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08 février 2005

Le yacht club

Le royal yacht club de Kingston , en dépit de l’atmosphère de fin de règne qui y prévalait , nous parut un endroit luxueux chargé de mystère dès que nous nous laissions aller à le comparer à son homologue de Port-au-Prince . Des pontons robustes équipés d’eau et d’électricité , des douches spacieuses et propres , une « loundge »( salon) aux acajous vernis et sur les murs , des photos de voiliers et de membres en tenue d’amiral brandissant des trophées aux formes étranges rappelaient au visiteur un passé glorieux. Dans une salle adjacente on servait des repas qui avaient du être copieux à la belle époque mais qui en ces temps troublés se résumaient à quelques frites phtisiques placées avec art autour d’une lamelle de viande filiforme ! Chaque soir quelques petits blancs ruinés par trente années d’une indépendance mal préparée , se réunissaient dans ce petit bout d’Angleterre quand ils parvenaient à soutirer à la pénurie généralisée les quelques litres d’essence indispensables à leurs Austin ou Roover hors d’âge pour les arracher aux rues sinistres d’une Kingston plongée en plein chaos. Là , vautrés dans des fauteuils aux cuirs élimés , certainement étrennés au siècle passé par les fesses austères de quelque Lord de l’amirauté , ils égrenaient leurs souvenirs et leurs doléances , les uns menant souvent aux autres , tout en sirotant un quelconque breuvage alcoolisé « on the rocks » , pendant que le jour faisait place à la nuit dans une explosion de couleurs et que les premiers coups de feu retentissaient dans le lointain avec une intensité modulée par les rafales de l’alizé .Seules les lueurs occasionnées par les balles traçantes tirées par les kalachnikovs semblaient les sortir de leur torpeur . Etrange qu’une ville aussi inoffensive et insignifiante le jour , puisse se muer en un piège aussi mortel à peine la nuit tombée !
Après toutes ces années , ma mémoire me restitue deux évènements lorsque je la sollicite sur ce séjour jamaïcain .
D’abord la pénurie . Je crois bien que ce fut la première fois que je me trouvais dans un pays où même avec de l’argent , on ne pouvait rien acheter . J’avais dans mon adolescence parcouru certains pays de l’Est , modèles du genre dans l’organisation de la rareté . Y surnageaient toutefois des îlots de prospérité pour les détenteurs de devises . Dans la Jamaïque des années quatre vingt dix , le phénomène existait également , mais il était limité à la région de Montego Bay, à deux cent kilomètres de Kingston, véritable camp retranché pour touristes où nous dûmes nous arrêter, poussés par la faim , après un mois passé au yacht club à attendre la confection d’un nouveau gouvernail .Dans la capitale et ses environs , les supermarchés alignaient leurs rayonnages désespérément vides . Parfois une caissière désœuvrée nous glissait à l’oreille un tuyau maintes fois répété ( on aurait entendu parler d’une dinde ou d’un poulet dans tel ou tel quartier de la ville), nous muant instantanément en templiers affamés à la poursuite d’un Graal volatile que jamais nous ne découvrîmes !
Mais en arrivant , nous ne savions rien de tout cela . Haïti était pauvre et pourtant on y trouvait de tout ! Nous écoutions donc d’une oreille distraite les plaintes des anglo-jamaïcains, mettant sur le compte de la frustration leur vision dantesque de la société jamaïcaine . J’aurais du comprendre quand ils ont commencé à nous interroger sur nos réserves alimentaires . J’aurais du refuser les liasses de billets que ces gentlemen en blazer écussonné me tendaient en échange d’un pauvre kilo de riz , d’une boite de cassoulet ou d’un paquet de pâtes . Le tocsin aurait définitivement du retentir lorsqu’une lady avinée nous proposa ses charmes en échange de quelques boites de petits pois . Mais non ! Englué dans ma logique du profit maximum , je vendis tout ce qui se mangeait ou presque ! Les dollars s’accumulaient , la cale se vidait et je ne voyais toujours rien . Ce fut le commodore qui me ramena à la réalité après , il est vrai , m’avoir délesté d’une caisse de corned beef ! Il me convia dans son bureau , s’assit dans un drôle de fauteuil articulé en tous sens , se pencha en arrière , fit un geste désinvolte de sa main potelée et me dit :
- Look, young man…
Il ressemblait à Churchill mais en beaucoup plus laid . La laideur chez les hommes , lorsqu’elle est extrême , m’a toujours fasciné. Alors je l’ai écouté attentivement . Son discours tenait en peu de mots : réparer mon voilier et partir au plus vite .
- This is no place to fool around !
Il m’écrivit sur un petit bout de papier l’adresse d’un charpentier de marine qui saurait bien nous aider , me conseilla de ne me déplacer qu’en taxi et uniquement celui dont il me tendit la carte de visite . On n’est jamais trop prudent !

Commentaires

Tes billets sont toujours passionnants mais il faut avoir le temps de te lire, je n'ai pas pû, je m'en occupe ce WE promis !

Écrit par : Pénélope | 11 février 2005

Ca y est j'ai tout lu !
Plus je te lis et plus je trouve que ce monde de la navigation ( à cette époque) n'était pas très rassurant , c'était du "trafic" en tous genres, on était pas certain de revenir indemme, les sorsaire et les pirates rôdaient encore !...

Écrit par : Pénélope | 11 février 2005

Plus rien depuis le 9 ? On commence à être en manque !

Écrit par : les-melis-melos-de-maola | 14 février 2005

A quand le prochain billet ?

Écrit par : Vlad | 16 février 2005

Message reçu ! ;-)

Écrit par : all_zebest | 17 février 2005

Les commentaires sont fermés.