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29 mai 2005

Elle est pas belle la vie?

Je crois que je mesure le passage des ans par le soin avec lequel je prépare mes voyages et surtout l’hébergement aux étapes . Petit souvenir d’autres temps . Je devais avoir vingt ans et j’avais signé pour une croisière avec le cruising club de Suisse (CCS) . J’avais passé mon examen théorique et il me restait le stage pratique : mille milles nautiques (environ deux milles kilomètres) en mer, avec initiation aux méthodes de navigation hauturière , limitées à l’époque à l’utilisation du sextant . Comme chacun sait , la Suisse , si féconde en lacs , est dépourvue d’accès à la mer . Certains membres du CCS possédaient des voiliers basés en Méditerranée , en Atlantique ou en Mer du Nord . Ne les utilisant qu’un mois par an , ils acceptaient de les mettre à disposition du CCS à titre gracieux sous l’unique condition que les programmes de navigation du club correspondent aux leurs . Ainsi, en début de saison , les voiliers étaient convoyés par une équipe de stagiaires vers les destinations choisies par leurs propriétaires et en fin de saison vers leur port d’attache . Cette année là (1976) , les propriétaires du Kirah , un sloop de quarante pieds , avaient décidé de naviguer dans les fjords norvégiens .Nous étions en septembre et la saison tirait à sa fin . Je partis donc avec quatre compagnons , totalement inconnus , sous la direction d’un skipper confirmé qui se faisait appeler Mbélé Mbélé Tukutuku en référence à un passé africain nébuleux rempli d’atterrissages spectaculaires avec des avions trop vieux sur des terrains trop courts . En partant de Genève avec la voiture des propriétaires du voilier , nous devions rejoindre Skagen au Nord du Danemark , embarquer sur le Kirah et après avoir fait une incursion en Norvège le ramener à son port d’attache , Cherbourg .Comme on le voit , tout le système était basé sur la confiance , un mot qui aujourd’hui , en cette époque du fric roi , n’a plus cours !
Après avoir roulé toute la nuit et tout le jour suivant , nous étions arrivés au Sud du Danemark en début de soirée . Fatigués et affamés , nous nous étions arrêtés dans un self service situé au centre d’une petite ville dont j’ai oublié le nom . Après nous être servis , nous nous attablâmes pour manger . C’est à ce moment que surgit un jeune gaillard , un petit blond (je hais les blonds), qui devait peser quarante kilos tout habillé . Le genre à chercher des histoires . Il tendit sa main , une main de blond , vers mon assiette , prit une frite , la tartina de mayonnaise et l’engloutit avec sa bouche de blond . Nous le regardions faire , plus amusés qu’agacés, pensant nous trouver en présence d’un indigène aux us et coutumes représentatifs de son pays. Tandis qu’il essuyait sa main de blond dans mes cheveux châtains et que je restais sans réagir, il demanda en un anglais hésitant d’où nous venions sans s’adresser à personne en particulier . L’un de nous répondit , from Switzerland . Il fit ,I see . Il s’approcha ensuite de notre skipper , le jaugea du regard , puis lui envoya une gifle magistrale qui retentit d’un bout à l’autre de la salle bondée . Un grand silence se fit . Avec sa voix de blond , la petite frappe hurla , et maintenant t’es toujours neutre !…Mauvais choix ! Mbélé était belge ! Nous ne vîmes rien venir . Une fraction de seconde plus-tard l’asticot aryen se tordait sur le sol , la gueule en sang. Le skipper , un quinquagénaire au tempérament sanguin , venait de lui encastrer un de ses poings de la taille d’une pastèque dans sa gueule de blond . Je dis l’asticot, car il s’agissait bien d’un appât ! Nous n’avions pas vu les pêcheurs , une demie douzaine de malabars au crâne rasé, attablés un peu plus loin ! Ce fut un massacre ! Mbélé fut le seul à opposer une résistance héroïque ! Nous , les petits jeunes , fûmes fauchés par la première salve, en l’occurrence un coup de poing dans le dos qui me laissa sans pouvoir articuler un son ou respirer pendant plusieurs minutes .
Tandis que nous gisions au milieu des reliefs de repas ,de vaisselle et de meubles brisés , la police ,arrivée rapidement sur les lieux, prenait la déposition de notre capitaine qui ,avec ses rares cheveux gris en bataille , son visage tuméfié , ses vêtements déchirés , semblait avoir livré un combat perdu d’avance contre une horde de loups affamés .Les malfrats s’étaient bien évidemment éclipsés ! Physiquement , pour avoir joué les morts , nous contentant de nous protéger des coups , nous les stagiaires , nous nous en tirions bien . Quelques bleus vite oubliés ! Moralement ce fut une autre histoire ! Nous avions touché du doigt notre propre lâcheté , ne songeant qu’à sauver notre misérable peau ! Très vite, les voyous s’étaient désintéressés de nous pour s’acharner sur Mbélé ! Nous étions jeunes et forts ! Je ne dis pas que nous aurions pu venir à bout de ces malfaisants rompus à la bagarre , mais nous aurions au moins pu détourner un certain nombre des coups qui s’abattirent sur notre malheureux capitaine! Mais non ! Nous n’avions rien fait ! Minable !
Tandis que nous conduisions Mbélé à l’hôpital , nous n’osions nous regarder ou articuler une parole . L’un d’entre nous trouva un exutoire à la honte collective en la personne du patron de l’établissement …ce salaud n’a rien fait pour nous venir en aide !… Il a averti la police , que pouvait-il faire d’autre , articula péniblement Mbélé. Mais les vannes du ressentiment étaient ouvertes !…Et les clients , vous avez vu les clients ? Pas un geste ! Ils se marraient ces cons en plus ! Oui , oui , ils jouissaient les salauds … A ce stade nous étions d’accord sur un point : la seule solution envisageable était la vitrification du peuple danois tout entier pour expier pareille faute .
Quand le médecin de garde eut fini de rafistoler notre capitaine, il devait bien être une heure du matin. Nous étions épuisés et n’avions pas le cœur à continuer notre route. Mais où dormir ? Dans la voiture ? A six nous avions déjà du mal à y tenir assis , alors couchés…A la belle étoile ? Il faisait un froid de gueux !A l’hôtel ? Impensable ! Mes compagnons étaient tous des étudiants sans le sous ! C’est à ce moment là que quelqu’un parla de grange et de foin . Va pour la grange ! Encore fallait-il trouver un paysan suffisamment complaisant pour héberger six inconnus à une heure avancée de la nuit .Forts de notre récente expérience nous doutions que le mot hospitalité existât en danois !Après avoir parcouru quelques kilomètres en rase campagne , nous jetâmes notre dévolu sur une ferme dont la silhouette massive se découpait sur le bord de la route . Le moins inhibé d’entre nous , un jeune valaisan , alla frapper à la porte .
Nous ne pûmes jamais goutter aux joies bucoliques du foin dans la grange . En pleine nuit , les Larsen (appelons-les ainsi) , délogèrent leurs enfants de leurs chambres afin que nous , de parfaits étrangers , puissions prendre leur place et nous reposer . Mais avant cela , il fut impossible de les dissuader d’organiser au beau milieu de la nuit une collation qui menaça de dégénérer en orgie quand Mbélé sortit du coffre de la voiture une bouteille de poire William et son bandonéon mangé aux mites . Ce qui chez nous avait pris l’ampleur d’une catastrophe nationale ne représentait pour lui qu’un des nombreux aléas dont son existence avait été parsemée ! Tandis qu’il tirait des sons déchirants de son instrument rapiécé , sa bonne trogne couturée et tuméfiée semblait nous dire : elle est pas belle la vie ?

Commentaires

Allons, il y en a de bien beaux, des blonds, oui! Même toi, t'es pas toujours insensible à cette forme de beauté. Il était pas blond le petit groom de bordeaux?

Écrit par : oliviermb | 29 mai 2005

Voyons...Ah , le grand burkinabé de Ouagadougou?Tout à fait charmant effectivement! Mais il s'était teint les cheveux en blond! Ca compte pas!

Écrit par : manutara | 29 mai 2005

Mais revenons plutôt à ces révélations que tu nous fais: alors comme ça, tu sais pas te battre, espèce de marin d'eau croupie? Et malgré ça, tu voudrais aller t'encanailler en septembre sur la Reperbahn? Pas la peine de compter sur toi pour me défendre, si je comprends bien! Gott sei dank: je cours vite.

Écrit par : oliviermb | 30 mai 2005

Voyons , il faudra qu'on passe sur mon corps avant que de toucher un cheveux de ta tête! Quoique , à la réfléxion... ils sont un peu lourds ces allemands , non?

Écrit par : manutara | 30 mai 2005

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