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21 mai 2005

Les palmes rouges

- Qu’est-ce qu’elle fiche celle-là au milieu de la route, à gesticuler comme une démente ?
Une petite femme à l’allure de musaraigne ,la quarantaine , une européenne au crâne pointu surmonté d’un toupet roussâtre , tente de barrer le passage à mon pick-up, courrant, bras ouverts, tantôt à gauche , tantôt à droite dans une vaine tentative de prévenir mes efforts pour l’éviter . Trop chaud pour se suicider et il n’y a pas de paquebot dans la baie ! D’ailleurs on n’en attend aucun pour les six prochains mois . J’ai remarqué l’étrange tendance qu’ont les passagers de ces hôtels flottants à se jeter sous les roues des voitures pour se faire ramener au quai et réintégrer l’univers réfrigéré qu’imprudemment ils ont abandonné sur un coup de tête . Les plus faibles lâchent au bout de cent mètres . On retrouve en général les plus résistants en train d’agoniser sous les arbres ou dans les fossés , entourés de chiens errants , à un kilomètre de leur lieu de départ . Quarante cinq degrés à l’ombre et quatre vingt dix pour cent d’humidité ça vous esquinte son bonhomme !
La musaraigne agrippe ma portière en faisant des petits bonds pour se hisser à ma hauteur . C’est haut , un quatre-quatre !
- Oh monsieur , excusez moi , mais n’auriez vous pas vu un vieil homme marcher sur la route avec une paire de palmes rouges ?
- Sur la route ? Un vieillard palmé ?
- Oui , oui , il est parti par là-bas !
Elle me montre le fond de la baie , là où le récif corallien affleure.
- Vous voulez dire qu’il est allé plonger sur le récif ?
- Oui , il est parti ce matin à huit heures et devrait être rentré depuis longtemps !
Je regarde ma montre . Midi dix . Oups ! J’aime pas trop . Tout corps plongé dans un liquide…etc… J’invite ou plutôt je hisse la femme à mes côtés et prend la direction de la plage de P. Elle disparaît au fond du siège passager , les yeux au ras du tableau de bord . Vue de dehors, avec ses cheveux ébouriffés, elle doit avoir l’air d’un gremlin !
En cours de route je tâte le terrain.
- C’était …pardon…c’est votre père ?
- Non, mon mari ! Vous pensez qu’il a pu lui arriver malheur ?
- A quelle heure devait-il être de retour ?
- Vers dix heures !
Je me tourne vers la musaraigne .Elle en a mis du temps pour réagir ! Elle semble lire dans mes pensées et tandis que des larmes jaillissent de ses petits yeux ronds , elle me dit d’une voix aiguë entrecoupée de hoquets :
- C’est qu’il n’aime pas que je m’inquiète pour lui !
Emu , j’essaie de la rassurer .
- Il est peut-être parti vers le club de plongée , dans ce cas c’est à l’autre bout du village !
- Oh non , il a beaucoup de mal à marcher . Sa hanche !
Merde alors , quelle idée de laisser partir un vieillard impotent faire de la plongée , seul en plus ! J’arrête le truck sur la plage et prenant mes jumelles observe soigneusement le récif . A vrai dire je cherche un corps flottant à la surface … chaussé de palmes rouges . Rien ! Elle me tire par le bras.
- Là-bas , un corps sur les rochers !
Je braque mes jumelles dans la direction indiquée. C’est N. , un raerae , qui se bronze , les fesses à l’air . Sais pas comment il fait avec cette chaleur !
- Alors c’est lui ?
- Désolé , je ne pense pas , non !
Je refais un tour d’horizon . Toujours rien.
- Ah la la , nous allons être en retard à l’hôtel ! Nous sommes en pension complète vous comprenez ?
Je pense , m’étonnerais qu’il remonte avant demain …si les requins ne l’ont pas bouffé avant ! Je ne sais comment lui dire !
- Heu , nous devrions aller voir les gendarmes . Ils ont une petite vedette . C’est plus pratique pour chercher le co…enfin votre mari !
- Les gendarmes ! Ah , mais il ne va pas aimer ça du tout !
Non ça y a des chances !
Un craquement de branchages lourdement piétinés nous fait nous retourner . De la brousse surgit une espèce de géant poilu , reléguant le yeti au rang de petite sœur des pauvres !Disparaissant sous son bras droit , une paire de palmes rouges . La musaraigne , soulagée , se précipite vers lui et va se perdre dans sa fourrure.
- Ah te voilà toi ! …Monsieur , je vous présente mon mari !
Le yeti manque m’arracher le bras en me serrant la main . Il s’excuse , il s’était endormi à l’ombre d’un banian . L’âge n’est-ce pas !
Faudra que je revoie ma définition du vieillard impotent !

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