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02 février 2005

Avarie

La navigation de plaisance a ceci d’agréable qu’elle s’affranchit de toute espèce de contrainte temporelle . Pas d’horaires donc pas de retards . Bien sur , tout comme les autres bateaux (plus encore puisque c’est le vent qui nous pousse ou nous repousse) , nous restons soumis aux aléas de la météo et de la mécanique des fluides mais la quasi suppression du facteur temps nous donne une angoissante sensation de liberté . J’ai toujours à l’esprit ce passage de la « longue route » de Bernard Moitessier , quand , en tête de la première course autour du monde sans escale organisée au milieu des années soixante , alors qu’il venait de franchir le cap Horn et pouvait envisager avec optimisme le dernier tiers de sa navigation dans les alizés , il décida brusquement de mettre le cap à l’Est et d’entamer un deuxième tour du monde dans les cinquantièmes hurlants , juste comme ça , pour voir , parce qu’il se sentait bien , là-bas , tout au Sud.
Alors , lorsqu’au bout d’une journée de moteur dans le golfe de la Gonave , je décidai de mouiller dans une petite crique pour passer une dernière nuit au calme sous le ciel haïtien , je le fis sans ressentir cette soif de justification qui nous assaille d’habitude face à une envie imprévue . En fait ce fut une mauvaise , très mauvaise idée .
Vers le milieu de la nuit une petite brise de terre se leva , fit déraper l’ancre mal affourchée dans un fond de mauvaise tenue et nous fit culer sur une caye que la turbidité de l’eau et l’imprécision des cartes ne nous avait pas permis de détecter . Nous pûmes sans problèmes nous dégager de ce mauvais pas et mouiller un peu plus loin mais j’avais nettement senti le bateau talonner avec violence à plusieurs reprises au niveau du gouvernail . Au petit matin , je plongeai afin d’évaluer les dégâts , mais dans cette eau trouble je ne pus distinguer clairement les détails du safran (partie immergée du gouvernail) . Au toucher je ne pus déceler aucune avarie . Rassuré nous reprîmes notre navigation , nous nous dégageâmes du golfe de la Gonave et retrouvâmes des alizés puissants de force six ainsi qu’une mer formée . Au grand largue , nous filâmes cap au sud-sud-ouest à une moyenne de six nœuds pendant deux jours. Dès que je pus mettre le conservateur d’allure en action , la vie du bord redevint très agréablement rythmée par les quarts de surveillance du trafic , les repas préparés par Stan , les droites de hauteur (mon domaine) et le récit des aventures présentes ou à venir , réelles ou imaginaires du captain Bill . Le sommeil joue également un rôle très important en croisière . Je dors très bien en mer et plus il y a de vent , plus le houle se creuse , mieux je dors . J’aime entendre le bruit de l’eau défilant le long de la coque . C’est que le SS 34 construit pour la course au large dans les années soixante dix , est un solide bouffeur de milles . Spartiate mais rapide !Mais au matin du troisième jour tout changea . Ayant assuré le quart de minuit à quatre heures je dormais profondément et avant même d’ouvrir les yeux je compris aux mouvements désordonnés du voilier que quelque chose d’anormal s’était produit . « L’île de feu » roulait lourdement en travers de la houle , tandis que les voiles faseyaient violemment, transmettant d’inquiétantes vibrations au gréement . Je bondis sur le pont et me trouvai face à un captain Bill hilare , qui , après avoir libéré les drosses du conservateur d’allure , manipulait de manière anarchique la barre franche en criant , entre deux éclats de rire , it’s gone , it’s gone !
Sur le moment je pensai que c’était lui qui était gone , mais en saisissant la barre je pus me rendre compte qu’elle n’opposait plus aucune résistance et se mouvait dans le vide .Au passage je notai le sang froid de notre nouveau compagnon. Je fis affaler les voiles , ne gardant qu’un petit bout de grand voile au bas ris pour stabiliser le bateau en travers de la houle . Je m’équipai d’un harnais capelé à un bout , mis un masque de plongée et sautai par-dessus bord en évitant de penser aux vagues de trois mètres de haut . Cette fois l’eau était d’une clarté cristalline tout comme m’apparut clairement et tragiquement l’absence du safran. Ne restait que l’axe en inox autour duquel cet aileron en fibre de verre avait été résiné , pointant son inutile masse longiligne par le tube de jaumière . Je remontai sur le pont aidé par mes deux équipiers . Le scénario était aisé à reconstituer . Lors des chocs répétés sur la caye , le safran avait du se fissurer autour de son axe , la pression énorme à laquelle la mer l’avait soumis par la suite avait fait le reste . Je me souviens avoir éprouvé pareil sentiment d’impuissance quelques années plus-tard lorsque je perdis l’hélice de mon thonier aux Marquises . Mais l’incident survint au mouillage dans une île inhabitée . En plongeant je parvins à récupérer l’hélice et nous pûmes attendre à l’abri qu’un de mes collègues pêcheurs , alerté par radio, m’apportât l’écrou et la clavette nécessaires pour assujettir l’hélice à son arbre !
Pour le gouvernail l’affaire était autrement plus grave . Nous étions le jouet des éléments au milieu de la mer des Caraïbes ! Ce fut à ce moment que je sentis la présence de mon vieil ami Renaud à mes côtés . Je me remémorai une de ces discussions passionnées tenue au milieu de la nuit dans le carré de « l’albatros » alors que nous traversions l’Atlantique . Que peut-on faire sur un voilier en cas d’avarie de gouvernail ? Je me rappelai mot pour mot la réponse de Renaud .
- Sur un bateau à moteur tu n’as plus qu’à lancer un SOS et attendre en espérant que le vent et le courrant ne te poussent pas à la côte . Sur un voilier , tu peux t’en sortir . N’oublie pas que la quille sert de plan de dérive , une espèce de gouvernail fixe si tu veux . Quelle est la position naturelle d’un voilier dont tu bordes les voiles à mort ?
- Venir dans le lit du vent…
- Exact ! En poussant le raisonnement plus loin , tu peux te dire que si tu règles bien les voiles tu vas pouvoir tenir un près très honorable et finir par aboutir quelque part . Là tu trouveras toujours une embarcation pour te remorquer au port .
Donc un voilier peut remonter au vent en tenant son cap sans gouvernail . Oui mais voilà pour arriver au Panama notre allure était le grand largue (vent trois quarts arrière) , intenable dans notre situation actuelle . Je me jetai sur la table à cartes et calculai nos options de route en fonction de nos nouveaux paramètres . L’une nous menait en Colombie , fortement déconseillée aux plaisanciers pour cause de troubles politiques et l’autre en Jamaïque , fortement déconseillée pour cause de troubles politiques . Dans le doute je laissai « l’ile de feu » trancher . Son étrave déboussolée pointait vers le Nord , donc ce serait la Jamaïque !

Commentaires

Dieu ! Quel aventurier !
Tu vas battre Stevenson, et tous ceux que je n'ai pas lus !

Écrit par : dilou | 02 février 2005

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