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04 février 2005

Georgette et Mermoz

Trouver le bon réglage sous lequel “l’île de feu » tînt un cap acceptable ne fut point chose aisée . Tout le jeu de voiles y passa ! Le génois fut remplacé par le foc inter puis celui-ci par le foc numéro trois et enfin le tourmentin . Je renvoyai la grand voile , puis essayai avec un ris, deux et enfin au bas ris . Rien n’y fit . Le bateau , trop ardent n’arrêtait pas de lofer dans l’alizé puissant . Finalement je puisai dans mes lointains souvenirs d’aérodynamique remontant à l’époque où j’avais commencé un cours de pilotage .Je ne pus m’empêcher de sourire en repensant à la chef pilote , Georgette , et à son acariâtre pékinois , Mermoz , une bête vicieuse qui la suivait sur tous ses vols et m’avait pris en grippe . Il avait bien failli nous tuer un jour, alors que j’effectuai les manœuvres finales d’atterrissage . Nous étions à quelques mètres du sol , j’avais coupé les gaz et tiré sur le manche afin d’effectuer un arrondi destiné à faire décrocher l’avion . L’avertisseur se mit à hurler , quand Mermoz se jeta sur ma main gauche agrippée au manche . Involontairement je poussai dessus abaissant le nez de l’avion qui atterrit avec fracas sur la roulette de proue . Pendant un instant , tétanisé par la peur, je pensai que nous allions faire un cheval de bois (un tonneau par l’avant à une vitesse d’environ cent cinquante km/h ! ) . Georgette , forte de ses vingt mille heures de vols , dans la fraction de seconde qui suivit , récupéra les commandes de son côté , tira sur le manche en remettant les gaz , plaquant in extremis le train d’atterrissage sur le gazon de la piste dont je voyais avec horreur le bout se profiler . La terre et le gazon amortirent heureusement le choc. Le même incident sur une piste en goudron nous aurait été fatal . Mais l’anecdote la plus piquante se produisit au sol . Je prenais mes cours à l’aéroport international de Genève . L’aéroclub était situé à deux pas de la frontière française et la piste en gazon longeait le « runway » emprunté par les avions commerciaux . C’était une belle journée d’été et je faisais ma « check list » en bout de piste . En raison de la chaleur Georgette avait laissé ouverte la verrière du Bravo, un petit monomoteur de voltige aérienne . Il faut savoir que pour une raison inconnue , les aéroports attirent les lapins . Sans doute l’absence de chasseurs . Comme je mettais les gaz en vérifiant le réchauffage du carburateur , un lapin surgit du bois voisin et courut vers la piste internationale. Mermoz, d’un bond , échappa aux bras de sa maîtresse et partit à la poursuite de l’animal . Poussant un rugissement de désespoir , Georgette se lança à sa suite . Et vas-y que je te traverse la piste en gueulant , Mermoz mon amour , reviens ! J’avais coupé les gaz ,attendant la suite des évènements tandis qu’un 747 , réacteurs fumant , tous phares allumés s’apprêtait à atterrir ! Soudain une voix se mit à crachoter dans mes écouteurs : Georgette, bordel , tu vois la même chose que moi ? C’était un des contrôleurs aériens qui avait aperçu une silhouette zigzagante sur la piste. Je répondis d’un ton désinvolte : ici india charlie , c’est Georgette et Mermoz qui chassent le lapin .Ce jour là , il n’y eut pas de cours mais un sérieux remontage de bretelles pour la chef pilote de la part des autorités aéroportuaires ! Nous avions , paraît-il , frôlé l’incident , doux euphémisme pour désigner l’impact entre la frêle chef pilote et un 747 de trois cent tonnes !
C’est en contant ces anecdotes à mes amis que je mis au point ma stratégie. J’essayai d’utiliser la grand voile comme s’il s’était agi de l’aileron vertical d’un avion . Celui-ci maintient l’appareil sur le plan horizontal , tandis que l’aileron horizontal sert de gouverne de profondeur permettant à l’avion de monter ou de descendre . Je bordai le numéro trois au maximum et choquai un poil l’écoute de grand voile . Le miracle s’accomplit ! Chaque fois que le bateau lofait , la grand voile se mettait à faseyer , laissant le vent glisser sur elle et naturellement le bateau abattait , c’est à dire qu’il s’éloignait du lit du vent . Nous faisions à présent route au Nord , le point de chute estimé nous mettant à quelques milles au vent de la baie de Kingston , le seul endroit où nous pouvions espérer réparer notre avarie. Ce ne fut qu’une fois notre problème technique résolu que nous nous intéressâmes à notre nouvelle destination . Le peu d’informations que nous possédions sur la Jamaïque nous avait été donné par des jamaïcains installés en Haïti . Apparemment le pays était en butte à une lutte de clans qui se traduisait par de sanglants règlements de comptes dans les rues de Kingston , une fois la nuit tombée . A cela s’ajoutait un système politique gangrené par la corruption qui avait laissé des portions entières de la grande île se transformer en zones de non-droit, livrées à la culture et au trafic de la ganja , le cannabis national.. Nos informateurs parlaient tous de leur pays avec un certain effroi , insistant sur la violence omniprésente , les problèmes d’approvisionnement et la pauvreté de la population. Le mot qui revenait le plus souvent dans la bouche de ces jamaïcains était , kill . Ceux que nous connûmes étaient tout à fait charmants , abstraction faite de cette volonté de vouloir « killer » tous les deux mots . Je suppose que tous les peuples ont des tics linguistiques . Les américains « fuckent » à tout va , les sud-américains sont obsédés par les maricones tandis que les français voient des putains et des bordels à chaque virgule . Kill devint donc notre mot de passe pendant les deux jours qui nous furent nécessaires pour gagner les côtes jamaïcaines . Stan et Bill , pressentant notre fin prochaine , se mirent à écluser avec frénésie leurs précieuses bières ce qui eut un effet désastreux sur leur manière de s’exprimer . Bill mêlait avec bonheur les particularismes linguistiques américains et jamaïcains : « Please , give me the ketchup or I’ll fucking kill you ! ».Au matin du deuxième jour suivant la perte de notre gouvernail nous atteignîmes les côtes de cette magnifique îles dont les montagnes couvertes d’une dense végétation s’élèvent à plus de deux mille mètres .

Commentaires

C'est toujours un grand plaisir d'avoir le temps de passer vous lire... et aujourd'hui j'ai meme eclate de rire devant la veracite linguistique des propos de Bill - ce "I’ll fucking kill you" merveilleux!

Merci de nous offrir tant d'aventure.

Écrit par : V. | 04 février 2005

Merci à vous de me lire!

Écrit par : manutara | 04 février 2005

Les commentaires sont fermés.