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30 janvier 2005

Captain Bill

Après deux mois d’un séjour que je ne qualifierais pas d’idyllique mais d’édifiant , nous laissâmes Port-au-Prince dans le sillage de « l’île de feu » , les placards regorgeant de vivres gracieusement offerts pour la plus grande part par nos excellents amis du « Loukoum IV » . La séparation d’avec cet échantillon rare d’humanité fut le seul regret qui vint troubler notre joie de reprendre le large .Mais ce sont ceux qui restent qui sont à plaindre , pas ceux qui partent , non pas qu’ailleurs rime avec meilleur mais parce que l’espoir est du côté des partants . Il faut dire que la destination avait de quoi nous enthousiasmer : Panama , son canal et ses écluses géantes , portes ouvertes sur le Pacifique et de nouveaux horizons !Pour atteindre la pointe Sud-Ouest du golfe de la Gonâve et retrouver l’alizé en mer des Caraïbes nous dûmes endurer vingt quatre heures de moteur auxiliaire dans cette petite mer intérieure dépourvue de vent . Le spectacle de la côte que nous longions à quelques milles vint heureusement nous distraire de cette très monotone navigation , obligés que nous étions de barrer en permanence, le conservateur d’allure ne fonctionnant que sous voiles avec un vent d’une certaine force .
Nous étions trois à présent à nous partager les quarts . Dix jours plus tôt un curieux esquif avait fait son entrée à la pagaie dans la marina . Il s’agissait d’un minuscule voilier de trois mètres de long qu’un grand escogriffe d’une maigreur effrayante s’efforçait de faire avancer à la force des bras . Nous aidâmes le propriétaire dans ses manœuvres d’accostage . Quand il sauta sur le quai , il fut pris du vertige classique causé par le mal de terre , enfin c’est ce que je crus sur le moment . Il faut savoir que l’oreille interne qui contribue à notre équilibre met un certain temps à s’habituer à un environnement mouvant et cela se traduit par le mal de mer, de la même manière après un long séjour en mer , le marin aura l’impression en touchant terre que le sol se dérobe sous lui, cette sensation pouvant s’accompagner de nausées . Le gaillard chancelait sur le ponton , menaçant à tout instant de passer au travers d’une planche pourrie . Je le saisis donc par les pans d’un caban de terre-neuvas entrouvert sur un torse squelettique où les côtes saillaient telles les membrures d’un coque naufragée. Je fus étonné par ce curieux accoutrement peu approprié à la chaleur torride de ce début de journée , mais plus encore ce fut l’odeur fortement alcoolisée émise par l’homme qui me laissa perplexe. Il était fin saoul . Il trouva toutefois la force de se présenter en un anglais tinté d’un fort accent américain : captain Bill ! . Puis il s’effondra sur le ponton et …s’endormit profondément . Avec l’aide de Stan , nous le portâmes dans le cockpit de notre voilier où nous l’installâmes à l’abri du soleil, sous un tau . Nous décidâmes de le laisser là, puis partîmes en ville afin de compléter notre avitaillement . En fin de journée , à notre retour , nous retrouvâmes le captain Bill installé dans le cockpit de « l’île de feu », en train de lire « Five years before the mast » de Melville . Il était douché et avait troqué son lourd caban pour une chemise hawaïenne où des surfeurs dévalaient des vagues gigantesque et son jean troué contre un short . En le voyant ainsi débarrassé de sa barbe et de sa crasse je remarquai qu’il était très jeune , vingt ou vingt et un ans . Il portait en outre une magnifique casquette de capitaine de la Kriegsmarine . Comme mes yeux s’attardaient sur son étrange couvre chef , il me rassura en me disant en américain , prise de guerre , mon grand père était dans la Navy pendant la seconde guerre mondiale…
Pendant toute le soirée et une bonne parte de la nuit il nous raconta son étrange histoire . Issu d’une famille patricienne de la côte Est, il avait formé l’étrange projet d’être le premier à faire le tour du monde sur un voilier de dix pieds (trois mètres) ! Devant le refus de ses parents de l’aider dans cette folle aventure , il avait quitté la maison , fait une foule de petits boulots avant de trouver un sponsor qui lui finança la construction de son voilier lilliputien .C’est de Floride qu’il avait décidé de débuter l’étrange circumnavigation .Cette idée déjà absurde en soi devenait totalement ubuesque si l’on considère que Bill devait frôler les deux mètres et que pour glisser sa carcasse dans la minuscule cabine de son canot il devait lui faire subir d’invraisemblables contorsions .Le contact permanent de sa peau avec ses vêtements mouillés avait , durant ses deux mois de traversée depuis Miami , occasionné de douloureux furoncles sur diverses parties de son corps et bien après la fin du calvaire il continua à souffrir de crampes dans les jambes . Frustré de tout contact humain pendant soixante jours il parla comme on boit et but tout en parlant .Des flots de paroles que Stan et moi ne nous souciâmes point d’endiguer . Je sentis bien que ce garçon mentalement et physiquement épuisé par une épreuve qui le dépassait essayait encore de se convaincre qu’un jour prochain lui et son bateau reprendraient la mer. Ce fut le cas…mais séparément . Quelques jours plus-tard nous remorquâmes le minuscule « firebird » au quai de commerce afin qu’il puisse être chargé sur un cargo en partance pour les USA . Quant à Bill , il s’embarqua sur « l’île de feu » . Cela se passa naturellement après une interminable journée de doutes et de pleurs où le captain , passablement ivre , tenta de se suicider en buvant l’eau du robinet , puis en se jetant sous un tap tap à l’arrêt , enfin en se couchant sur une voie ferrée où aucun train ne passait plus depuis longtemps. Il ne se résigna à voir son rêve brisé que lorsque je lui proposai de faire une bout de chemin avec nous . Intérieurement j’étais un peu inquiet . Bill était un garçon sympathique mais son ivrognerie m’indisposait . Stan avait déjà un peu trop tendance à lever le coude , il n’avait vraiment besoin de personne pour le lui tenir !Mes pires craintes se vérifièrent lorsque la veille du départ une camionnette vint livrer trente caisses de bière , la seule boisson alcoolisée autorisée à bord en croisière par le capitaine , le seul , le vrai …moi !
Il fallait voir avec quel amour Stan et Bill manipulaient les colis tintinnabulant . Me faudrait les avoir à l’œil ces deux là ! Trente caisses pour une traversée d’une dizaine de jours cela faisait quand même beaucoup !


Commentaires

Et voilà ! Une fois de plus Manu en "bon samaritain" ! Tu les accueilles tous les "originaux" !
Bon j'attends la suite de Captain Bill !

Écrit par : Pénélope | 31 janvier 2005

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