Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19 mai 2005

Ailleurs

Je roule à vive allure sur la voie rapide unissant T*** Nord à T*** Sud au volant de ma puissante berline américaine . Le trafic est dense , mais je parviens sans peine à me faufiler entre les voitures, jouissant secrètement de la supériorité que me donnent les trois cent chevaux docilement lovés sous le capot aérodynamique . La climatisation poussée à fond nous isole climatiquement de la fournaise ambiante tandis que les vitres fumées nous cachent aux yeux du vulgaire . Olivier s’évente délicatement avec un journal de la culture arrivé par le bateau de la veille , tandis qu’il regarde d’un air dégoûté les cocotiers défiler sur le bord de la route . Oh là ! On se réveille ! Un nid de poule particulièrement profond me tire de ma rêverie. Je suis au volant de mon vieux pick-up rouillé et je parcours ,en slalomant entre les cratères , la route défoncée et déserte qui longe le bord de mer . La vieille Amélie , ma passagère , cent cinquante kilos pour un mètre soixante au garrot , me fait signe de m’arrêter, ce qui , compte tenu de l’état de mes freins, prend un certain temps malgré les vingt kilomètres heure qu’indique un compteur figé ad vitam aeternam sur ce chiffre poussiéreux . L’air brûlant et moite entre à flots par les fenêtres aux vitres définitivement disparues sans laisser de traces à l’intérieur des portières cabossées. Je fais le tour du truck, notant mentalement les progrès de la rouille sur le plateau arrière constellé de trous . Faudrait que je fasse quelque chose…un de ces jours ! Je m’arc-boute sur la portière de droite . Elle finit par céder et s’ouvre en grinçant pour terminer sa course contre l’aile avant , enfin ce qui en reste , pendant lamentablement au bout de la charnière exorbitée . J’aide Amélie à s’extraire du siège défoncé (un peu plus à chacun de ses passages) . Les jambes d’abord , le reste ensuite . C’est le reste qui pose problème en général . J’ai toujours l’impression d’aider Neil Armstrong à quitter le LEM pour faire ses premiers pas maladroits sur la lune . Pour me remercier elle écrase ses lèvres étonnamment fraîches sur mes joues mal rasées. Je démarre en lui faisant un signe de la main . Je sais que lorsque je repasserai , elle sera encore là ,assise à l’ombre du manguier , absorbée dans la contemplation de cet océan qui voilà plus de trente ans lui a pris son fils , psalmodiant dans sa belle langue des prières d’elle seule connues . Souvent , elle me demande où , à mon avis , se trouve celui qu’elle espère encore . Je hausse les épaules et lui réponds...ailleurs…
Prochain arrêt , le chinois . Il est là qui me guette à l’entrée . Comme à chaque fois , il soumet sa mémoire à la question pour se souvenir de mon prénom . Après tout cela ne fait que vingt ans qu’il me connaît ! Tandis que je fouille au milieu l’invraisemblable fatras qui garnit les étagères et que j’essaie de trouver quelque chose de comestible parmi les sachets de racines aux formes hallucinantes , les boites d’œufs pourris , les concombres tordus , les salades échevelées et les bananes liquéfiées , pendant tout ce temps donc passé en vaines explorations je repense aux hypermarchés de la vieille Europe regorgeant de victuailles ! Alors que je règle le prix exorbitant de ma maigre moisson , un sourire se dessine sur les lèvres desséchées du commerçant . Il hoche la tête , guettant l’approbation des rares clients et prononce les seules paroles que je lui ai entendues dire au fil de toutes ces années. Ce sont toujours les mêmes.
- Il fait chaud aujourd’hui !
Tapi derrière son comptoir , il attend avidement ma réponse , invariablement la même , elle-aussi !
- Oui , mais pour demain la méteo annonce de la neige !
Je démarre , tandis que son rire aiguë me poursuit au dehors …

Commentaires

"un journal de la culture arrivé par le bateau de la veille"

Le nôtre ? Il franchit les mers ? S'il améliore la climatisation, c'est qu'il a une utilité, alors que je ne crois pas à l'utilité de la littérature.

Écrit par : de Savy | 20 mai 2005

En fait le titre complet est: "journal de la culture du taro et de l'igname"

Écrit par : manutara | 21 mai 2005

C'est un joli titre.

Écrit par : de Savy | 21 mai 2005

Les commentaires sont fermés.