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27 février 2005

Un peu de publicité

Voilà , j’interromps l’écriture de mes mémoires maritimes . Aujourd’hui départ pour mon pèlerinage annuel en la vieille Europe ! Quatre jours de voyage . Je sais , cela peut sembler long , mais la Lan Chile , suite à un léger préjudice subi lors d’un de mes précédents voyages au Chili , m’offre l’aller-retour Papeete- île de Pâques- Santiago- Europe . Alors tant pis pour la route directe , j’emprunte le chemin des écoliers ! Dans ma vie de voyageur j’ai souvent eu à faire face à la désinvolture , voire à la grossièreté des voyagistes de tous les continents . Jamais je n’avais rencontré une attitude aussi correcte que celle des agents de la LAN . Ils ont fait une erreur , l’ont reconnue puis ont réparé …largement ! Dans ce monde où personne ne se sent jamais responsable de rien cela méritait d’être signalé ! Pour ceux qui voudraient se rendre au Chili , n’hésitez pas à utiliser cette compagnie : les avions sont toujours à l’heure , il n’y a jamais de grèves (suivez mon regard) et la flotte d’airbus est très récente (en plus ils achètent européen !). Non , non , ce blogue n’est pas sponsorisé par la LAN ! J’apprécie le geste , c’est tout !
En parlant de ce blogue justement ; je me dis qu’il commence sérieusement à s’essouffler sous sa forme actuelle . Il faudra à mon retour que je songe à me renouveler un peu . C’est qu’on commence à s’y ennuyer ferme (dixit un ami et il a raison) ! En attendant je remercie tous ceux qui m’ont fait l’honneur de me lire et je leur dis à bientôt !

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20 février 2005

Too much

Ce cri nous ramena provisoirement à la réalité . Nous n’étions pas dans un bar louche aux prises avec un ivrogne , mais sur un voilier fonçant droit sur la côte . J’étais le plus proche de Jane . Me dégageant de l’étreinte de l’enragé , je me jetai sur la barre et la poussai à fond sous le vent pendant que Bill se positionnait à l’écoute de foc pour la manœuvre de virement de bord . Je m’attendais à voir le bateau réagir en pointant son étrave dans le lit du vent . Il y eut bien une amorce de virement , puis l’étrave retomba à tribord en ralentissant. Le sondeur indiquait un fond de quinze pieds , largement assez pour les sept pieds de tirant d’eau du « Tacita » . Nous ne pouvions être échoués ! Bill se mit à hurler :
- A net ! We are jammed in a fucking net !
Je vis effectivement que sur tribord et bâbord arrière deux bouées suivaient fidèlement les mouvements du voilier et un remous dans le sillage me fit comprendre que nous remorquions un filet de surface certainement emmêlé dans la quille . La traînée provoquée par cet instrument de pêche d’une cinquantaine de mètres de long sur trois mètres de profondeur , contrecarrait les effets du gouvernail . Nous progressâmes ainsi une vingtaine de mètres puis il y eu un choc sourd suivit d’un arrêt brutal du « Tacita » qui nous fit tous tomber dans le fond du cockpit .Cette fois nous étions bel et bien échoués…à quelques encablures de la route où les voitures s’arrêtèrent afin que leurs conducteurs et passagers pussent se gausser tout à loisir de ces yachtmen de pacotille ! Les minutes qui suivirent furent extrêmement confuses. Il fallut d’abord empêcher David d’étrangler sa femme , puis descendre les voiles , maîtriser à nouveau David qui avait profité de notre inattention pour aller chercher dans la cabine un vieux calibre douze rouillé et menaçait de faire feu sur la foule des curieux concentrée sur la berge , enfin essayer d’attirer l’attention d’un de ces curieux pour lui demander d’avertir le yacht club de notre infortune dans l’espoir que le commodore nous enverrait sa vedette à moteur pour essayer de nous déséchouer . En effet les perspectives étaient mauvaises . La marée était haute et le reflux n’allait pas tarder à commencer , nous laissant partiellement à sec sur notre banc de vase ! David en était rendu au stade des sanglots longs ,my boat , my poor boat , rien à espérer de son côté . Avec Bill nous affourchâmes une ancre aussi loin que possible sur l’arrière du Tacita . Pour ce faire nous dûmes nous relayer afin de la porter au fond de l’eau. Puis nous nous attaquâmes au filet . Là encore ce fut un long travail sous-marin , à l’aveuglette dans une eau trouble avec comme seul outil une machette émoussée. Enfin nous hâlâmes sur l’aussière manillée à l’ancre en nous servant du cabestan . Mais rien n’y fit. La marée avait commencé à descendre et le « Tacita » ne bougeait pas d’un pouce mais , petit à petit , s’inclinait sur le côté tel un animal blessé. Rien à faire jusqu’au lendemain ! Avec Bill nous envisageâmes un moment de gagner le bord puis d’essayer d’arrêter une voiture pour nous ramener au club , mais la nuit tombait et l’idée de laisser Jane seule avec ce lunatique ne nous plaisait pas . Justement , ces deux là semblaient avoir fait la paix . Ils roucoulaient à nouveau . La femme descendit dans la cabine , alluma une lampe à pétrole , tira de son cabas une boite de conserve dans laquelle je reconnus une boite de raviolis (grand modèle) que je leur avait donnée quelques jours plus tôt . Nous nous aperçûmes alors que nous avions très faim . Elle alluma un petit réchaud à alcool ,vida le contenu de la conserve dans une casserole crasseuse et la posa sur le feu . L’odeur vaguement doucereuse nous fit saliver . Quand les raviolis furent prêts , elle sortit d’un placard DEUX assiettes , y versa le contenu de la casserole en DEUX parts égales , en passa une à son mari , s’installa confortablement devant la table du carré et là , sous nos yeux , ces deux maniaques entreprirent de se donner la béquée . Interrompant un instant le gavage de sa femme , David nous dit , désolé mais il n’y a que deux portions. Apparemment ces malades mentaux (à ce stade j’y avais inclus Jane ) ne savaient pas compter jusqu’à quatre ! Nous en fûmes réduits à les regarder manger depuis le cockpit . Evidemment jamais il ne nous invitèrent à entrer dans la cabine , pas même quand une de ces averses tropicales aussi violentes que brèves nous trempa de la tête aux pieds ! Quand ils eurent fini leur repas , David se leva et tira le capot de la descente qu’il verrouilla , nous laissant à l’extérieur dans l’obscurité totale , transis et affamés . Peu de temps après , des gémissements étouffés , puis des cris de douleur nous parvinrent de la cabine . Je dis à Bill , ça y est , il remet ça . Mon ami colla son œil par un interstice du panneau de descente d’où filtrait un trait de lumière . Quand il se tourna vers moi , je pus voir ses dents luire dans la nuit.
- They are fucking like hell !
Sur le moment je compris que c’était l’enfer là dedans , avec cette manie qu’il avait d’utiliser fucking à tout propos .
- We have to do something !
Bill éclata de rire.
- No , no , they are really fucking ! Bézé koa! ( Il avait appris quelques mots de français indispensables).
Au petit matin , nous eûmes notre revanche quand les propriétaires du filet, deux jamaïcains à l’aspect placide , arrivèrent dans leur pirogue pour le relever . Alors qu’ils contemplaient navrés les résultats du carnage , je me fis un plaisir de leur donner l’identité complète de David , les adressant aux bons soins du yacht club .S’ils avaient besoin de témoins , nous étions à leur entière disposition ! Je ne manquai pas de leur glisser que le propriétaire du yacht était riche à millions (il dormait le pauvre , mieux valait ne pas le réveiller) et qu’il ne fallait surtout pas hésiter à charger la barque . Pourquoi en effet se contenter d’un de ces filets de mauvaise qualité fabriqué aux Philippines quand les yankees en faisaient de si solides , il est vrai un peu (BEAUCOUP) plus chers ? Et puis il y avait la pêche perdue , le manque à gagner , hein….surtout ne pas oublier le manque à gagner ! Alors qu’ils s’apprêtaient à partir , celui qui semblait être le patron remarqua que nous avions les yeux rivés sur un régime de bananes mures posé au fond de l’embarcation . Sans un mot , il nous en tendit une dizaine .
Un peu plus-tard , un remorqueur vint nous tirer de notre inconfortable position .
La dernière fois que je vis Jane et David , ils étaient installés dans un sofa sur la terrasse du club House . Elle était couchée sur le dos et lui… et bien lui était assis sur son ventre !

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17 février 2005

Le psychopathe

Je ne sais si ce fut de sentir le sloop racé vibrer sous sa main figée autour de la barre franche ou bien simplement la sensation de toute puissance que donne au capitaine la conduite de son bateau une fois les amarres larguées , toujours est-il que les traits de David s’altérèrent de manière dramatique . Ses joues se creusèrent , son nez se pinça, sa bouche se tordit en un rictus malsain , ses yeux verts emplis d’habitude d’une lueur amicale se muèrent en deux petites bêtes nerveuses tapies au font de leur repaire touffu . Lorsque nous eûmes paré à tribord la balise du chenal d’entrée , je proposai à David de hisser le lourd génois de coton . Il pointa le menton vers Jane qui essayait maladroitement de libérer la drisse de foc du taquet où elle était étarquée et se mit à ricaner de manière déplaisante :
- Laisse faire la petite pute !
Il employa l’expression little bitch ! Sur le moment je crus avoir mal entendu et le regardai avec un sourire idiot . Mais je compris vite que « something was awfully wrong » quand il me donna de petits coups de coude nerveux dans les côtes tout en éclatant d’un rire hystérique tandis que la pauvre fille s’entortillait dans la drisse en hâlant dessus , tout en nous jetant des regards de biche aux abois .J’enjambai le cockpit pour lui venir en aide , mais une poigne de fer me retint par le bras . David était méconnaissable . Quatre vingt kilos de haine absolue.
- Laisse-la se débrouiller cette conne . Si elle veut bouffer ce soir va falloir qu’elle gagne sa pitance !
Bon sang ce crétin se prenait pour le capitaine Achab et nous n’étions qu’à quelques encablures de la côte ! La pauvre Jane me fit un signe de la main , everything’s ok ! A ce moment le vent s’engouffra dans le génois , le faisant monter à mi-chemin de l’étai . La femme en profita pour passer la drisse autour du winch de manière à terminer de hisser la voile . Mais la tension était trop forte , elle n’y parvenait pas .
David lui hurla des encouragements à sa manière !
- Pauvre nouille , si la voile se déchire , je te fous par-dessus bord ! T’as une chance remarque ! T’es tellement moche que même les requins ne voudront pas de toi !
J’avais l’impression de vivre un cauchemar . Bill me regardait la bouche ouverte cherchant ses mots sans les trouver tant cette situation était nouvelle pour l’un comme pour l’autre . S’en était trop ! Je me dégageai pour prêter main forte à Jane pendant que Bill essayait de raisonner David . Cela n’empêcha pas le psychopathe de hurler à mon adresse :
- Tu veux te la faire , hein , sac à foutre ? Et bien vas-y ! Te gêne pas ! Tout le yacht club lui est passé dessus ! Même ce vieux cochon de commodore !
Pendant que je terminais de hisser le foc en grinçant des dents , Jane me regardait d’un air navré, un pauvre petit sourire aux lèvres . Elle me chuchota a l’oreille , ça le prend dès qu’il monte sur ce voilier , il ne faut pas faire attention !
L’heure qui suivit se passa normalement . Le « Tacita » filait à dix nœuds sur les eaux calmes de la baie .Un rêve ! Nous virâmes devant Kingston , puis remontâmes bâbord amures afin de retraverser la baie . Lorsque nous fûmes à un mille du bord environ , David eut la mauvaise idée de passer la barre à sa femme . Pendant cinq minutes tout alla bien . Puis il y eut une rafale que Jane n’anticipa pas en abattant . Le bateau lofa et les voiles se mirent à faseyer , ébranlant le mat. La gifle atteignit Jane avant que nous ayons pu faire quoique ce soit . Elle pâlit atrocement en ravalant ses larmes . Ignorant nos paroles d’indignation , le fou aboya à l’adresse de sa femme :
- La prochaine fois , je te casse la gueule !
Nous nous rapprochions du bord à vive allure . On pouvait voir le visage des passagers dans les voitures sur la route côtière .J’enjoignis David à virer de bord sachant que les fonds remontaient vite à cet endroit . Il ne fit pas même semblant de m’écouter . Il y eut une nouvelle survente , un nouveau lof incontrôlé . Quand David envoya avec violence son genoux dans le côté droit de sa femme , il me sembla entendre ses os craquer . Quelques secondes plus tard le forcené , Bill et moi nous luttions au fond du cockpit , fondus dans une inextricable étreinte . Je lui tapai à coups de poings sur la tête , pendant que Bill lui tordait une jambe . L’idée était de l’attacher et de rentrer au yacht club le plus vite possible . Mais le bougre était fort . Il m’arracha presque une oreille tout en me plantant avec force ses incisives dans l’épaule . Soudain Jane poussa un hurlement !

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15 février 2005

Embarquement pour...

Autre souvenir jamaïcain marquant : la rencontre avec David et Jane . Un couple charmant , la trentaine . David était psychiatre , karatéka amateur à ses heures . Jane , et bien Jane était la femme de son mari , ce qui , je devais m’en rendre compte par la suite , était un travail à plein temps . Comme les autres membres , ils faisaient leur apparition au yacht club en fin de journée et ne repartaient que fort tard dans la nuit , quand les coups de feu commençaient à s’espacer dans le lointain . Nous prîmes l’habitude de dîner en leur compagnie . Là , nous parlions exclusivement voile , traversées , destinations lointaines . En effet ces anglo-jamaïcains possédaient un magnifique 8 mètres JI . Les connaisseurs apprécieront . Bateau en bois construit dans les années cinquante , long d’une quinzaine mètres , à la proue effilée comme un scalpel , petit cousin du 12 mètres JI rendu célèbre par l’America’s cup devenue entre-temps le défit Suisse . Un après-midi ils arrivèrent en avance . Je les vis se diriger vers leur bateau , le « Tacita », relégué dans un coin de la marina . J’avais toujours rêvé de tirer quelques bords sur un vieux JI , véritable cathédrale de voile uniquement conçue pour naviguer dans les eaux abritées . Or la baie de Kingston longue d’une dizaine de milles et large de cinq se prêtait parfaitement à ses évolutions . Je passai en sifflotant sur le ponton pendant que madame préparait le « Tacita » sous la direction de son mari . Jane et David étaient coutumiers des manifestations amoureuses bruyantes . Au club house , sans cesse on les croisait enlacés dans des positions « kamazutresques » à des stades divers d’excitation verbale . Aux repas ils se nourrissaient mutuellement en gloussant de plaisir . Jamais frites ne furent englouties avec une telle lubricité . Entre chaque bouchée , ils s’embrassaient goulûment en émettant des bruits de succion répugnants . Je m’attendais à tout moment à voir l’un régurgiter une nourriture vieille de plusieurs jours dans le gosier de l’autre !
Ce jour là encore , le mari attentionné guidait la main hésitante de sa moitié pour l’aider à enfiler les coulisseaux de la grand voile dans le rail du mat et de la bôme en l’abreuvant de sweety , honey , darling . Je me signalai à leur attention avant que d’être le témoin involontaire d’un coite impromptu . Ma présence fut accueillie par un duo d’exclamations enthousiastes et incontinent je fus invité à partager les joies de leur petite croisière . Ils y convièrent tout l’équipage de « l’île de feu » . Bill accepta avec enthousiasme tandis que Stan refusait avec une moue de dédain : je les sens pas ces deux là ! Sagesse toute asiatique ! Tandis que nous nous déhalions à la seule force de la grand voile dans le souffle faiblissant de l’alizé , quelques membres du club suivaient nos évolutions , un petit sourire au coin des lèvres , sourire dont je ne sus évaluer à temps toute l’ironie !

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08 février 2005

Le yacht club

Le royal yacht club de Kingston , en dépit de l’atmosphère de fin de règne qui y prévalait , nous parut un endroit luxueux chargé de mystère dès que nous nous laissions aller à le comparer à son homologue de Port-au-Prince . Des pontons robustes équipés d’eau et d’électricité , des douches spacieuses et propres , une « loundge »( salon) aux acajous vernis et sur les murs , des photos de voiliers et de membres en tenue d’amiral brandissant des trophées aux formes étranges rappelaient au visiteur un passé glorieux. Dans une salle adjacente on servait des repas qui avaient du être copieux à la belle époque mais qui en ces temps troublés se résumaient à quelques frites phtisiques placées avec art autour d’une lamelle de viande filiforme ! Chaque soir quelques petits blancs ruinés par trente années d’une indépendance mal préparée , se réunissaient dans ce petit bout d’Angleterre quand ils parvenaient à soutirer à la pénurie généralisée les quelques litres d’essence indispensables à leurs Austin ou Roover hors d’âge pour les arracher aux rues sinistres d’une Kingston plongée en plein chaos. Là , vautrés dans des fauteuils aux cuirs élimés , certainement étrennés au siècle passé par les fesses austères de quelque Lord de l’amirauté , ils égrenaient leurs souvenirs et leurs doléances , les uns menant souvent aux autres , tout en sirotant un quelconque breuvage alcoolisé « on the rocks » , pendant que le jour faisait place à la nuit dans une explosion de couleurs et que les premiers coups de feu retentissaient dans le lointain avec une intensité modulée par les rafales de l’alizé .Seules les lueurs occasionnées par les balles traçantes tirées par les kalachnikovs semblaient les sortir de leur torpeur . Etrange qu’une ville aussi inoffensive et insignifiante le jour , puisse se muer en un piège aussi mortel à peine la nuit tombée !
Après toutes ces années , ma mémoire me restitue deux évènements lorsque je la sollicite sur ce séjour jamaïcain .
D’abord la pénurie . Je crois bien que ce fut la première fois que je me trouvais dans un pays où même avec de l’argent , on ne pouvait rien acheter . J’avais dans mon adolescence parcouru certains pays de l’Est , modèles du genre dans l’organisation de la rareté . Y surnageaient toutefois des îlots de prospérité pour les détenteurs de devises . Dans la Jamaïque des années quatre vingt dix , le phénomène existait également , mais il était limité à la région de Montego Bay, à deux cent kilomètres de Kingston, véritable camp retranché pour touristes où nous dûmes nous arrêter, poussés par la faim , après un mois passé au yacht club à attendre la confection d’un nouveau gouvernail .Dans la capitale et ses environs , les supermarchés alignaient leurs rayonnages désespérément vides . Parfois une caissière désœuvrée nous glissait à l’oreille un tuyau maintes fois répété ( on aurait entendu parler d’une dinde ou d’un poulet dans tel ou tel quartier de la ville), nous muant instantanément en templiers affamés à la poursuite d’un Graal volatile que jamais nous ne découvrîmes !
Mais en arrivant , nous ne savions rien de tout cela . Haïti était pauvre et pourtant on y trouvait de tout ! Nous écoutions donc d’une oreille distraite les plaintes des anglo-jamaïcains, mettant sur le compte de la frustration leur vision dantesque de la société jamaïcaine . J’aurais du comprendre quand ils ont commencé à nous interroger sur nos réserves alimentaires . J’aurais du refuser les liasses de billets que ces gentlemen en blazer écussonné me tendaient en échange d’un pauvre kilo de riz , d’une boite de cassoulet ou d’un paquet de pâtes . Le tocsin aurait définitivement du retentir lorsqu’une lady avinée nous proposa ses charmes en échange de quelques boites de petits pois . Mais non ! Englué dans ma logique du profit maximum , je vendis tout ce qui se mangeait ou presque ! Les dollars s’accumulaient , la cale se vidait et je ne voyais toujours rien . Ce fut le commodore qui me ramena à la réalité après , il est vrai , m’avoir délesté d’une caisse de corned beef ! Il me convia dans son bureau , s’assit dans un drôle de fauteuil articulé en tous sens , se pencha en arrière , fit un geste désinvolte de sa main potelée et me dit :
- Look, young man…
Il ressemblait à Churchill mais en beaucoup plus laid . La laideur chez les hommes , lorsqu’elle est extrême , m’a toujours fasciné. Alors je l’ai écouté attentivement . Son discours tenait en peu de mots : réparer mon voilier et partir au plus vite .
- This is no place to fool around !
Il m’écrivit sur un petit bout de papier l’adresse d’un charpentier de marine qui saurait bien nous aider , me conseilla de ne me déplacer qu’en taxi et uniquement celui dont il me tendit la carte de visite . On n’est jamais trop prudent !

23:55 | Lien permanent | Commentaires (5)

05 février 2005

Bob Marley is still alive!

Comme je l’espérais , nous aperçûmes , à l’abri des côtes, de nombreuses pirogues de pêche propulsées par de puissants moteurs hors-bord . J’en hélai une montée par un homme âgé et un jeune garçon , priant le ciel pour qu’il n’y ait point dix gaillards couchés au fond de l’embarcation . Tandis que le vieillard faisait route dans notre direction , j’affalai les voiles avec Stan . Bill , lui , préparé à vendre chèrement sa peau, attendait aux aguets dans la descente , le « riot gun » ou fusil à pompe récupéré sur son mini-voilier à portée de main . En bon américain , il ne voyageait qu’accompagné de cette arme impressionnante . Il la nettoyait et la graissait tous les jours . La première fois que je le vis faire , je fus étonné , alors qu’il garnissait le magasin de l’arme, par les différentes couleurs des cartouches alternativement rouges et noires . Il prit un ton docte et légèrement condescendant pour m’expliquer que les rouges étaient des chevrotines et les noires des balles explosives dum-dum . Il conclut ainsi : d’abord je disperse et ensuite j’explose ! A sa décharge , je dirais qu’à l’époque les actes de piraterie n’étaient pas rares dans la Caraïbe . Mais ils visaient surtout les yachts à moteur , le but pour les pirates , en général des trafiquants de drogue, étant de s’emparer d’un bateau « clean » et rapide, le charger de cocaïne en Colombie ou de ganja en Jamaïque puis faire route vers la Floride . Une fois la cargaison déchargée , le bateau était coulé au large, une même embarcation ne devant servir qu’une seule fois . Evidemment les propriétaires et l’équipage laissaient leur peau dans l’affaire car il était vital que le bateau fût arraisonné en haute mer de manière rapide afin que personne ne puisse donner l’alerte. Le même yacht volé au port aurait été inutilisable , car le propriétaire se serait empressé de signaler le forfait aux autorités qui à leur tour auraient alerté toutes les capitaineries de la région. Par contre la manœuvre d’abordage devenait quasiment impossible face à un équipage fortement armé et motivé d’où ma tolérance pour les théories martiales de Bill . Enfin , ça n’allait pas être ces deux là qui risquaient de nous faire du mal ! Tandis que la longue embarcation à la peinture écaillée , se rangeait le long du bord , je remarquai que le capitaine, un octogénaire épuisé , tenait à peine debout. Il se dégageait de lui une sensation d’incommensurable lassitude empreinte d’une grande dignité . Il n’inspirait toutefois pas la pitié , juste une forte envie de dormir . Il portait un tee-shirt vert sur lequel avait été imprimé , autrefois, le visage de Bob Marley . Sous l’effigie en partie effacée du chanteur , cette formule lapidaire : « I’m still alive ! » Stan ne put s’empêcher de siffler entre ses dents : « plus pour longtemps ! » Le garçon, son arrière petit-fils sans doute , ne devait avoir guère plus d’une dizaine d’années . Deux carangues achevaient d’agoniser dans un bac en plastique décoloré . Tandis que j’entamai les palabres en vue de notre remorquage , Bill , définitivement rassuré , remonta sur le pont en puisant largement dans un paquet de bretzels . Le gamin , un bonnet de laine multicolore enfoncé sur la tête , le regarda un moment avec insistance avant de lancer d’une petite voix aiguë : « Give me a cracker or I kill you ! » . Il répondit à notre éclat de rire par un haussement d’épaules mais retrouva rapidement le sourire lorsque Bill lui fit cadeau du paquet. L’alimentation semblait être l’urgence première en Jamaïque à cette époque . Le pêcheur , outre quelques dollars nous demanda une dizaine de litres d’essence ainsi que dix kilos de riz et de la farine . Je fus ravi de ce marché . Les cales regorgeaient de vivres par contre les dollars commençaient à se faire rares et je préférais les garder en prévision des réparations à venir . Si j’avais su ! Protégé par la masse montagneuse de l’île des effets de l’alizé , « l’île de feu » se laissa remorquer tranquillement jusqu’à Port Royal , petite ville située à l’entrée de la vaste baie de Kingston . C’est là que se trouvaient les bureaux des services de douanes et d’immigration . Nous nous amarrâmes le long du quai puis, après avoir hissé le pavillon jaune Québec ( demande de libre pratique) , nous attendîmes l’arrivée des autorités . Par radio VHF , je contactai le Kingston Royal Yacht Club et une voix négligemment distinguée me répondit que le commodore serait more than happy de nous accueillir au ponton des invités au tarif journalier de cinquante cents américains du pied soit dix sept dollars pour les trente quatre pieds de « l’île de feu » . Il me précisa que le club était équipé d’un chariot monté sur rails pour le carénage des bateaux . Ravi de la tournure que prenaient les évènements , je me tournai vers le pêcheur et l’invitai à amarrer son bateau à couple du notre . En effet il allait devoir nous remorquer jusqu’au fond de la baie de Kingston, là où le yacht club avait établi ses quartiers . La position me semblait idéale : à deux kilomètres de l’aéroport et séparée de la capitale par toute le largeur de la baie soit cinq bons milles. On n’est jamais trop prudent ! J’offris une bière au patriarche et un coca au « pretzel killer ».Tandis que le vieux sirotait sa bière en pensant à des temps meilleurs , s’interrompant de temps en temps pour soupirer , oh man , it’s good , l’air commença à s’emplir des vibrations de basses surmenées . Un officier impeccablement sanglé dans un uniforme « so british » , Ray Ban dans le prolongement de la visière , s’approcha en se déhanchant , une rasta box débordante d’un reggae tonitruant agitée avec désinvolture au bout de son bras. D’un bond souple il fut sur le pont . I am a rebel, souuuul rebel….. Il répondit à notre salut par un hochement de la tête synchronisé avec la musique . Il contempla le voilier . I’m a capturer souuuuuuul adventurer…Il tendit sa main gantée de blanc . J’y déposai les passeports et l’acte de francisation . Il les tapota en rythme du bout des doigts . You must be blue….Surmontant les décibels il cria d’une voix bien timbrée : “Do you like reggae ?”
De manière simultanée nous hochâmes frénétiquement la tête . Il me rendit les papiers puis tamponna la liste d’équipage comme s’il frappait les touches d’un synthétiseur invisible . Les formalités étaient accomplies !

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04 février 2005

Georgette et Mermoz

Trouver le bon réglage sous lequel “l’île de feu » tînt un cap acceptable ne fut point chose aisée . Tout le jeu de voiles y passa ! Le génois fut remplacé par le foc inter puis celui-ci par le foc numéro trois et enfin le tourmentin . Je renvoyai la grand voile , puis essayai avec un ris, deux et enfin au bas ris . Rien n’y fit . Le bateau , trop ardent n’arrêtait pas de lofer dans l’alizé puissant . Finalement je puisai dans mes lointains souvenirs d’aérodynamique remontant à l’époque où j’avais commencé un cours de pilotage .Je ne pus m’empêcher de sourire en repensant à la chef pilote , Georgette , et à son acariâtre pékinois , Mermoz , une bête vicieuse qui la suivait sur tous ses vols et m’avait pris en grippe . Il avait bien failli nous tuer un jour, alors que j’effectuai les manœuvres finales d’atterrissage . Nous étions à quelques mètres du sol , j’avais coupé les gaz et tiré sur le manche afin d’effectuer un arrondi destiné à faire décrocher l’avion . L’avertisseur se mit à hurler , quand Mermoz se jeta sur ma main gauche agrippée au manche . Involontairement je poussai dessus abaissant le nez de l’avion qui atterrit avec fracas sur la roulette de proue . Pendant un instant , tétanisé par la peur, je pensai que nous allions faire un cheval de bois (un tonneau par l’avant à une vitesse d’environ cent cinquante km/h ! ) . Georgette , forte de ses vingt mille heures de vols , dans la fraction de seconde qui suivit , récupéra les commandes de son côté , tira sur le manche en remettant les gaz , plaquant in extremis le train d’atterrissage sur le gazon de la piste dont je voyais avec horreur le bout se profiler . La terre et le gazon amortirent heureusement le choc. Le même incident sur une piste en goudron nous aurait été fatal . Mais l’anecdote la plus piquante se produisit au sol . Je prenais mes cours à l’aéroport international de Genève . L’aéroclub était situé à deux pas de la frontière française et la piste en gazon longeait le « runway » emprunté par les avions commerciaux . C’était une belle journée d’été et je faisais ma « check list » en bout de piste . En raison de la chaleur Georgette avait laissé ouverte la verrière du Bravo, un petit monomoteur de voltige aérienne . Il faut savoir que pour une raison inconnue , les aéroports attirent les lapins . Sans doute l’absence de chasseurs . Comme je mettais les gaz en vérifiant le réchauffage du carburateur , un lapin surgit du bois voisin et courut vers la piste internationale. Mermoz, d’un bond , échappa aux bras de sa maîtresse et partit à la poursuite de l’animal . Poussant un rugissement de désespoir , Georgette se lança à sa suite . Et vas-y que je te traverse la piste en gueulant , Mermoz mon amour , reviens ! J’avais coupé les gaz ,attendant la suite des évènements tandis qu’un 747 , réacteurs fumant , tous phares allumés s’apprêtait à atterrir ! Soudain une voix se mit à crachoter dans mes écouteurs : Georgette, bordel , tu vois la même chose que moi ? C’était un des contrôleurs aériens qui avait aperçu une silhouette zigzagante sur la piste. Je répondis d’un ton désinvolte : ici india charlie , c’est Georgette et Mermoz qui chassent le lapin .Ce jour là , il n’y eut pas de cours mais un sérieux remontage de bretelles pour la chef pilote de la part des autorités aéroportuaires ! Nous avions , paraît-il , frôlé l’incident , doux euphémisme pour désigner l’impact entre la frêle chef pilote et un 747 de trois cent tonnes !
C’est en contant ces anecdotes à mes amis que je mis au point ma stratégie. J’essayai d’utiliser la grand voile comme s’il s’était agi de l’aileron vertical d’un avion . Celui-ci maintient l’appareil sur le plan horizontal , tandis que l’aileron horizontal sert de gouverne de profondeur permettant à l’avion de monter ou de descendre . Je bordai le numéro trois au maximum et choquai un poil l’écoute de grand voile . Le miracle s’accomplit ! Chaque fois que le bateau lofait , la grand voile se mettait à faseyer , laissant le vent glisser sur elle et naturellement le bateau abattait , c’est à dire qu’il s’éloignait du lit du vent . Nous faisions à présent route au Nord , le point de chute estimé nous mettant à quelques milles au vent de la baie de Kingston , le seul endroit où nous pouvions espérer réparer notre avarie. Ce ne fut qu’une fois notre problème technique résolu que nous nous intéressâmes à notre nouvelle destination . Le peu d’informations que nous possédions sur la Jamaïque nous avait été donné par des jamaïcains installés en Haïti . Apparemment le pays était en butte à une lutte de clans qui se traduisait par de sanglants règlements de comptes dans les rues de Kingston , une fois la nuit tombée . A cela s’ajoutait un système politique gangrené par la corruption qui avait laissé des portions entières de la grande île se transformer en zones de non-droit, livrées à la culture et au trafic de la ganja , le cannabis national.. Nos informateurs parlaient tous de leur pays avec un certain effroi , insistant sur la violence omniprésente , les problèmes d’approvisionnement et la pauvreté de la population. Le mot qui revenait le plus souvent dans la bouche de ces jamaïcains était , kill . Ceux que nous connûmes étaient tout à fait charmants , abstraction faite de cette volonté de vouloir « killer » tous les deux mots . Je suppose que tous les peuples ont des tics linguistiques . Les américains « fuckent » à tout va , les sud-américains sont obsédés par les maricones tandis que les français voient des putains et des bordels à chaque virgule . Kill devint donc notre mot de passe pendant les deux jours qui nous furent nécessaires pour gagner les côtes jamaïcaines . Stan et Bill , pressentant notre fin prochaine , se mirent à écluser avec frénésie leurs précieuses bières ce qui eut un effet désastreux sur leur manière de s’exprimer . Bill mêlait avec bonheur les particularismes linguistiques américains et jamaïcains : « Please , give me the ketchup or I’ll fucking kill you ! ».Au matin du deuxième jour suivant la perte de notre gouvernail nous atteignîmes les côtes de cette magnifique îles dont les montagnes couvertes d’une dense végétation s’élèvent à plus de deux mille mètres .

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02 février 2005

Avarie

La navigation de plaisance a ceci d’agréable qu’elle s’affranchit de toute espèce de contrainte temporelle . Pas d’horaires donc pas de retards . Bien sur , tout comme les autres bateaux (plus encore puisque c’est le vent qui nous pousse ou nous repousse) , nous restons soumis aux aléas de la météo et de la mécanique des fluides mais la quasi suppression du facteur temps nous donne une angoissante sensation de liberté . J’ai toujours à l’esprit ce passage de la « longue route » de Bernard Moitessier , quand , en tête de la première course autour du monde sans escale organisée au milieu des années soixante , alors qu’il venait de franchir le cap Horn et pouvait envisager avec optimisme le dernier tiers de sa navigation dans les alizés , il décida brusquement de mettre le cap à l’Est et d’entamer un deuxième tour du monde dans les cinquantièmes hurlants , juste comme ça , pour voir , parce qu’il se sentait bien , là-bas , tout au Sud.
Alors , lorsqu’au bout d’une journée de moteur dans le golfe de la Gonave , je décidai de mouiller dans une petite crique pour passer une dernière nuit au calme sous le ciel haïtien , je le fis sans ressentir cette soif de justification qui nous assaille d’habitude face à une envie imprévue . En fait ce fut une mauvaise , très mauvaise idée .
Vers le milieu de la nuit une petite brise de terre se leva , fit déraper l’ancre mal affourchée dans un fond de mauvaise tenue et nous fit culer sur une caye que la turbidité de l’eau et l’imprécision des cartes ne nous avait pas permis de détecter . Nous pûmes sans problèmes nous dégager de ce mauvais pas et mouiller un peu plus loin mais j’avais nettement senti le bateau talonner avec violence à plusieurs reprises au niveau du gouvernail . Au petit matin , je plongeai afin d’évaluer les dégâts , mais dans cette eau trouble je ne pus distinguer clairement les détails du safran (partie immergée du gouvernail) . Au toucher je ne pus déceler aucune avarie . Rassuré nous reprîmes notre navigation , nous nous dégageâmes du golfe de la Gonave et retrouvâmes des alizés puissants de force six ainsi qu’une mer formée . Au grand largue , nous filâmes cap au sud-sud-ouest à une moyenne de six nœuds pendant deux jours. Dès que je pus mettre le conservateur d’allure en action , la vie du bord redevint très agréablement rythmée par les quarts de surveillance du trafic , les repas préparés par Stan , les droites de hauteur (mon domaine) et le récit des aventures présentes ou à venir , réelles ou imaginaires du captain Bill . Le sommeil joue également un rôle très important en croisière . Je dors très bien en mer et plus il y a de vent , plus le houle se creuse , mieux je dors . J’aime entendre le bruit de l’eau défilant le long de la coque . C’est que le SS 34 construit pour la course au large dans les années soixante dix , est un solide bouffeur de milles . Spartiate mais rapide !Mais au matin du troisième jour tout changea . Ayant assuré le quart de minuit à quatre heures je dormais profondément et avant même d’ouvrir les yeux je compris aux mouvements désordonnés du voilier que quelque chose d’anormal s’était produit . « L’île de feu » roulait lourdement en travers de la houle , tandis que les voiles faseyaient violemment, transmettant d’inquiétantes vibrations au gréement . Je bondis sur le pont et me trouvai face à un captain Bill hilare , qui , après avoir libéré les drosses du conservateur d’allure , manipulait de manière anarchique la barre franche en criant , entre deux éclats de rire , it’s gone , it’s gone !
Sur le moment je pensai que c’était lui qui était gone , mais en saisissant la barre je pus me rendre compte qu’elle n’opposait plus aucune résistance et se mouvait dans le vide .Au passage je notai le sang froid de notre nouveau compagnon. Je fis affaler les voiles , ne gardant qu’un petit bout de grand voile au bas ris pour stabiliser le bateau en travers de la houle . Je m’équipai d’un harnais capelé à un bout , mis un masque de plongée et sautai par-dessus bord en évitant de penser aux vagues de trois mètres de haut . Cette fois l’eau était d’une clarté cristalline tout comme m’apparut clairement et tragiquement l’absence du safran. Ne restait que l’axe en inox autour duquel cet aileron en fibre de verre avait été résiné , pointant son inutile masse longiligne par le tube de jaumière . Je remontai sur le pont aidé par mes deux équipiers . Le scénario était aisé à reconstituer . Lors des chocs répétés sur la caye , le safran avait du se fissurer autour de son axe , la pression énorme à laquelle la mer l’avait soumis par la suite avait fait le reste . Je me souviens avoir éprouvé pareil sentiment d’impuissance quelques années plus-tard lorsque je perdis l’hélice de mon thonier aux Marquises . Mais l’incident survint au mouillage dans une île inhabitée . En plongeant je parvins à récupérer l’hélice et nous pûmes attendre à l’abri qu’un de mes collègues pêcheurs , alerté par radio, m’apportât l’écrou et la clavette nécessaires pour assujettir l’hélice à son arbre !
Pour le gouvernail l’affaire était autrement plus grave . Nous étions le jouet des éléments au milieu de la mer des Caraïbes ! Ce fut à ce moment que je sentis la présence de mon vieil ami Renaud à mes côtés . Je me remémorai une de ces discussions passionnées tenue au milieu de la nuit dans le carré de « l’albatros » alors que nous traversions l’Atlantique . Que peut-on faire sur un voilier en cas d’avarie de gouvernail ? Je me rappelai mot pour mot la réponse de Renaud .
- Sur un bateau à moteur tu n’as plus qu’à lancer un SOS et attendre en espérant que le vent et le courrant ne te poussent pas à la côte . Sur un voilier , tu peux t’en sortir . N’oublie pas que la quille sert de plan de dérive , une espèce de gouvernail fixe si tu veux . Quelle est la position naturelle d’un voilier dont tu bordes les voiles à mort ?
- Venir dans le lit du vent…
- Exact ! En poussant le raisonnement plus loin , tu peux te dire que si tu règles bien les voiles tu vas pouvoir tenir un près très honorable et finir par aboutir quelque part . Là tu trouveras toujours une embarcation pour te remorquer au port .
Donc un voilier peut remonter au vent en tenant son cap sans gouvernail . Oui mais voilà pour arriver au Panama notre allure était le grand largue (vent trois quarts arrière) , intenable dans notre situation actuelle . Je me jetai sur la table à cartes et calculai nos options de route en fonction de nos nouveaux paramètres . L’une nous menait en Colombie , fortement déconseillée aux plaisanciers pour cause de troubles politiques et l’autre en Jamaïque , fortement déconseillée pour cause de troubles politiques . Dans le doute je laissai « l’ile de feu » trancher . Son étrave déboussolée pointait vers le Nord , donc ce serait la Jamaïque !

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