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20 février 2005

Too much

Ce cri nous ramena provisoirement à la réalité . Nous n’étions pas dans un bar louche aux prises avec un ivrogne , mais sur un voilier fonçant droit sur la côte . J’étais le plus proche de Jane . Me dégageant de l’étreinte de l’enragé , je me jetai sur la barre et la poussai à fond sous le vent pendant que Bill se positionnait à l’écoute de foc pour la manœuvre de virement de bord . Je m’attendais à voir le bateau réagir en pointant son étrave dans le lit du vent . Il y eut bien une amorce de virement , puis l’étrave retomba à tribord en ralentissant. Le sondeur indiquait un fond de quinze pieds , largement assez pour les sept pieds de tirant d’eau du « Tacita » . Nous ne pouvions être échoués ! Bill se mit à hurler :
- A net ! We are jammed in a fucking net !
Je vis effectivement que sur tribord et bâbord arrière deux bouées suivaient fidèlement les mouvements du voilier et un remous dans le sillage me fit comprendre que nous remorquions un filet de surface certainement emmêlé dans la quille . La traînée provoquée par cet instrument de pêche d’une cinquantaine de mètres de long sur trois mètres de profondeur , contrecarrait les effets du gouvernail . Nous progressâmes ainsi une vingtaine de mètres puis il y eu un choc sourd suivit d’un arrêt brutal du « Tacita » qui nous fit tous tomber dans le fond du cockpit .Cette fois nous étions bel et bien échoués…à quelques encablures de la route où les voitures s’arrêtèrent afin que leurs conducteurs et passagers pussent se gausser tout à loisir de ces yachtmen de pacotille ! Les minutes qui suivirent furent extrêmement confuses. Il fallut d’abord empêcher David d’étrangler sa femme , puis descendre les voiles , maîtriser à nouveau David qui avait profité de notre inattention pour aller chercher dans la cabine un vieux calibre douze rouillé et menaçait de faire feu sur la foule des curieux concentrée sur la berge , enfin essayer d’attirer l’attention d’un de ces curieux pour lui demander d’avertir le yacht club de notre infortune dans l’espoir que le commodore nous enverrait sa vedette à moteur pour essayer de nous déséchouer . En effet les perspectives étaient mauvaises . La marée était haute et le reflux n’allait pas tarder à commencer , nous laissant partiellement à sec sur notre banc de vase ! David en était rendu au stade des sanglots longs ,my boat , my poor boat , rien à espérer de son côté . Avec Bill nous affourchâmes une ancre aussi loin que possible sur l’arrière du Tacita . Pour ce faire nous dûmes nous relayer afin de la porter au fond de l’eau. Puis nous nous attaquâmes au filet . Là encore ce fut un long travail sous-marin , à l’aveuglette dans une eau trouble avec comme seul outil une machette émoussée. Enfin nous hâlâmes sur l’aussière manillée à l’ancre en nous servant du cabestan . Mais rien n’y fit. La marée avait commencé à descendre et le « Tacita » ne bougeait pas d’un pouce mais , petit à petit , s’inclinait sur le côté tel un animal blessé. Rien à faire jusqu’au lendemain ! Avec Bill nous envisageâmes un moment de gagner le bord puis d’essayer d’arrêter une voiture pour nous ramener au club , mais la nuit tombait et l’idée de laisser Jane seule avec ce lunatique ne nous plaisait pas . Justement , ces deux là semblaient avoir fait la paix . Ils roucoulaient à nouveau . La femme descendit dans la cabine , alluma une lampe à pétrole , tira de son cabas une boite de conserve dans laquelle je reconnus une boite de raviolis (grand modèle) que je leur avait donnée quelques jours plus tôt . Nous nous aperçûmes alors que nous avions très faim . Elle alluma un petit réchaud à alcool ,vida le contenu de la conserve dans une casserole crasseuse et la posa sur le feu . L’odeur vaguement doucereuse nous fit saliver . Quand les raviolis furent prêts , elle sortit d’un placard DEUX assiettes , y versa le contenu de la casserole en DEUX parts égales , en passa une à son mari , s’installa confortablement devant la table du carré et là , sous nos yeux , ces deux maniaques entreprirent de se donner la béquée . Interrompant un instant le gavage de sa femme , David nous dit , désolé mais il n’y a que deux portions. Apparemment ces malades mentaux (à ce stade j’y avais inclus Jane ) ne savaient pas compter jusqu’à quatre ! Nous en fûmes réduits à les regarder manger depuis le cockpit . Evidemment jamais il ne nous invitèrent à entrer dans la cabine , pas même quand une de ces averses tropicales aussi violentes que brèves nous trempa de la tête aux pieds ! Quand ils eurent fini leur repas , David se leva et tira le capot de la descente qu’il verrouilla , nous laissant à l’extérieur dans l’obscurité totale , transis et affamés . Peu de temps après , des gémissements étouffés , puis des cris de douleur nous parvinrent de la cabine . Je dis à Bill , ça y est , il remet ça . Mon ami colla son œil par un interstice du panneau de descente d’où filtrait un trait de lumière . Quand il se tourna vers moi , je pus voir ses dents luire dans la nuit.
- They are fucking like hell !
Sur le moment je compris que c’était l’enfer là dedans , avec cette manie qu’il avait d’utiliser fucking à tout propos .
- We have to do something !
Bill éclata de rire.
- No , no , they are really fucking ! Bézé koa! ( Il avait appris quelques mots de français indispensables).
Au petit matin , nous eûmes notre revanche quand les propriétaires du filet, deux jamaïcains à l’aspect placide , arrivèrent dans leur pirogue pour le relever . Alors qu’ils contemplaient navrés les résultats du carnage , je me fis un plaisir de leur donner l’identité complète de David , les adressant aux bons soins du yacht club .S’ils avaient besoin de témoins , nous étions à leur entière disposition ! Je ne manquai pas de leur glisser que le propriétaire du yacht était riche à millions (il dormait le pauvre , mieux valait ne pas le réveiller) et qu’il ne fallait surtout pas hésiter à charger la barque . Pourquoi en effet se contenter d’un de ces filets de mauvaise qualité fabriqué aux Philippines quand les yankees en faisaient de si solides , il est vrai un peu (BEAUCOUP) plus chers ? Et puis il y avait la pêche perdue , le manque à gagner , hein….surtout ne pas oublier le manque à gagner ! Alors qu’ils s’apprêtaient à partir , celui qui semblait être le patron remarqua que nous avions les yeux rivés sur un régime de bananes mures posé au fond de l’embarcation . Sans un mot , il nous en tendit une dizaine .
Un peu plus-tard , un remorqueur vint nous tirer de notre inconfortable position .
La dernière fois que je vis Jane et David , ils étaient installés dans un sofa sur la terrasse du club House . Elle était couchée sur le dos et lui… et bien lui était assis sur son ventre !

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