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15 mai 2005

Les tigres de papier

Mai 1983


Je pense , surtout ne pas en faire de trop , tandis que deux hommes sautent à bord, abandonnant le Zodiac qui s’en va répandre le reste des gardes-côte multinationaux sur les autres voiliers . L’américain est petit et gros .La trentaine fatiguée. Gueule d’abruti. Yeux globuleux. Air irascible de qui aimerait bien se trouver à des milliers de kilomètres de là. D’office je le surnomme Finch non pas qu’il ait l’air d’un moineau mais c’est ainsi que l’auteur baptise les imbéciles dans Lucky Luck. Se méfier de Finch ! Les abrutis ne sont jamais aussi con qu’ils en ont l’air ! Le costaricain est petit lui aussi , mais tout maigre . Vingt ans à tout casser ! Ravi de se trouver là lui ! Débute dans la profession .Ce sera donc el Flaco. El Flaco me serre la main avec effusion tandis que Finch me dédie un signe de tête dégoutté . Avec tout ça j’ai pas eu le temps de mettre une chemise . La transpiration cascade le long de mon torse pour venir se perdre dans les premiers contreforts de mon pantalon . Je dois être répugnant ! Le style gras-mouillé dont les américains raffolent ! Je les précède dans le carré . R. est assis à la table . Déployé devant lui , un « Monde » annonçant au monde la victoire de Mitterrand aux présidentielles françaises deux ans plus tôt . Lui aussi ruisselle de sueur . Mais c’est normal . Jamais vu un mec transpirer autant ! Il se lève et salue en espagnol. .El flaco se méprend .
- Ah , eres tico ! Parte de la tripulacion? (Tu es costaricain ! Tu fais partie de l’équipage)
- Si , pero soy francès…de Francia ! (Oui mais je suis français… de France)
- Que raro ! (Bizarre)
C’est vrai qu’avec ses cheveux long mon vietnamien fait plus indien que français. Je montre au flaco les passeports et les documents du S***. Il dévisage longuement R. puis le compare à la photo de son passeport . Pris d’un doute subit , el flaco lui demande :
- Digale algo en francès al capitan (dites quelque chose en français au capitaine)
- Sortent d’où ces trous du cul ?
El flaco se tourne vers moi
- Que ha dicho el indio ?(Qu’a dit l’indien ?)
- De donde vienen ustedes ?(D’où venez-vous ?)
Il hoche la tête d’un air satisfait et à ma grande horreur se met à parler une langue qui pourrait bien avoir un rapport avec le français !.
- Je venons de lanche américain para inspectionner le violet. Je appris frances un poco à l’école mais demasiado dificil . English is easier !
Je bénis les difficultés de la langue française !
Pendant ce temps , Finch s’est assis à la table et a fait un peu de ménage pour y déposer sa serviette dont il extrait une liasse de papiers ainsi qu’un classeur où sont répertoriés les noms de personnes recherchées et de bateaux volés . C’est du moins ce que je conclus en le voyant comparer nos identités et celle du voilier à une liste de noms figurant sur les pages de son classeur . A la fin de ce travail , lui aussi est en nage. Il sort ensuite une fiche signalétique dont il remplit avec soin chaque rubrique , reprenant nos passeports pour vérifier sans doute si, dans le lapse de temps écoulé depuis la dernière vérification , nous n’avons pas changé d’identité !
- Firearms ?
Je vais chercher la Remington rachetée à Bill (un de mes anciens équipiers) .Finch manœuvre la culasse et vide le magasin . Celui-ci est garni de chevrotines et de balles dum dum. Pour la première fois , Finch me regarde avec un lueur d’intérêt au fond des yeux.
- Pourquoi ce panachage ?
Je lui ressors la théorie du captain Bill .Les pirates. D’abord je disperse et ensuite j’explose.
La lueur d’intérêt s’est transformée en franche sympathie.
- Ah , vous êtes encore jeune ! Non , non et non. D’abord on explose et ensuite , s’il reste des survivants , on disperse . Quand on utilise une arme , c’est pour tuer , pas pour jouer ! J’étais au Vietnam et je sais de quoi je parle !
Je l’encourage :
- Le Vietnam ? Mais ça devait être terrible !
Lui , hésite un instant , pose ses yeux sur R. puis sur el Flaco et… passe l’heure suivante à nous raconter SA guerre du Vietnam. De fouille , il n’en sera jamais question !
Nous sommes sur le pont . R. et moi et faisons de grands signes d’adieu au Flaco et à Finch qui s’éloignent dans le Zodiac. Nous avons échangé nos adresses , on peut presque dire qu’une amitié vient de naître !
Voilà , voilà… Je ne sais même plus pourquoi j’ai raconté cette histoire ! Quoi ? Le paquet ? Ah oui ! Le machin !… Où je l’avais caché ? Oh , c’est bien simple , je l’avais laissé au milieu du fatras , bien en vue sur la table du carré . Je crois même qu’à un moment Finch s’en est emparé pour simuler un char d’assaut lors de l’attaque d’une position tenue par les vietcongs ! Passionnant !
En fait , je l’ai appris plus-tard , ce que les coast guards recherchaient ce jour-là c’était des bateaux volés par des pirates et utilisés ensuite pour le trafic de drogue . Nous n’entrions manifestement pas dans cette catégorie !


Commentaires

Alors là, je ne te crois pas. T'aurais laissé le paquet en plein milieu de la table? T'as trop lu, je pense. Ce genre de truc, ça ne marche que dans les livres.

Écrit par : oliviermb | 16 mai 2005

Et pourtant...Ca ne t'est jamais arrivé de chercher tes lunettes dans toute la maison alors que tu les avais tout simplement repoussées sur ton front , ou une clé que tu tenais dans la main?Et là , tu savais exactement ce que tu cherchais!
Je précise quand même que cette table était un véritable foutoir. Le paquet n'étais qu'un objet parmi d'autres.

Écrit par : manutara | 16 mai 2005

Vous m'avez captivé du début à la fin, Manutara !

Écrit par : all_zebest | 16 mai 2005

Bien joué, Manutara ! Qu'est devenu R. ?

Écrit par : Fleur | 19 mai 2005

Je l'ai revu il y a quelques années en Suisse . Il avait considérablement épaissi et perdu tous ses cheveux . Nous avons ri à l'évocation de cette histoire . Quand je lui ai demandé ce qu'il faisait , il a eu un mouvement vague de la main et m'a dit : des affaires...

Écrit par : manutara | 20 mai 2005

Les commentaires sont fermés.