitude, la lampe sur moi ( il avait été incorporé dans son jeune age dans la Waffen SS , un malgré nous , tu parles !) et me dit :
- Gaaaarrrrçon (comme s’il avait pu y avoir des filles dans ce pénitencier !) , un grand malheur est arrivé dans votre famille ! Votre oncle Luis G. s’est éteint à Madrid aujourd’hui . Votre chauffeur va venir vous chercher et vous emmener directement à l’aéroport ! Ce soir vous serez en Espagne !
Il prononça chauffeur et aéroport avec onctuosité (j’ai toujours été étonné de l’importance que donnaient ces gens ayant fait vœu de pauvreté aux signes extérieurs de richesse) et Espagne avec emphase (Franco était toujours au pouvoir) !
J’eus l’impression de prendre un coup de poing dans le ventre . Des larmes me montèrent aux yeux . J’adorais l’oncle Luis. Nous passions tous les ans les vacances de Pâques dans sa villa à Ibiza . Là , il m’apprit à aimer la mer , mais surtout , il riait tout le temps , son éternel fume-cigarettes coincé entre ses deux incisives largement espacées, n’hésitant pas à se moquer de sa femme , la tante Marcelle , célèbre dans la famille pour son avarice ! N’allait-elle pas jusqu’à numéroter au crayon (c’était moins cher) les feuilles de papier hygiénique ?
Ravalant mes sanglots , je hasardai :
- Et mes parents ?
- Votre père est au golf et votre mère dans le plâtre !
Je savais que ma mère s’était cassée la jambe deux semaines plus tôt mais j’ignorais le subit engouement paternel pour le golf , enfin certainement pas au point de l’empêcher d’aller à l’enterrement de son cousin par alliance !
- Au golf , monsieur le préfet ? Vous êtes sur ?
- Votre mère m’a dit dans le golf, mais je pense qu’elle s’est trompée . J’ai cru comprendre à son accent qu’elle est étrangère…
- Oui , mais je pense que mon père est dans le Golfe Persique , en voyage d’affaires , au Moyen-Orient si vous préférez !
- Oui , bon , quoiqu’il en soit gaaaarrrrçon , vous allez être seul pour représenter votre famille en cette douloureuse occasion ! Montrez-vous digne de cet honneur !

Commentaires

Tu devrais parler plus souvent de ta jeunesse et de ta famille. C'est bien plus dépaysant que tes anecotes de marin d'eau de Cologne!

Écrit par : oliviermb | 04 juin 2005

Ah , bon? J'ignorais que cela pouvait intéresser quelqu'un! Maintenant si c'est toi qui le dit...

Écrit par : manutara | 04 juin 2005

Les commentaires sont fermés.